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L'affaire Ponterie-Escot


Affaire Ponterie > I & II


Cause célèbres de tous les peuples
par Armand Fouquier (1859)

Ponterie-Escot (1807)
(première partie)



En l'année 1806, vivait à Bergerac un sieur Ponterie, d'une famille attachée depuis longtemps au culte réformé. Jean-Jacques Ponterie, ses prénoms disent assez l'époque de sa naissance, avait vu le jour près de Bergerac. Ses premières années s'étaient écoulées en Suisse, et il en avait rapporté ces habitudes de roideur puritaine, et aussi ces principes d'austère vertu qui distinguent encore aujourd'hui quelques familles patriarcales dans lesquelles s'est conservée la vieille tradition de Calvin. L'éducation du jeune Ponterie était une anomalie au milieu des frivolités élégantes du dix-huitième siècle expirant. Après une apparition de quelques années dans le service militaire, Ponterie se maria : il épousait une demoiselle Marie Escot, et les deux fortunes réunies firent de lui un des plus riches propriétaires de la contrée.

Dès lors, Ponterie-Escot (c'est une habitude du pays de réunir les noms des deux époux) n'eut plus d'autre occupation que celle de régir les domaines considérables qu'il possédait près de Bergerac. Plusieurs fois, cependant, le suffrage de ses concitoyens l'arracha à cette vie de calme bonheur. D'abord maire de Bergerac, puis administrateur du district et du département de la Dordogne, juge de paix du canton de la Force, Ponterie-Escot fut enfin, de l'an IV à l'an VI, élu membre du Corps législatif. Mais, à partir de l'an VII, il vécut surtout dans sa maison du Meynard, commune de Prigonrieux, canton de la Force. Là, il avait repris ses occupations les plus chères, les soins de l'agriculture et l'éducation de sept enfants que lui avait donnés sa femme, deux fils et cinq filles.

En 1806, le fils aîné combattait en Allemagne, dans les rangs de la grande-armée : l'aînée des filles seule était mariée : la plus jeune était presque un enfant.

En l'année 1806, vivait à Bergerac un sieur Ponterie, d'une famille attachée depuis longtemps au culte réformé. Jean-Jacques Ponterie, ses prénoms disent assez l'époque de sa naissance, avait vu le jour près de Bergerac. Ses premières années s'étaient écoulées en Suisse, et il en avait rapporté ces habitudes de roideur puritaine, et aussi ces principes d'austère vertu qui distinguent encore aujourd'hui quelques familles patriarcales dans lesquelles s'est conservée la vieille tradition de Calvin. L'éducation du jeune Ponterie était une anomalie au milieu des frivolités élégantes du dix-huitième siècle expirant. Après une apparition de quelques années dans le service militaire, Ponterie se maria : il épousait une demoiselle Marie Escot, et les deux fortunes réunies firent de lui un des plus riches propriétaires de la contrée.

Dès lors, Ponterie-Escot (c'est une habitude du pays de réunir les noms des deux époux) n'eut plus d'autre occupation que celle de régir les domaines considérables qu'il possédait près de Bergerac. Plusieurs fois, cependant, le suffrage de ses concitoyens l'arracha à cette vie de calme bonheur. D'abord maire de Bergerac, puis administrateur du district et du département de la Dordogne, juge de paix du canton de la Force, Ponterie-Escot fut enfin, de l'an IV à l'an VI, élu membre du Corps législatif. Mais, à partir de l'an VII, il vécut surtout dans sa maison du Meynard, commune de Prigonrieux, canton de la Force. Là, il avait repris ses occupations les plus chères, les soins de l'agriculture et l'éducation de sept enfants que lui avait donnés sa femme, deux fils et cinq filles.

En 1806, le fils aîné combattait en Allemagne, dans les rangs de la grande-armée : l'aînée des filles seule était mariée : la plus jeune était presque un enfant.

Dans l'hiver de cette année, la famille Ponterie vint, comme d'habitude, passer quelques mois à Bergerac. Sa fortune, ses relations, la juste considération accordée à son chef, la plaçaient naturellement à la tête de la société. Mme Ponterie-Escot conduisit ses filles dans les meilleurs salons de Bergerac. C'est là que Cécile Ponterie vit et aima celui qui devait la perdre, Hilaire Dehap.

Cécile avait dix-sept ans : elle était belle, sa dot serait considérable, et une alliance avec sa famille pouvait soulever un homme et le mettre en lumière. C'est ce qu'avait calculé Dehap. Fils d'un ancien contrôleur des actes devenu officier municipal à Bergerac , Hilaire ne possédait rien : il n'avait ni fortune, ni position : élevé dans l'oisiveté et dans l'ignorance, il se sentait incapable de s'élever par le travail pu par le talent. Mais Hilaire était beau, bien fait, jeune, élégant : un cavalier accompli, comme on disait alors : n'était-ce pas assez pour faire fortune ? Cécile vit cet inepte merveilleux, dont les talents dans l'art de Terpsichore produisaient dans les salons de Bergerac une sensation des plus vives. Ce Gardel gascon, cet aimable libertin n'eut pas de peine à éblouir, à captiver la jeune innocente. Dans toutes les réunions de Bergerac elle ne vit bientôt plus qu'un seul homme, le beau danseur à la mode. Des aveux furent échangés, une correspondance s'engagea entre les deux jeunes gens : mais Dehap n'était pas reçu chez les Ponterie, et Cécile était trop bien gardée pour que le séducteur pût réussir dans ses projets. Lorsque la famille Ponterie retourna au Meynard, on promit de s'écrire : mais une correspondance, si passionnée qu'elle pût être, ne suffirait pas à compromettre Cécile : Dehap lui fit promettre d'échapper à la surveillance paternelle.

Une occasion se présenta bientôt. Au mois de juin 1806, Cécile obtint la permission de passer quelques jours à Gillet, près Fleix, chez sa sœur aînée, mariée récemment à un médecin du pays. Là, plus libre que dans la maison de son père, Cécile put revoir Hilaire. Celui-ci n'était pas, il est vrai, admis dans l'intimité du beau-frère de Cécile : mais il s'était établi dans le voisinage, et un bois placé derrière la maison du médecin favorisa les rendez-vous des deux amants. Un coup de feu tiré par le séducteur annonçait sa présence, et la jeune fille accourait à ce signal.

ponterie escot


Hilaire Dehap avait compté sur un scandale : il ne se trompait pas. Les rendez-vous du bois furent bientôt connus de tous les habitants de Gillet, et la famille de Cécile ne put ignorer son déshonneur.

Ramenée au Meynard, Cécile y fut accueillie par des larmes et par de justes reproches. Elle fit l'aveu de sa liaison avec Dehap, mais son excuse était, dit- elle, dans l'espérance d'une union prochaine. Son père, sans doute, ne repousserait pas plus longtemps Hilaire, quand il saurait que son amour était partagé.

M. Ponterie ne comprenant rien à ces paroles, Cécile lui montra les lettres dans lesquelles son amant déplorait l'obstination du père à refuser son consentement à un mariage qui devait faire le bonheur de sa fille. Dès lors, il n'y avait plus à en douter, Dehap était un misérable intrigant, qui spéculait sur la faiblesse d'une imprudente enfant. Ou n'avait pu lui refuser la main de Cécile : il ne l'avait jamais demandée.

Navré de douleur, M. Ponterie pardonna cependant : mais il fallait faire disparaître les traces d une liaison criminelle : il dicta à Cécile une lettre dans laquelle celle-ci disait à Hilaire un éternel adieu, et lui redemandait ses lettres, témoignages d'une passion dont elle voulait effacer jusqu'au souvenir. Cécile obéit, mais elle écrivit secrètement à Dehap que cette démarche était l'effet de la contrainte.

Pendant un mois, Dehap se refusa à rendre les lettres de Cécile : il s'y décida pourtant, espérant par là fléchir le père en sa faveur. Seulement, en homme habile, Dehap eut soin de garder une lettre, une preuve !

Tout semblait fini cependant : au Meynard, on cherchait à oublier ce triste incident qui avait troublé si profondément le repos d'une honnête famille. La plaie secrète saignait toujours, mais les habitudes patriarcales des Ponterie pouvaient faire illusion sur leur bonheur. Et cependant, jamais ce bonheur n'avait été plus menacé. C'est le foyer paternel que Dehap allait prendre maintenant pour théâtre de ses scandales : il comptait bien forcer enfin ce père à réparer un honneur bruyamment outragé.

Dehap n'avait cessé de correspondre avec Cécile. Il en obtint bientôt de nouveaux rendez-vous. Caché dans les charmilles qui touchaient le parc du Meynard, il attendait, déguisé en officier, déguisement prudent, qui permettait au séducteur de porter une arme pour sa défense. La trop crédule Cécile ne savait rien refuser à cet amour, dont elle ne soupçonnait pas l'infamie.

« Il m'en coûte, écrivait-elle à Hilaire, de fausser la parole que j'avais donnée de ne plus vous écrire : mais je n'ignore pas que Dehap est tout aussi discret que sensible. Ainsi, je n'ai pas à craindre que mon manque de foi soit connu de personne au monde que de lui. »

Mais la discrétion n'eût pas fait le compte du misérable intrigant. À peine eut-il obtenu de Cécile qu'elle retombât dans sa faute, qu'il s'empressa de faire à tout le monde la confidence de son bonheur. La famille de Dehap était dans le secret de l'intrigue : son père et sa mère, deux vieillards, l'aidaient dans ce honteux projet de s'introduire violemment dans une honorable et riche famille.

Cependant, le bruit de ces nouveaux désordres n'était pas parvenu jusqu'aux parents de Cécile. On savait leur malheur, on le leur cachait.

Cécile, depuis que sa faute avait éclaté à tous les yeux, ne quittait plus le Meynard. Mais là même, sous les yeux de ses parents, elle devait trouver des complices de sa faute. Un domestique à peu près idiot, Jean Faure dit Cacaud, avait été le messager secret des amours de Dehap et de Cécile : lorsque cette correspondance fut connue, et qu'on sut par quel intermédiaire elle avait pu être échangée, M. Ponterie fit à Cacaud défense expresse de porter à l'avenir aucun message de ce genre : Cacaud promit, mais ne tint pas parole.

Telle était la situation de la famille, quand, au commencement de l'année 1807, le caractère de Cécile s'aigrit et s'assombrit d'une manière alarmante. Tout devint pour elle sujet d'humeur ou d'impatience : elle manifesta une antipathie subite pour sa sœur puînée, Eugénie, qui partageait sa chambre et son lit. Pour mettre fin aux tracasseries incessantes dont elle poursuivait sa sœur, les parents jugèrent à propos de les séparer. Eugénie fut placée dans une autre chambre. Cécile continua d'occuper la première.

La maison du Meynard consistait presque entièrement en un vaste rez-de-chaussée, situé entre cour et jardin. Au milieu de la façade donnant sur la cour, était la salle à manger, flanquée d'un côté de la cuisine et de ses dépendances, de l'autre de la chambre à coucher des époux Ponterie. À la suite de la salle à manger, et toujours dans le milieu du corps de logis, était un salon de compagnie donnant sur le jardin. La chambre de Cécile était à côté de ce salon, avec lequel elle communiquait par une porte. Une simple cloison séparait cette chambre de la chambre à coucher des père et mère, mais sans communication directe.

Qu'on se représente bien cette chambre à coucher de Cécile, si l'on veut comprendre le drame terrible dont elle va être le théâtre. Cette chambre est éclairée par deux croisées, donnant, l'une sur le jardin, l'autre sur un chemin public qui longe l'extrémité latérale de la maison. Dans cette chambre, deux lits sont placés côte à côte, séparés seulement par la croisée qui donne sur le jardin. L'appui de cette croisée n'a au-dessus du sol que 1 mètre 62 centimètres d'élévation : la croisée qui donne sur le chemin est élevée de 4 mètres environ, la maison et le jardin formant terrasse au dessus de ce chemin.

À la suite du jardin est un bois de charmille, qui en est séparé par un mur. Dans le milieu de ce mur est une porte communiquant du jardin dans le bois, dont une simple haie forme la clôture. Après le bois sont des vignes et, dans les environs, plusieurs mares d'eau dormante. Vers l'entrée de la cour sont de vastes granges.

Le Meynard, à deux lieues de Bergerac et à une demi-lieue du bourg de la Force, est une habitation isolée : les maisons les plus rapprochées sont quelques logements de vignerons. C'est là que vit la famille Ponterie, avec un domestique peu nombreux, un valet de chambre, une femme de chambre, une cuisinière, une fille de service, une enfant chargée de la basse-cour, deux valets bouviers et un vacher de treize ans.

Dans la soirée du jeudi 26 février, cette famille patriarcale avait passé, comme d'ordinaire, la veillée de l'après-souper à quelques jeux auxquels avaient pris part tous ses membres, à l'exception de Cécile. Depuis quelques jours, par suite de l'humeur qui la dominait, celle-ci s'abstenait de partager ces divertissements communs : vers neuf heures, elle se retirait dans sa chambre, tandis que le reste de la famille prolongeait la veillée jusque vers dix heures et demie.

Ce soir-là, on avait joué le whist jusqu'à dix heures, dans la salle à manger. Alors le fils Ponterie s'était retiré le premier, et avait gagné sa chambre, dont la porte s'ouvrait dans le salon de compagnie, du côté opposé à celle de Cécile. Les jeunes filles rangeaient les caries et les flambeaux, et fermaient les armoires. Mme Ponterie eut besoin de quelques pièces de linge, qui se trouvaient dans une armoire placée dans la chambre de Cécile. Elle prend un flambeau, va à la porte de sa fille et lève le loquet : mais la porte résiste : contre l'ordinaire, elle est fermée en dedans. « Cécile, dit la mère, ouvre donc ! — Oui, maman, » répond Cécile, et cependant ce n'est qu'après quelques instants écoulés qu'elle vient, en chemise, ouvrir la porte. Мme Ponterie entre : sa fille ne s'est pas encore remise au lit, et pourtant les rideaux s'agitent. Mme Ponterie s'étonne, regarde et elle voit une tête d'homme derrière les rideaux entr'ouverts. La surprise, l'effroi, lui arrachent un cri perçant : les jeunes sœurs, alarmées, courent à leur mère : M. Ponterie s'élance à leur suite, et il voit un homme on chemise, qui saule du lit de sa fille, saisit un pistolet sur le lit voisin, et, le dirigeant sur lui, s'écrie : Eh bien !

Fondre sur cet homme, de sa main gauche détourner la main armée, de sa main droite saisir l'homme à la gorge et l'étreindre avec fureur, tout cela fut pour M. Ponterie l'affaire d'un instant. Averti, de son côté, par le premier cri de sa mère, Ponterie fils est accouru, demi-nu. L'homme tient encore, dans sa main chancelante, le pistolet qu'il dirigeait sur le père : Ponterie fils l'arrache et le jette sous le lit. Tout à coup, sous l'étreinte vigoureuse de la main qui l'étrangle, l'homme s'agite, râle et tombe inanimé.


ponterie escot


Cette scène terrible n'a duré qu'un instant, et déjà un cadavre gît sur le carreau de la chambre : ce cadavre de l'homme qui partageait la couche de Cécile, c'est celui de Dehap. Quant à Cécile, à ce spectacle elle s'est évanouie. Sa mère et ses sœurs éperdues l'emportent dans la chambre de son frère.

Quelle plus juste colère, que celle de ce père trouvant un séducteur dans l'asile inviolable de la famille, et qu'un misérable ose menacer de mort au moment où on le découvre ! S'il a tué cet homme, quel plus juste châtiment ! quel homicide plus légitime ! Si ce n'est pas assez d'un outrage infâme et de la propriété violée pour justifier ce père, la nécessité de la défense y suffira sans doute. Au pistolet assassin du séducteur le père a opposé sa main vengeresse, dont l'indignation a décuplé la force. La loi n'a qu'à s'incliner.

Et cependant, ô misère humaine ! ce fait si simple, cette évidence du droit vont s'obscurcir aux yeux des juges. La passion, la prévention vont altérer le fait, confondre ¡es notions du droit, et c'est à peine si ce père de famille pourra échapper tout meurtri, après de longues angoisses, à l'inique punition dont ou va le menacer.

Après les premiers moments de stupeur, Ponterie père avait dominé son trouble. Cet homme mort chez lui, la justice devait être prévenue. Il ordonne à son fils d'aller, en toute hâte, au bourg de la Force, instruire le juge de paix de ce qui vient de se passer. Le fils va s'habiller, et Ponterie père court à l'autre extrémité de la maison éveiller Cacaud le domestique.

Il revient dans la chambre fatale, et, à la place de ce cadavre renversé sur le carreau, il voit un homme qui s'est redressé contre le lit, qui se débat et s'agite ouvrant des yeux étonnés. Dehap n'est pas mort. La fureur de Ponterie s'est calmée. Cet homme, qu'il eût anéanti tout à l'heure, il le prend dans ses bras et le dépose sur le lit, dont la couverture et les matelas ont glissé dans la ruelle pendant la lutte. Ainsi couché sur la paillasse, Dehap est recouvert de ses habits : et, ne pouvant soutenir ce spectacle, le malheureux père envoie chercher les deux valets de bouvier, qu'il prépose à la garde de Dehap.

Le fils Ponterie, cependant, accompagné de Cacaud, part à pied pour la Force, par une nuit noire et humide et par des chemins effondrés, lis arrivent, informent le juge de paix de ce qui vient de se passer au Meynard : ils le supplient de venir constater ce funeste événement, car, à leurs yeux, Dehap est bien mort. Mais le juge de paix se refuse, à cette heure et par ce temps, à faire la levée du corps : il n'ira au Meynard que le lendemain matin.

Ponterie fils et Cacaud reviennent vers une heure du matin, haletants, en sueur, et on leur apprend cette étonnante nouvelle de Dehap ressuscité. C'est un chirurgien qu'il faut quérir maintenant : or, il n'y en a pas (l'autre dans le voisinage que le père du juge de paix de la Force, vieillard de quatre-vingt-deux ans, qui ne se dérangera pas de nuit. M. Ponterie fait atteler et envoie portera Bergerac plusieurs lettres, dans lesquelles il avertit de l'événement ses parents et un ami commun des familles Ponterie et Dehap, le sieur Holland, qu'il charge d'amener le chirurgien Venancie. C'est celui qui déjà soigna Dehap lors d'une blessure assez grave reçue en duel.

Vers trois heures, Cacaud part avec la voilure : M. Ponterie l'a chargé d'appeler, en passant, et de lui envoyer deux de ses vignerons, dont la demeure est sur la route.

La nuit s'écoule dans ces courses, dans ces inquiétudes. Nuit de douleur et d'effroi, passée entre un misérable qui se débat contre la mort, une fille coupable en proie tour à tour à l'évanouissement et au délire, une épouse et des enfants désolés.

Les vignerons arrivent : ils remplacent les gardiens de Dehap : et comme ce malheureux, à mesure qu'il se ranime, s'agite et se débat plus désespéré, il faut le contenir en lui passant sur le corps un drap roulé dont on fixe les deux bouts au bois de lit. Bientôt même, il faut lui attacher les pieds et les mains.

Le jour parut enfin, et le juge de paix de La Force arriva, suivi peu de temps après du chirurgien Venancie. Les premiers secours furent donnés par l'un, tandis que l'autre préparait les éléments d'un procès-verbal, décrivait l'état dans lequel il avait trouvé Dehap, saisissait le pistolet jeté sous le lit et les objets trouvés dans les poches du malade.

Dans l'après-midi, le chirurgien jugea que Dehap pouvait être transporté sans inconvénient au bourg de La Force. On le plaça dans une charrette couverte d'un drap, soigneusement garnie de paille, de matelas et de coussins, et on le déposa chez un sieur Chignac, aubergiste et maire de la Force. Il se trouva que c'était dans cette maison que Dehap était descendu la veille au soir, à cheval : il y avait laissé sa monture et son porte-manteau. Après le souper, vers sept heures, il en était sorti, après avoir retiré un pistolet de son porte-manteau.

Le malheureux avait été chercher la mort : car, dans la nuit du 28 février au 1er mars, il expira.

C'est ici que commence l'œuvre incroyable de la passion et de la prévention. Ces faits si simples, cette si juste défense d'un père, ce châtiment providentiel d'un misérable agresseur, tout cela va se métamorphoser, en quelques heures, en un guet-apens, en un assassinat.

Aussitôt que la nouvelle de l'événement du Meynard arriva a Bergerac, les amis de la famille Dehap s'agitèrent : le mot d'assassinat fut prononcé. La jeunesse s'indigna, prit parti pour ces amours traversées, pour ce séducteur puni. Les séducteurs étaient fort à la mode en ce temps-là. Le Directoire avait légué à l'Empire une France démoralisée : la République avait ébranlé l'esprit de la famille dans ses bases les plus sacrées par la loi du divorce. La sensibilité, la nature étaient les mots de passe de cette dépravation générale, dont les romans galamment orduriers et les niais opéras de cette époque ne peuvent donner qu'une idée fort incomplète. Les Ellevious de Bergerac se crurent menacés dans la personne de Dehap, et un haro formidable s'éleva contre ce père de famille qui défendait son honneur et son foyer.

Dehap venait à peine d'expirer qu'une dénonciation, signée par deux amis du défunt, les sieurs Mazère et Lacoste, fut envoyée au directeur du jury de Bergerac. On y affirmait que le malheureux Hilaire avait été trouvé chez Ponterie massacré, mutilé. Ce dernier mot, habilement commenté, frappa les imaginations crédules et déréglées des oisifs de la petite ville. On se plut à voir dans Dehap un nouvel Abélard, traité par un barbare comme l'amant d'Héloïse. On se rendit en pèlerinage au bourg de la Force pour repaître des yeux impudiques de ces mutilations prétendues.

Les magistrats, cependant, assistés de quelques hommes de l'art, procédaient à la visite extérieure et à l'autopsie du cadavre. Ils en conclurent que l'interruption de la respiration et de la circulation, empêchées pur une pression forte et longtemps continuée au cou, avait été la cause principale de la mort. Quatre ecchymoses trouvées au cou, l'une du côte droit, deux du côté gauche, la quatrième à la partie antérieure, signalaient la longue et forte pression exercée par une main puissante : ce fut là l'opinion de trois chirurgiens : le quatrième, un sieur Denoix, pensa seul que ces quatre ecchymoses n'avaient pu être faites en même temps par une seule main. Cette opinion isolée fut contredite par quatre médecins distingués, appelés par la famille Ponterie.

Tous les hommes de l'art se réunirent d'ailleurs dans cette opinion que les liens avec lesquels on avait attaché les mains et les pieds n'avaient pu contribuer à la mort, puisqu'ils n agissaient sur aucun organe essentiel à la vie. Quant aux mutilations horribles dont on a parlé, elles n'existaient que dans l'imagination des accusateurs de Ponterie. Un cordonnier, un teinturier, un bouclier de Bergerac n'en persistèrent pas moins à soutenir qu'ils avaient vu ces mutilations.

C'est sur ces bases ridicules que la passion populaire échafauda son roman sinistre. Une foule ameutée vint s'emparer des tristes restes de Dehap. On prépara tout pour des funérailles dramatiques, et le cortège tumultueux qui se pressait autour du cercueil de la victime parcourut bruyamment les rues de Bergerac et de plusieurs communes environnantes, aux cris de mort proférés contre l'assassin. Arrivés à Bergerac, devant la maison de Ponterie, les organisateurs de cette pompe sacrilège s'arrêtèrent, vomirent des imprécations contre le malheureux père, et un boucher, les mains teintes du sang tout frais d'un bœuf qu'il venait d'égorger, en rougit la porte, sur laquelle un autre fanatique écrivit ces trois mots : Maison des bourreaux.

Une niaise complainte fut faite pour la circonstance, un libelle sanglant, intitulé la Mort de Dehap, fut répandu à profusion. L'auteur, en langage du temps, commençait par une invocation au sombre génie du terrible Dante, et y plaçait Ponterie au-dessus des Procuste et des Phalaris.

Le père d'Hilaire fit imprimer une lettre accusatrice, dans laquelle il prenait faussement le titre d'ancien magistrat : enfin, la coterie se remua tellement qu'elle parvint à faire insérer l'article suivant dans le n° du 24 mars du Journal de l'Empire.

— Un événement affreux, arrivé sur la fin du mois dernier dans la ville de Bergerac, y occupe encore tous les esprits, et le nombre des lettres que nous recevons ne nous permet pas de le passer sous silence. Si nous n'insérons pas la lettre que nous a adressée le père de la malheureuse victime, nous espérons qu'il sentira lui-même qu'il est de notre devoir de ne jamais provoquer l'opinion dans toute affaire qui doit être soumise aux tribunaux.

Voici un narré des faits dont nous garantissons l'authenticité :

« Un jeune homme, nommé Dehap, fils d'un ancien magistrat aujourd'hui octogénaire, recherchait en mariage une fille de M. Ponterie-Escot, ex-membre d'une de nos assemblées délibérantes : les fortunes n'étaient pas égales, et le père de la demoiselle refusa son consentement, en interdisant toute espérance pour l'avenir. Comme elle approchait de sa majorité, elle crut pouvoir garder sa foi à celui qu'elle aimait, et lui indiquer les moyens de la voir, mais sans que les rendez-vous donnés aient jamais porté atteinte à sa réputation.

« Le jeudi 26 février, au matin, le jeune Dehap reçut une lettre de Mlle Ponterie-Escot, alors à la campagne : elle l'invitait à venir le soir. Quoique cette lettre eût été visiblement ouverte et recachetée, M. Dehap fut exact au rendez-vous. Le lendemain, le juge de paix le trouva mort, couché nu sur une paillasse, les mains liées derrière le dos, les pieds au- dessus du chevet du lit, la face renversée. Le père de la jeune fille a disparu depuis ce moment : on est à sa poursuite.

« La population entière de la ville de Bergerac a assisté aux funérailles du jeune Dehap : les détails particuliers qu'on donne sur cet événement ajoutent à l'horreur que fait naître la catastrophe. »

On voit quel rapide chemin avait fait la calomnie, et combien ce récit, dont un journal accrédité garantissait l'authenticité, ressemblait peu à la vérité des faits que nous avons racontés tout à l'heure.

L'invention la plus habile était celle de la lettre Cécile, interceptée, ouverte et recachetée. Par là, on établissait le guet-apens. En supposant une demande en mariage, repoussée par Ponterie, on déguisait l'immoralité des relations entre Cécile et Dehap.

« Des propositions de mariage avaient été faites au père affreux de Cécile » osait dire dans sa lettre l'ancien magistrat. La ridicule complainte, chantée sur tous les tréteaux des foires et des marchés, ne nommait pas Dehap autrement que l'époux de Cécile.

À ces habiles insinuations s'ajoutèrent des calomnies plus grossières. La mère de Dehap avait fait disparaître les habits que portait son fils, et les magistrats , après avoir décrit une déchirure au bas de la redingote, et une autre à la chemise, avaient eu le tort de se dessaisir de ces pièces à conviction. Ces vêtements disparus, on imagina des déchirures significatives, qui attestaient une lutte et démentaient le récit de Dehap trouvé nu dans la chambre de Cécile. Hilaire avait donc été saisi ailleurs que dans le domicile de Ponterie.

Telles furent les manœuvres employées pour appeler sur la famille Ponterie l'exécration publique. On y réussit si bien que, dès les premiers jours, la fureur fut au comble. Une populace imbécile se réunissait sur les places publiques de Bergerac, menaçant d'incendier les propriétés de Ponterie. Le père et le fils, prévenus qu'on devait les attaquer de nuit, durent pourvoir à leur sûreté. Un mandat de dépôt avait été lancé, le 2 mars, contre Ponterie père : un mandat d'amener avait été obtenu contre son fils. Mais si la justice paraissait épouser les odieuses passions de la multitude, elle était impuissante à procurer aux prétendus coupables même la triste protection des prisons. La disposition des esprits était telle que les gendarmes Haussent pu réussir à amener leurs prisonniers vivants à Bergerac.

Ponterie père et fils se résignèrent donc à chercher un asile ignoré, et à laisser le champ libre à leurs ennemis jusqu'au grand jour de la justice.

Alors, dans cette maison abandonnée, se passèrent les scènes les plus étranges. Les amis de Dehap, les jeunes beaux de Bergerac, l'envahirent. Il y en eut d'assez effrontés pour venir réclamer Cécile. Ponterie, proclamaient les époux Dehap, avait cessé d'être le père de sa fille, et c'était au nom de Cécile qu'ils réclamaient justice. Le Meynard était placé sous la garde des gendarmes : il fallut en chasser quelques fous qui voulaient faire signer à Cécile une lettre dans laquelle on lui faisait réclamer le secours des magistrats contre l'autorité paternelle.

La procédure se continua. Des mandats d'amener furent lancés contre la dame Ponterie, ses filles, et contre Cécile elle-même.

Les accusés ne pouvaient accepter sans danger le débat devant la Cour d'assises de la Dordogne. L'opinion publique, le jury, la magistrature elle-même leur étaient à l'avance défavorables. Ils demandèrent le renvoi devant la Cour d'assises de Bordeaux, pour cause de suspicion légitime : leur demande fut accueillie par la Cour de cassation.

Alors Ponterie, sa femme et ses enfants se constituèrent prisonniers et, le 24 août 1807, les débats s'ouvrirent à Bordeaux.


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