Florian, votre patron, et son grand maître
Voltaire étaient bien de cet avis, et voilà pourquoi tout
cet appareil de festivité m'enchante, Messieurs. Vous avez compris
que ce qui réjouie le cur de l'homme, en l'améliorant,
est inséparable de ce qui lui rappelle son enfance et le pays où
il a d'abord été heureux. Chacun vaut en proportion des joies
qu'il a goûtées au début de la vie et de la dose de
bonté qu'il a trouvée autour de lui. La langue que avons d'abord
balbutiée, la chanson en dialecte local que nous avons entendu chanter
à quinze ans, mille particularités chères au cur,
qui nous rappellent nos origines, humbles mais honnêtes, font de la
terre natale une sorte de mère vers le sein de laquelle on se tourne
toujours. Le souvenir est, pour chaque homme, une partie de sa moralité ;
malheur à qui n'a pas de souvenir !
Vous faites donc quelque chose d'éminemment bon, sain et salutaire, Messieurs, en vous groupant autour de ce drapeau de la terre natale,
qu'on aime pour les motifs les plus divers, mais qui ne symbolise rien que de pacifique et de pur. Le Breton aime sa Bretagne,
où il a été pauvre, justement parce qu'il y a été pauvre ; le Normand aime sa riche et plantureuse Normandie,
parce qu'elle a tous les dons de la terre et du ciel ; l'Alsacien aime son Alsace, parce
qu'elle souffre... Et vous, Messieurs, vous aimez ce rayonnant pays, antique par son génie, toujours jeune par ses idées généreuses,
riche de toutes les gloires, qui tant de fois a su donner aux plus grandes pensées de la patrie française une expression sonore
entendue du monde entier.
Par une suite naturelle du sentiment
noble et désintéressé dont vous êtes remplis,
vous avez voulu m'associer, moi bas-Breton, à une fête destinée
à rappeler, au milieu de nos pays un peu tristes, vos ardeurs du
Midi, vos splendeurs provençales. Vous pensez qu'au temps où
nous sommes il ne s'agit pas de rétrécir, il s'agit d'élargir.
En aimant ma Bretagne, en me réunissant quelquefois dans l'année
à des compatriotes qui me sont chers, je fais ce que vous faites,
Messieurs. Nous travaillons à la même uvre, à
garder au cur ses voluptés intimes, à empêcher
l'homme de se déplanter totalement du sol où il naquit, sauver
ce qui reste encore des joies simples de l'âme, au sein d'une vie
que les soucis compliqués de la société moderne ont
un peu décolorée.
La science, la pensée abstraite, poursuivant la vérité,
n'ont pas de province, ni même de patrie. Mais la poésie, la
chanson, la prière, le contentement, la tristesse sont indissolublement
liés à la langue de notre enfance. La vie est à plusieurs
degrés ; la vie de l'ensemble n'enlève rien à
l'intensité de la vie des éléments constitutifs. Le
lien qui nous attache à la France, à l'humanité ne
diminue pas la force ni la douceur de nos sentiments individuels et locaux.
La conscience du tout n'est pas l'extinction de la conscience des parties ;
elle en est la résultante, le complet épanouissement.
C'est par les profondeurs mêmes de notre unité française que nous sympathisons les uns avec les autres, que nous nous
comprenons. Les mêmes artères nous ont nourris avant de naître ; nous nous aimions en naissant. Je me rappelle que,
bien avant d'avoir quitté la Bretagne, je pensais à la Provence ; mon
imagination rêvait de votre gai savoir et de vos îles d'Or. Ma mère avait un vieux livre qu'elle appelait les Cantiques
de Marseille ; elle l'aimait beaucoup ; je l'ai encore ; il s'y trouve des choses charmantes.
(...)
Votre Provence est devenue le pays de ma prédilection quand je veux faire un voyage en esprit dans le passé. Arles, Montmajour,
Saint-Gilles, Orange font partie de mes cadres d'imagination pour l'antiquité et le haut moyen âge. Votre poésie du XIIe
et du XIIIe siècle est une des apparitions classiques les plus belles que je connaisse, La Grèce est loin ; mais nous avons
chez nous une Grèce qui vaut l'Attique et le Péloponèse, cet admirable rivage qui va de l'embouchure du Rhône à
Vintimille, Marseille, en particulier, qui ressemble si fort aux côtes de l'Hellade
que les marins de Phocée s'y trompèrent et se crurent chez eux.
Ai-je renoncé à visiter encore une fois ces terres enchantées? Il m'en coûterait de me l'avouer à moi-même.
Non, je reverrai votre beau pays. Je n'ai jamais été à Aigues-Mortes, à Saint-Rémi, aux Baux, à
la source du Vaucluse. Et puis, je veux embrasser Mistral chez lui ; j'irai à
Maillanne. Chaque année, je passe trois mois au bord de la mer, au fond de ma chère Bretagne. Oh! ce m'est une grande joie.
Je retrouve là une foule de souvenirs, des oiseaux, des fleurs, des jeunes filles exactement semblables à celles qui me plaisaient
jadis par leur petit air sage et modeste. Mais le soleil ?... Ah! il est rare en ces parages et un peu pâle. Les brumes sont
ravissantes ; mais le soleil, c'est la vie.
(...)
Par votre gaieté, par votre entrain, par votre sentiment juste et vrai de la vie, vous corrigez excellemment nos maladies du nord,
ce pessimisme, cette âpreté à se torturer, cette subtilité qui porte des gens jeunes encore à se demander
si l'amour est doux, si la science est vraie, si les roses sont belles. Vous savez rire et chanter. Vous chantez également bien en
deux langues. Bénissons donc, cher amis, en dépit des mauvais hasards de l'histoire le jour qui nous fit frères. Ce jour-là
fut un bon jour. Il est entendu que les Bretons seront désormais les bienvenus chez les félibres, et les félibres chez
les Bretons. Le royaume d'Is est frère du royaume d'Arles, et puis il y a aussi un domaine qui nous est commun, c'est le royaume
de féerie, le seul bon qui soit en terre. Là, le roi Arthur est retenu depuis plus de mille ans par des liens de fleurs.
Les quatre licornes blanches qui l'ont emporté sont attelées ; sur un signe, elles vous enlèveront.
(...)