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L'affaire Ponterie-Escot


Affaire Ponterie > I & II


Cause célèbres de tous les peuples
par Armand Fouquier (1859)

Ponterie-Escot (1807)
(seconde partie)



La famille Ponterie avait choisi pour défenseur un des hommes les plus estimés du barreau girondin, Jean Denucé.

Né en 1759, à Pinsac, près Martel (Lot), Denucé avait été reçu au parlement de Bordeaux en 1782. Sa carrière, comme celle de tant d'autres, avait été interrompue par la Révolution. Il n'avait recommencé à plaider que lorsque la société s'était sentie rassurée par le premier Empire. Denucé n'ayant plaidé que jusque vers l'année 1810, son plaidoyer pour Ponterie-Escot est une des rares occasions dans lesquelles on puisse apprécier ce talent ferme et honnête. La réputation de Denucé n'eût été, sans cette curieuse affaire, que celle d'un excellent avocat consultant, d'un digne collègue des Ravez, des Martignac père et des Brochon.

Il avait, dans cette cause, à combattre un ennemi plus terrible quelquefois que l'évidence d'un crime, la prévention. Ses clients n'étaient placés, dans l'acte d'accusation, que sous la prévention d'homicide ou meurtre : mais le procureur général avait cru trouver, dans les circonstances, de quoi aggraver le premier titre, et il avait substitué la qualification d'assassinat à celle de simple meurtre. Il avait même ajouté une accusation nouvelle à la première, celle d'attentat à la liberté ou sûreté individuelle.

Dès les premiers mots, Me Denucé se félicite de cette direction donnée à l'affaire. Vous avez, dit-il, fourni vous-même la mesure de votre confiance dans l'accusation principale. Vous avez senti qu'elle était insuffisante pour atteindre les accusés, « et c'est déjà quelque chose que de trouver la justification préjugée par l'opinion du magistrat que la loi charge d'accuser »

Il faut détruire la prévention d'abord dans le cœur des juges : aussi Me Denucé commence-t-il par expliquer la position difficile de ses clients, la nécessité pour eux de récuser des juges évidemment hostiles, d'échapper aux coups de leurs persécuteurs.

« Sans doute, messieurs, tout ce qui se tramait contre les sieurs Ponterie faisait de leur retraite, et d'une retraite ignorée, une mesure commandée par l'impérieux besoin de leur sûreté. Ils ne fuyaient point les regards de la justice, ils fuyaient les préventions et les poignards : non qu'en demandant des juges autres que ceux de leur département, ils se soient défiés de la justice et des intentions de ceux-ci : mais des juges, mais des jurés pouvaient-ils être entièrement libres sous l'active et cruelle influence de leurs ennemis, qui avaient tant fait pour pervertir l'opinion publique ? Etait-il impossible que des préventions, que j'ai vu gagner jusqu'aux meilleurs esprits, n'atteignissent jusqu'à eux ? Magistrats de la Dordogne, vous pardonnerez aux craintes des sieurs Ponterie, en vous rappelant ces belles paroles de l'illustre d'Aguesseau : « Justes par la droiture de vos intention, êtes-vous toujours exempts de l'injustice des préjugés, et n'est-ce pas cette espèce d'injustice que nous pouvons appeler l'erreur de la vertu et, si nous osons le dire, le crime des gens de bien ? » (d'Aguesseau, XVIIe mercuriale.)

« La cour suprême de cassation a reconnu légitime le renvoi réclamé par les sieurs Ponterie, et vous avez été investis, messieurs, du droit de les juger.

« Aussitôt, ils se sont volontairement remis dans vos prisons : et lorsque, depuis ce moment, tout s'est agité pour les noircir à vos yeux et les rendre odieux au public : lorsque, tout-récemment encore, en même temps que des agitateurs ramassaient à Bergerac le sang des animaux pour en rougir les murs de leur maison et y placer l'infâme inscription : Maison des bourreaux, des émissaires venaient souffler ici la calomnie et la prévention, annonçant qu'inutilement les tribunaux les déclareraient sans crime, qu'ils trouveraient la mort sur leurs foyers s'ils osaient y rentrer : eux cependant, tranquilles comme l'innocence, ont paisiblement attendu le jour de la justice.

« Il est arrivé. »

Et d'abord, Me Denucé raconte les faits avec plus de simplicité qu'on ne pourrait s'y attendre en ce temps de langage emphatique, avec une clarté dont nos lecteurs vont admirer quelques exemples. La part faite aux habitudes de style de l'époque, la plaidoirie de Denucé est un modèle de sagacité, de justesse, de chaleur vraie, de discussion solide et lumineuse.

Il a raconté les événements de cette triste nuit du 26 février. Le fait est incontestable :

« Il n'est que trop vrai que la mort d'un homme a eu lieu, et le sieur Ponterie a été le premier à reconnaître qu'elle a été la suite de la violente action qu'il exerça sur cet individu.

« Mais la loi, d'accord avec le sentiment et la raison, a reconnu qu'il pouvait y avoir homicide sans crime.

« La règle générale, et peut-être la seule sans exception, est qu'il ne peut y avoir de crime sans le dessein pu l'intention de le commettre : aussi la loi a-t-elle impérieusement prescrit, et à peine de nullité, que, dans toute accusation soumise à des jurés, la question relative à l'intention leur fût proposée.

« C'est aussi pour cela qu'elle déclare l'homicide exempt de crime quand il a été commis involontairement. Elle le déclare encore exempt de crime, quand il a été commandé par la nécessité de sa propre défense ou de celle d'autrui : et alors, loin de punir l'homicide, elle le qualifie légitime.

« Le cas où l'homicide prend un caractère d'atrocité est celui où il a été commis avec préméditation : alors il reçoit la qualification d'assassinat : et, pour ce seul cas, la loi réclame la mort du coupable.

« C'est cette affreuse qualification d'assassinat qu'on donne à l'action du sieur Ponterie. On veut que ce ne soit pas dans la chambre de Cécile que Dehap ait été surpris. On veut que le sieur Ponterie, instruit de la venue de Dehap, l'ail attendu dans la charmille ou le jardin : que la il l'ait assailli, puis conduit, traîné ou porté dans la chambre de sa fille pour l'y montrer coupable d'un attentat dont il aurait toujours été innocent.

« Quelles preuves fournit-on de ces horreurs ? Aucune, absolument aucune. Quelles présomptions ? On les tire de certains faits ou suppositions que nous allons examiner, et de prétendues invraisemblances que l'on trouve à ce que Dehap se soit introduit dans la chambre de Cécile et s'y soit laissé surprendre. »

La lettre prétendue, interceptée parle père de Cécile, aucun témoin n'a pu même en établir l'existence : aucun indice ne peut faire supposer qu'elle ait été écrite ou envoyée. Et on persiste à en parler, à invoquer la lettre insérée au Journal de l'Empire.

« Vieillard malheureux! vous n'écrivîtes pas vous-même ce libelle atrocement calomniateur : car les phrases de rhéteur qui le composent ne coulèrent jamais sous la plume d'un père désolé. Laissez-moi croire que votre signature fut surprise : que, tout entier à votre douleur, vous fûtes abusé par une main perfide. Il m'en coûte trop de penser que vous ayez ilétri vos derniers jours par l'imposture qui fondait, sur un assassinat supposé, l'horrible espoir d'un assassinat judiciaire.

« Et vous tous, qui crûtes à l'existence de cette lettre de Cécile, interceptée, ouverte et recachetée par son père : vous, aux yeux de qui on ne cessa de baser sur ce mensonge horrible la préméditation imputée au sieur Ponterie, revenez donc de la funeste erreur où l'on vous égara. Sachez que non-seulement on ne rapporte pas le moindre indice de ce fait, mais que la malheureuse Cécile, en l'absence de son père, libre de toute contrainte, a déclaré au magistrat qui l'interrogeait, qu'à cette époque elle n'avait point écrit à Dehap, qu'elle ne lui avait pas écrit depuis la Noël : et reconnaissez enfin de quoi sont capables ceux qui ont pu inventer cette atrocité.

« Mais, dit-on, si elle ne lui écrivit pas, elle lui fit verbalement donner le rendez-vous par le domestique Cacaud. Les derniers aveux de ce témoin, quand il s'est vu presser par la crainte de voir la cour sévir contre lui, nous ont appris ce qu'il avait toujours dissimulé, que, par son intermédiaire, s'était continuée la correspondance, ou écrite ou verbale, entre Cécile et Dehap : il l'avait dissimulé au sieur Ponterie comme à la justice : et, ce qu'il y a de plus vraisemblable (car il n'avait pas d'autre intérêt à nier ce fait), c'est que la cause de son déni était le désir de laisser ignorer au sieur Ponterie le manquement qu'il avait commis en violant les défenses qui lui avaient été faites.

« Mais pour que les messages continués de Cacaud pussent élever contre le sieur Ponterie un soupçon de préméditation, il faudrait que le sieur Ponterie eût été instruit et de ces messages, et des rendez-vous qu'ils pouvaient donner. Or, il n'existe pas le moindre indice de ce fait dans la procédure. Ce serait même choquer toutes les vraisemblances que de supposer qu'il eût mis dans la confidence celui-là môme dont il transgressait la prohibition.

« Mais un fait constant vous prouvera que c'est à l'insu du sieur Ponterie que Cacaud avait continué à servir la correspondance entre Cécile et Dehap.

« Vous vous souvenez que Cécile, pour réclamer ses lettres de Dehap, en écrivit une dictée par son père, vous vous souvenez aussi qu'en même temps, Cécile en écrivit une au crayon pour lui annoncer que la première était l'effet de la contrainte. Ces deux lettres partirent en même temps et furent portées par Cacaud.

« Or, assurément, le sieur Ponterie, qui faisait écrire par sa fille de manière à rompre tout rapport entre elle et Dehap, était bien loin de savoir que Cacaud portait en même temps une autre lettre destinée à détruire l'effet de la première. C'est donc incontestablement à l'insu du père de famille que ce valet continue à servir la correspondance.

« Ainsi, les messages, quoique continués, quoique portés par le môme Garanti, ne prouvent rien contre le prévenu : il les ignorait. Quoi de plus naturel, que cette ignorance ? quoi de mieux prouvé ? Il avait défendu à son domestique de continuer à porter des lettres de Cécile à Dehap, et, le jour même de la défense, le domestique l'enfreint. Le sieur Ponterie a donc été trompé dès le premier moment. N'est-il pas certain dès lors qu'il a dû continuer de l'être ? Et qui peut croire que Cacaud, infidèle le jour même de la prohibition, aura depuis déclaré au sieur Ponterie, non-seulement qu'il a porté des lettres, mais qu'il a trahi sa promesse et contrevenu à ses ordres exprès ? Qui peut croire aussi que si le sieur Ponterie eût été instruit que, malgré ses défenses, une correspondance continuait, des rendez- vous se donnaient, il fût demeuré, depuis le mois de juin jusqu'au mois de février, sans prendre de nouvelles mesures pour arrêter ce désordre ?

« Concluons donc que tout repousse l'idée que le sieur Ponterie ait connu la continuation de la correspondance entre Dehap et Cécile, et dès lors s'évanouit encore cet indice de la préméditation. »

Mais la préméditation, on la trouvait encore dans l'état des habits déchirés qui, disait-on, contrariait ce récit de Dehap trouvé couché dans la chambre. Me Denucé discute habilement ce point de l'accusation : il constate par les témoignages l'état de ces habits chez Ponterie et chez Chignac. Quatre témoins ont parlé de déchirures autres que celles de la première vérification. Un d'eux, le sieur Vignal, intime ami de Dehap, a seul vu le revers du gilet déchiré et le collet décousu. Il est le seul également, avec Tavaux, autre chaud partisan de la famille Dehap, à voir que la redingote de casimir est neuve ou presque neuve, tandis que les premiers témoins, et à leur tête le juge de paix, l'ont trouvée demi-usée.

« Mais que nous importe en quel état aient été trouvés les vêtements dans la maison du sieur Chignac ? N'a-t-on pas pu, dans cette maison, soit volontairement, soit involontairement, ajouter aux déchirures ? N'a-t-il même pas pu s'en opérer dans le transport de l'individu du Meynard au bourg de la Force, en le plaçant sur la charrette, en le retirant, en le déposant dans la maison de Chignac, en l'habillant, en le déshabillant : et la seule chose à considérer sur ce point, est l'état où étaient les habits chez le sieur Ponterie. La, tout fut examiné, puisqu'on habilla le malade pièce à pièce : là, point de déchirure à son gilet : déchirure seulement à l'épaule de la chemise et au bas de la redingote.

« Or, est-il vrai, comme on veut le faire croire, que ces déchirures se lient nécessairement à une attaque effectuée dans le jardin, dans la charmille ou ailleurs ?

« Dehap, marchant la nuit, traversant des vignes non taillées, des bois, des broussailles, franchissant des murs, des haies n'a-t-il pas pu déchirer sa redingote au bas de la taille ? ce qu'a pu faire le plus léger accident, l'accroc qu'ont pu opérer un buisson, un pieu, un tronc d'arbuste, une pierre aiguë, deviendrait donc une preuve d'assassinat ? Où est l'homme raisonnable qui, d'un fait aussi indifférent, et qui peut avoir mille causes simples, osât tirer cette affreuse conclusion ?

« Et remarquez, messieurs, que Dehap ne reçut aucun coup à la partie du corps où peut correspondre cette partie du vêtement. Nulle blessure, nulle contusion n'a été reconnue dans la partie postérieure de son corps. Ainsi, rien ne peut portera penser que cette déchirure, au bas de la taille, soit l'effet d'une attaque commise sur sa personne.

« Mais quand Dehap serait arrivé sans que cette déchirure existât à la redingote, souvenez vous que c'est avec ce vêtement qu'il a été couvert quand il fut placé sur le lit : qu'en s'agitant il le faisait glisser sous son corps : qu'on l'en retira quelquefois pour le recouvrir. Or, assurément, il peut très-facilement arriver, dans ces occasions, que, tirant un peu la redingote, on la déchire involontairement à l'endroit indiqué. Il est donc, encore une fois, impossible de prendre pour présomption d'assassinat une déchirure qu'ont pu produire mille causes simples et naturelles.

« ...Mais, au surplus, puisqu'on se proposait d'argumenter contre nous de toutes ces déchirures, pourquoi les objets ont-ils disparu ?

« On ne peut pas dire que ce soit par irréflexion, et sans avoir déjà attaché une grande importance à ces objets, qu'on les a anéantis. Les remarques des spectateurs s'étaient déjà portées sur ces vêtements : chacun d'eux parait avoir voulu plus ou moins exactement s'assurer de leur état : on se les montrait les uns aux autres. Celui-là même qui convient avoir présidé à leur destruction, en en faisant revêtir le cadavre, le sieur Vignal, plus que personne, voulait faire tirer de puissantes inductions des habits déchirés, puisqu'il indique des déchirures que nul autre que lui n'a vues. Encore une fois, pourquoi les vêtements ont-ils disparu ?

« Ils ont disparu par les soins des parents, des amis de Dehap. Ah ! n en doutez pas, messieurs, s'ils avaient pu être avantageusement, contre le sieur Ponterie, des témoins accusateurs, ils n'eussent pas accompagné Dehap dans sa tombe.

« Autre présomption d'assassinat : le chapeau de Dehap a été trouvé froissé.

« Quoi donc, un chapeau froissé est la preuve d'un assassinat commis sur celui à qui il appartient ! Mais on ne parle d'aucun coup porté à la tète. De plus, c'est après avoir passé la nuit dans la chambre que ce chapeau est, dans la matinée du 27 février, remarqué par le juge de paix et son greffier. Mais, depuis le moment où il avait quitté la tête de Dehap, ne put- il pas être touché par plusieurs mains ? et, dans le désordre et le tumulte de cette affreuse nuit, n'est-il pas plus que probable que ce chapeau, changé de place, tomba sous la main de quelqu'un qui, sans infime y songer, put le toucher, le froisser, le laisser tomber dans la chambre ?

« Oui, il tomba dans la chambre et non ailleurs : la Providence en fournit une preuve irrésistible. Quelques dépositions attestent que ce chapeau portait une empreinte de poussière. De ce fait constant résulte une importante conséquence. La poussière du chapeau prouve que c'est dans la chambre qu'il tomba. Si Dehap eût été assailli dans le jardin, le chapeau, tombé, dans une nuit pluvieuse, sur un sol mouillé, eût porté des empreintes de boue et non de poussière. »

Ici, Me Denucé va attaquer corps à corps les arguments sur lesquels on étaye la présomption d'assassinat. Toute cette partie de son plaidoyer est habilement et solidement tissée. La voici :

Invraisemblance. Comment croire qu'un téméraire ravisseur ait osé s'introduire, à une heure où toute la famille veillait encore, dans une chambre voisine du salon, où les parents réunis pouvaient entendre jusqu'au moindre mouvement ?

C'était précisément l'heure où l'entreprise pouvait être tentée avec moins de danger. Elle était impraticable, lorsqu'une fois les père et mère seraient retirés dans leur chambre, qui n'est séparée de celle de Cécile que par une cloison. Alors eût régné dans la maison un calme profond, un silence absolu, et le bruit le plus léger eût pu frapper l'oreille du père ou de la mère, dont l'œil se fût trouvé momentanément dérobé au sommeil.

On n'avait pas autant à craindre lorsque la famille, réunie au salon, y jouait et causait. Il était très-facile alors de ne pas être entendu : il eût été presque impossible de ne pas l'être en tout autre moment.

Ainsi, l'heure ou le lieu n'ont rien d'invraisemblable.

Mais ne l'est-il pas, continue-t-on, que Dehap, au lieu de réunir tous ses vêtements, les ait laissés épars : ses bottes entre les deux lits, sa redingote d'un côté, sa montre et son chapeau de l'autre ?

Ah ! sans doute, si ce téméraire avait eu quelque prudence, ce n'est pas seulement à mieux disposer ses habits qu'il se fût étudié, c'est à s'abstenir d'une rencontre nocturne, c'est à modérer une passion désordonnée qu'il se fût appliqué.

Eh ! pourquoi veut-on supposer plus de prévoyance et de réflexion au jeune libertin, brûlant de se plonger dans l'ivresse des jouissances, qu'au froid assassin qui se livre aux profondes combinaisons du crime ? Et si ce fut, de la part du premier, une étourderie de laisser ses habits dans un imprévoyant désordre, l'autre eût-il commis la faute de ne pas les montrer dans la disposition la plus propre à faire croire ce qu'il voulait persuader ?

Mais, poursuit-on encore, la fenêtre était ouverte : Dehap, au lieu de se montrer à la dame Ponterie, et de se laisser surprendre dans la chambre, eût gagné la fenêtre : il ne pouvait l'avoir laissée ouverte qu'à cette fin.

Je puis répondre : Dehap était nu : il avait quitté jusqu'à la chaussure. Surpris dans cet étal, on peut concevoir qu'il n'eut le temps ni de se reconnaître, ni de se mettre en état de fuir. Sa malheureuse complice, ayant une fois répondu à sa mère, qui l'appelait, put croire qu'il y avait moins de danger à ne pas trop la faire attendre qu'à résister, et surtout, comme l'a dit Cécile dans son interrogatoire, il n'est que trop vrai que l'un et l'autre perdirent la tête.

Mais nous sommes autorisés à penser qu'une autre idée, audacieuse sans doute, et qui pourtant n'a rien de fort extraordinaire, vint frapper l'esprit de cet insensé.

Ecoutons la déposition du sieur Meslon, que M. le procureur général a appelé le sage, l'honnête Meslon.

Du sieur Meslon, sur qui l'organe des sieur et dame Dehap vous a prononcé ces paroles remarquables que je vous prie de ne pas oublier : Meslon est un honnête homme dont on ne peut récuser le témoignage.

Voici donc ce qu'il a déposé, en rendant compte de ce qui se passa au Meynard dans la matinée du 27 février :

« Qu'après que le sieur Dehap fut parti (pour la Force sur la charrette), le déclarant demanda à voir Cécile Ponterie, sa nièce. On le conduisit dans une chambre, où il la trouva couchée. Ayant demandé à être seul avec elle, il lui fit quelques reproches sur son imprudence, en lui demandant pourquoi elle avait ouvert la porte avant de le faire sortir par où il était entré : à quoi elle répondit qu'elle avait bien voulu l'y engager, mais qu'il ne l'avait pas voulu : et elle ajouta ces mots : Eh ! qui aurait pu imaginer qu'il en fût résulté ce qui est arrivé ?

« Le déclarant lui ayant demandé s'il était venu souvent, elle répondit : Que trop ! »

Retenez bien ces expressions, messieurs les. jurés, qu'elle avait bien voulu l'engager à sortir, mais qu'il ne l'avait pas voulu. Elles vous donneront la clef du projet qu'osa former, dans cet instant, une tête en délire, et de l'espoir que son égarement put lui en faire concevoir.

Ce n'est pas le premier séducteur qui désira d'être surpris dans une situation qui forçât les parents à ne plus mettre obstacle au mariage.

Et vainement nous dit-on que la fenêtre, qu'on n'avait pu laisser ouverte que pour s'évader au besoin, contraste avec cette détermination de se faire surprendre dans le lit de Cécile.

Car la résolution pouvait bien n'avoir été ni méditée, ni calculée d'avance : elle put naître subitement de l'embarras où l'arrivée imprévue de la mère dut jeter ces deux malheureuses victimes d'une passion désordonnée.

Mais, quoi qu'il en soit, la circonstance de la fenêtre ouverte, qu'on trouve en opposition avec cette dernière résolution de Dehap, contraste bien davantage avec la supposition qu'on veut accréditer, que Dehap fut assailli dans la charmille ou le jardin, et conduit de force dans la chambre de Cécile par ses assassins.

En effet, s'il en était ainsi : si Dehap n'a pas été introduit dans la chambre par Cécile : si d'horribles assassins l'y ont traîné malgré lui, la voie la plus naturelle qu'ils auront dû prendre aura bien été d'y entrer par la porte, c'est-à-dire d'entrer du jardin dans la salle de compagnie, et de là dans la chambre de Cécile, qui la touche (et c'est bien là la version imaginée par l'auteur du libelle, la Mort de Dehap).

Mais alors pourquoi auront-ils ouvert la fenêtre de la chambre ? En apercevez-vous la moindre utilité, la moindre vraisemblance ? Arrivés dans la chambre par la porte, loin d'en ouvrir la fenêtre, n'auront-ils pas dû, au contraire, s'y renfermer avec le plus grand soin, pour consommer leur horrible forfait ?

Voulez-vous, au contraire, que, au lieu d'introduire Dehap par la porte, on l'ait lancé ou traîné par la fenêtre (quoique je n'aperçoive pas de motif à la bizarrerie qui, pour entrer dans la maison dont on est maître, préfère la fenêtre à la porte) ? Alors, ce que les assassins, une fois parvenus dans la chambre, auront eu de plus pressant à faire, aura été de refermer la fenêtre : car il n'existe aucun motif de la laisser ouverte, et tout commande, au contraire, de la fermer pour s'ensevelir dans le plus profond mystère.

Mais si, par une inconcevable inadvertance, on a négligé de la fermer : si, par là, les assassins doivent craindre de s'être trahis, du moins se garderont-ils bien de révéler un fait dont ils ont à redouter qu'on ne tire avantage contre eu x; et cependant vous n avez la connaissance de la fenêtre trouvée ouverte que par les déclarations de la famille Ponterie. Eux seuls en ont parlé, eux seuls pouvaient en parler, puisque seuls ils assistèrent à la scène si malheureuse et si inattendue , qui les mit en présence de Dehap dans la chambre de Cécile.

Ainsi, la circonstance de la fenêtre laissée ouverte, qui se concilie très-bien avec le fait que Dehap fut introduit dans la chambre par Cécile, est absolument inexplicable dans le système d'une agression préméditée et exécutée dans la charmille ou le jardin.

On insiste cependant, et l'on veut conclure que Dehap ne s'était pas introduit dans la chambre de Cécile : on veut le conclure des témoignages d'Anne Morillon et du sieur Blanc, qui, rapportant les confidences que Dehap leur faisait de ses rendez-vous avec Cécile (même de rendez-vous nocturnes, puisque Blanc convient que, pour s'y rendre, il partait avant le jour, qu'il ne revenait que le surlendemain), ne manquent pas d'ajouter que cependant Dehap les assurait qu'il se gardait bien d'aller dans la maison de Cécile, qu'il trouvait le moyen de la voir ailleurs.

Et puis ce propos de ruelle tant répété, que les lettres de Cécile, quoique respirant la passion la plus vive, sont d'un style trop décent pour que la liaison de ces deux amants eût rien de contraire à la pudeur.

Eh bien ! Messieurs, des faits constants, avérés, seront sans doute plus puissants que ces récits dont la vérité est équivoque, plus décisifs que ces raisonnements, qui ne peuvent être concluants que pour ceux qui ont résolu de tout croire contre nous.

Or, écoutez. N'est-il pas constant que, le 26 février, vers sept heures du soir, après souper, Dehap partit de chez Chignac, aubergiste du bourg de la Force ?

N'est-il pas constant qu'il se rendit tout au moins dans les alentours de la maison du Meynard ?

N'est-il pas constant enfin qu'il y venait pour trouver Cécile ?

Ce sont là trois faits que personne ne révoque en doute.

Maintenant, pour qu'il parvienne à son but, il faut de deux choses l'une : ou que Cécile sorte ou s'évade de la maison paternelle pour a lier joindre Dehap, ou que Dehap soit introduit dans la maison. Je n'aperçois pas de terme moyen entre ces deux alternatives.

Or, puisqu'on parle ici de vraisemblances, puisqu'on veut les trouver partout si rigoureusement observées, qu'on daigne me dire si l'on trouve plus vraisemblable qu'une jeune personne, naturellement craintive et timide, que sa faiblesse ou sa passion peut bien égarer, mais qui ne peut la mettre au-dessus d'un reste de pudeur, ni des .frayeurs naturelles à son âge et à son sexe, franchisse de nuit les limites du seuil paternel, et s'élance d'une fenêtre pour courir sous le ciel à la rencontre d'un amant ?

Voilà cependant ce qu'il faut soutenir, lorsque, en avouant que Dehap se rendait de nuit près de Cécile, on ne veut pas admettre qu'il se soit introduit dans sa chambre : voilà ce que préfèrent les zélateurs de cet innocent amour.

À leurs yeux, Cécile peut, sans blesser les convenances, franchir la fenêtre et se rendre de nuit dans un bois, auprès de son amant : mais l'avoir introduit dans la chambre contrarie trop l'honnêteté de ses lettres pour pouvoir le supposer.

Et ils se disent de bonne foi !

Enfin, messieurs, si l'on ne peut, par des témoins étrangers à la famille, prouver que c'est dans la chambre, dans le lit que Dehap a été trouvé, vous voyez que c'est parce qu'il y a impossibilité qu'il existe d'autres témoins d'un événement que ceux qui y sont présents.

Mais tous les membres de la famille, séparément interrogés, ont fait sur ce point une déclaration unanime.

Cécile, la trop malheureuse Cécile, n'a eu qu'un même langage avec son père, sa mère, son frère et ses deux sœurs : et cependant voyez quel était son intérêt contraire : son honneur à défendre d'une noire calomnie. Le seul ascendant de la vérité a donc pu la subjuguer.

Et ce qu'il est surtout bien essentiel d'observer, c'est que cette déclaration de Cécile, plusieurs fois répétée, a été, pour la première fois, donnée dans un moment où il était impossible qu'aucun concert régnât sur ce point entre elle et sa famille.

Je viens de vous rappeler la déposition du sieur Meslon. N'oubliez pas non plus celle du sieur Venancie, chirurgien.

Dès le matin même du 27 février, après avoir donné ses premiers soins à Dehap, il est engagé par Jenny Ponterie à visiter sa sœur Cécile : il la trouve encore alors dans le délire.

il lui fait, après midi, une seconde visite. La raison était revenue. Elle déplore le sort de Dehap, et n'en accuse qu'elle-même.

Il la voit une troisième fois, le dimanche matin, 1er mars. C'est pour lui annoncer que Dehap n'est plus. Toujours le même langage : ce n'est qu à elle- même qu'elle impute sa mort.

Et quand, le 27 février, elle parle, soit au sieur Meslon, soit au sieur Venancie, elle ignore encore, elle ne peut savoir ce que son père a déclaré au juge de paix. Et cependant elle dit les mêmes choses que lui.

Enfin, deux fois elle est interrogée par le directeur du jury. Toujours sa déclaration est formelle : que, cédant aux désirs de Dehap (ce sont ses expressions), elle l'a introduit dans sa chambre : que c'est là qu'ils ont été surpris.

Si donc il est un fait que vous ne puissiez révoquer en doute, c'est assurément celui-là.

Mais s'il faut parler encore de vraisemblance et de probabilités, quand l'évidence luit, suivez avec moi, je vous en supplie, le cumul des invraisemblances d'une attaque préméditée et exécutée, comme on l'a tant dit, dans la charmille ou le jardin.

D'abord, quel est ce nouveau genre d'assassins qui vont en embuscade sans arme d'aucune espèce ?

Si c'est hors de la maison que Dehap fut assailli, s'il y fut attendu, si l'on se posta pour le surprendre, il dut être percé d'un fer, atteint d'un plomb mortel ou atterré d'un coup de massue ? Vîtes-vous beaucoup d'assassins aller attendre un homme qu'on doit supposer armé, avec la main nue pour toute arme offensive ?

En second lieu, si vous supposez Ponterie assassin, vous devez lui supposer quelque prudence pour cacher son crime.

Or, la plus forte, la plus dangereuse, la plus inconcevable de toutes les imprévoyances eût été de réserver un témoin qui pouvait tout dire, tout dévoiler.

Non, messieurs, Ponterie assassin n'eût pas laissé un reste de vie à Dehap : car, enfin, pouvait-il calculer, quand il lui vit un retour au mouvement et à l'existence, pouvait-il calculer où s'arrêteraient les progrès ? Pouvait-il avoir l'assurance que Dehap ne recouvrerait pas les sens et la parole ? Et alors, si Dehap avait été pris dans une embuscade, de quelque espèce qu'elle fût, Ponterie n'avait-il pas la certitude que Dehap dirait tout, qu'il proclamerait l'assassinat et ses horribles détails ?

De plus, vous connaissez les empreintes faites sur le cou de Dehap par la main qui le saisit : vous savez que c'est sur sa gorge nue que cette main fut appliquée.

Or, Dehap n'eût pas été trouvé nu dans la charmille ou dans le jardin : la, c'est sur sa cravate que la main se fût appliquée : et cependant vous savez qu'elle l'a été sur la gorge nue. Cette remarque suffit seule pour détruire toute supposition d'attaque fuite hors de la maison.

Mais, messieurs, ce n'est pas encore en tout cela que consiste la plus forte invraisemblance : il en est une autre, et le cœur de tout père, fût-il d'ailleurs un monstre, l'a déjà prévenue.

Ponterie a saisi Dehap au jardin, dans le bois, je le veux.

Le voilà maître de sa victime, il peut en disposer à son gré, il le peut sans compromettre l'honneur de sa fille, qui, dans sa chambre, tranquille et innocente, ignore le crime médité et consommé.

Possesseur d'un immense local, n'a-t-il pas des moyens de soustraire son crime à tous les yeux ? Lui faut-il d'autre aide que les ombres de la nuit, les bras vigoureux de son fils et les siens.

Au lieu de cela, père plus barbare encore qu'implacable ennemi, c'est de la chambre de sa fille qu'il fait l'antre du cyclope : c'est là qu'il traîne et vient immoler sa victime : il livre à l'opprobre cette fille innocente : il en fait rejaillir le déshonneur sur quatre autres infortunées, sur leur mère, sur une famille entière, et lui-même se résigne à ne marcher désormais que le front marqué de la honte qu'il s'est imprimée ?

Ah ! messieurs, il ne fut jamais enfanté par la nature le monstre que je viens de signaler... Qu'ai-je dit, le monstre ? Il m'en faut cinq : le père, la mère, le fils, les deux filles : tous, hors cette malheureuse Cécile, seront un peuple de cannibales, car tous ont tramé, favorisé, exécuté l'épouvantable complot.

Et ces filles, ces filles, messieurs, je les ai pourtant vues, dans la prison de leur père, l'enlacer de leurs bras, l'accabler de leurs innocentes caresses, et le père les presser contre son sein paternel !... Ah ! me suis-je dit, ce n'est pas là une famille de monstres. Les doux élans de la piété filiale, les tendres émotions de l'affection paternelle ne partirent jamais de cœurs aussi atrocement pervers.

Et Cécile, cette Cécile si indignement outragée, si abominablement sacrifiée ! donnera-t-elle aussi son assentiment à un opprobre qu'elle n'a pas mérité ?

Qu'on cesse de répéter que le mensonge est pour elle un acte de vertu ! Cette vertu est au-dessus de l'humanité. Avoir vu son amant immolé par une horrible trahison, immolé comme ayant souillé sa couche lorsqu'il n'y serait jamais entré : l'avoir vu traîné dans sa chambre pour faire croire faussement qu'elle l'y introduisit : voir son père la proclamer coupable lorsqu'elle serait innocente, la montrer l'opprobre de sa famille lorsqu'elle en serait la seule exempte de crime... Ah ! messieurs, les idées se bouleversent, les cœurs se brisent, et Cécile doit s'écrier : Monstre horrible, tu n'es plus mon père ! ce n'est pas toi qui me donnas le jour, puisque, par une sanguinaire imposture, tu veux me ravir l'honneur ! Je ne te dois plus rien que le supplice que méritent tes forfaits !

Ah ! sans doute elle eût accepté comme un bienfait les offres qui lui furent portées de la retirer de cette maison d'exécration : elle eût cédé aux instances qui lui furent faites de le permettre.

Et cependant elle s'y refusa.

Et cependant tout ce qu'a dit le père, Cécile le confirme : elle l'avait même confirmé sans savoir ce que son père avait déclaré.

J'ose croire qu'il n'est plus possible maintenant de douter de bonne foi que ce tut dans la chambre de Cécile que Dehap fut trouvé.

Mais qu'ai-je entendu, et quelle nouvelle horreur vient d'être enfantée ? Eh bien ! s'est écriée hier, dans cette enceinte, la partie civile, si Dehap était dans la chambre, il y aura eu encore assassinat : car, tandis que la mère aura frappé à la porte de Cécile, les Ponterie seront allés en dehors s'emparer de la fenêtre et s'opposer à la fuite de Dehap.

Elle était bien digne, cette nouvelle invention, de ceux qui créèrent l'imposture de la lettre surprise, ouverte et recachetée : de ceux qui firent publier cette calomnie dans toute la France avec garantie de l'authenticité du fait.

Mais depuis quand est-il donc permis de supposer, d'imaginer un fait qui constituerait un assassinat ?

Et si non seulement il n'en existe aucune sorte de preuve, mais s'il est impossible que celui qui l'articule en ait ni certitude ni présomption raisonnable, ne se décerne-t-il pas lui-même la couronne due aux calomniateurs ?

Un dernier fait ajoutera, messieurs, à votre conviction qu'il n'y eut aucune préméditation de la part du sieur Ponterie.

Quelques moments après la terrible action exercée sur Dehap, le sieur Ponterie, encore livré au désespoir, s'en prenait à tous du malheur qu'il venait d'éprouver. « C'est vous, malheureuse ! dit-il à la femme de chambre Marie Taurel, sitôt qu'elle fut levée : c'est vous qui étiez la confidente de Cécile : c'est vous qui avez favorisé cette intrigue et qui l'avez conduite à cet affreux résultat. » Celle-ci s'en défendit. Il fit des reproches à peu près pareils aux autres servantes, et l'on peut imaginer la violence qu'avaient le ton et l'accent d'un homme dans l'étal où il était. Toutes ces filles, en protestant de leur innocence, parurent très-alarmées du soupçon.

Quelque temps après, devenu un peu plus calme, peiné du chagrin qu'il pouvait leur avoir injustement causé, il passe à la cuisine, et adresse à toutes ces filles ces touchantes paroles : « Si vous n'avez pas les torts que je vous ai supposés, je suis fâché de ce que je vous ai dit, mais vous devez pardonner à un homme malheureux. »

Marie Taurel a déposé de ce fait.

Et le reproche, et les excuses eussent-ils été le langage du sieur Ponterie s'il avait eu du rendez-vous l'affreuse connaissance qu'on a voulu supposer : si d'avance il avait calculé les coups à porter : si, en un mot, il avait préparé, prémédité l'événement ? Non, le sieur Ponterie, dans ce cas, aurait eu dans l'âme la noirceur du crime et non les émotions de la sensibilité.

Ainsi, double résultat, que rien dans la procédure ne saurait affaiblir.

C'est dans la chambre et le lit de Cécile que Dehap a été trouvé.

Nulle preuve, pas même le plus léger indice, que le sieur Ponterie fût instruit d'un rendez vous donné.

Il n'existe donc pas de préméditation, ni par conséquent d'assassinat.

La préméditation écartée par l'avocat, reste le fait de cette mort : mais ce n'est plus un assassinat, c'est un simple homicide : c'est un homicide involontaire : et, fût-il déclaré volontaire, c'est un homicide légitime.

L'homicide est légitime, s'il résulte de celle pression terrible, dans laquelle, en face du pistolet du séducteur, Ponterie a fait passer toute son âme indignée. Or, il est constant que les liens dont Dehap fut attaché, n'ont pas contribué à la mort, et si un seul des chirurgiens a prétendu que plus d'une pression avait été exercée, le procès-verbal de visite prouve le contraire. Les quatre ecchymoses, formant la place d'une seule main, et produites, d'un côté par la pression du pouce, de l'autre, par celle des trois doigts suivants, le démontrent. S'il y avait eu plus d'une main, le nombre des ecchymoses eût été plus grand. Si, après une première pression, la même main, ou toute autre, était revenue à la charge, les doigts n'eussent pas exactement rencontré les mômes places : le nombre des ecchymoses eût été plus grand.

« Ce fait unique, cette action indivisible de Ponterie n'a eu aucun rapport avec sa volonté. Qu'on se représente la situation de ce malheureux père, au moment où il entre dans la chambre de sa fille. Tout ce qui peut bouleverser une âme, égarer la raison., enfanter la fureur, se présente à lui. Il n'est plus, il ne peut plus être lui-même. Ce n'est plus lui qui veut, qui agit : toutes ses facultés morales sont enchaînées. Incapable d'avoir une volonté, un instinct irrésistible le précipite : et dans la violence de son transport, il ne peut en calculer les effets, ni en prévoir les résultats. Si le coup qu'il porte donne la mort, c'est un acte de son désespoir, et non de sa raison qui l'a abandonné, ni par conséquent de la volonté, qui ne peut exister sans elle.

« La mort de Dehap fut d'autant moins un acte de la volonté de Poulenc, que lorsque celui-ci lui trouve un reste de vie, il n'a garde de le lui arracher : et remettre Dehap vivant aux mains de la justice est l'intention qu'il manifeste, en envoyant sur-le-champ quérir le juge de paix.

« Vous ne déclarerez donc pas, messieurs, l'homicide de Dehap volontairement commis : et c'est cependant la première condition requise pour qu'il existe un crime.

« Mais si le transport d'une rage impossible à maîtriser pouvait être à vos yeux une volonté, alors vous déclareriez du moins légitime l'homicide qui en a été la suite. »

En cas d'homicide légitime, il n'existe point, de crime, dit la loi. Elle définit aussitôt l'homicide légitime : « Celui qui est indispensablement commandé par la nécessité actuelle de la légitime défense de soi-même ou d'autrui. »

Le sieur Ponterie a-t il été dans une indispensable nécessité de se défendre ?

Cette défense était-elle légitime ?

Et ce pistolet dont Dehap s'était armé ? On dit qu'il devait servir à donner un signal amoureux : supposition absurde, toute la famille eût entendu l'explosion. Et d'ailleurs, charge-t-on une arme avec une balle pour donner un signal ? C'est Ponterie, dit-on, qui a mis la balle dans le pistolet. Mais cette balle n'était pas de calibre : on l'avait enveloppée de papier, et ce papier, comme celui qui formait la bourre, était écrit de la main de Dehap !

Ponterie avait donc dû se défendre. On a osé dire : Il pouvait fuir.

« L'ai-je bien entendu ? ô honte ! ô opprobre !.... Un père fuir, laissant sa fille aux mains du ravisseur ! un père fuir devant l'audacieux impudent dont l'arme meurtrière lui offre le cercueil à coté de la couche déshonorée de sa fille !... Protecteurs des mœurs ! vengeurs de la morale publique outragée ! ah ! nous en faisons le serment, puissent toutes les accusations fondre sur nos têtes, si, pour les éviter, il ne nous reste que cette dernière infamie !

« Ponterie se défendit : il dut se défendre : et malheur à qui ne trouverait pas une telle défense légitime !

« Jurés ! vous avez entendu avec quelle force terrible nous a pressés l'éloquente voix du magistrat accusateur : vous avez vu que sa tonnante parole ne nous a fait grâce d'aucune des circonstances qu'il a cru pouvoir tourner contre nous. Il nous est donc permis de nous couvrir de son égide, quand, malgré la rigueur d'un ministère si sévèrement rempli, une opinion, dictée par sa profonde raison, nous a été favorable. Il vous a dit (et veuillez bien le retenir), que, s'il faut admettre le récit de Ponterie, on ne peut pas balancer à déclarer l'homicide légitime. »

C'est avec la même habileté passionnée que Me Denucé repoussa l'étrange accusation d'attentat à la liberté individuelle. La discussion légale terminée, il s'éleva à ces considérations de morale publique et privée qui dominent tout procès de ce genre.

« Ce n'est pas, sans doute, dans le temple des lois, qui doit être aussi celui des mœurs, que j'aurai besoin de prouver qu'il commet un délit, celui qui, violant l'asile du père de famille, va porter dans la couche de sa fille l'opprobre et l'infamie.

« Fatale illusion de nos mœurs corrompues ! Si, au lieu d'un jeune homme que l'imagination, aujourd'hui séduite, se représente comme doué de toutes les grâces du bel âge, et victime d'un amour malheureux, Ponterie eût rencontré, la nuit, dans sa maison, un misérable, conduit par le dessein de le voler, conduit par le besoin peut-être, l'action de Ponterie eût paru naturelle et légitime : on eût trouvé tout simple qu'il se fût assuré du coupable, môme en le garrottant : aucune larme n'eût coulé sur ses entraves, ni même sur ses blessures.

« Il faut pourtant avoir le courage de le dire (de quelque improbation qu'on puisse être assuré dans une certaine classe d'auditeurs) : quelle distance entre le ravisseur dont on déplore si amèrement le sort, et le voleur nocturne, qui n'eût trouvé ni une âme sensible, ni un œil humide ! Demandez à Ponterie à quel prix il eût acheté la substitution d'un simple ravisseur de sa fortune, à la place du ravisseur de sa fille : et décidez ensuite s'il a pu croire que l'un et l'autre méritaient un semblable traitement...

« Eh quoi ! c'est à l'infamant poteau que, par vos mains, on voudrait lier le père de famille qui, pendant cinquante ans, vécut irréprochable : ce père de famille, dont tout le crime consiste à n'avoir pu dévorer l'opprobre dont un séducteur vint incendier sa maison !

« Non, jurés ! vous ne serez pas les ministres de ces passions qui se débordent ici contre nous. Le torrent des préventions populaires ne vous entraînera pas : et, malgré les clameurs qui vous assiègent, ces clameurs de l'immoralité, déguisée sous le masque de la sensibilité, vous saurez demeurer fidèles à vos consciences et à l'honneur. »

La dame de Ponterie, qu'on voulait impliquer dans l'accusation, avait écrit elle-même au chirurgien qu'on mandait pour soigner le coupable : mais on l'accusait d'avoir dit que si elle avait été seule, elle eût fait usage de son couteau contre le ravisseur de sa fille. Ici, l'avocat de s'écrier :

« Mais ce propos, quand on admettrait qu'il a été tenu par la dame Ponterie, racontant les sentiments qui l'agitaient à ce fatal moment, qu'aurait-il donc de si extraordinaire ?

« N'ai je pas entendu plus d'une mère de famille me dire, depuis le commencement de ces débats : « Et moi aussi, si je trouvais un amant dans le lit de ma fille, je serais capable de le poignarder. »

« Et n'a t-elle pas retenti jusqu'au fond de vos cœurs cette exclamation paternelle : « Telle serait peut-être notre conduite si nous étions réservé à cet excès de malheur ! » Et de quelle bouche est-elle sortie ? De celle qui nous accuse d'une manière si terrible. Mais c'est la bouche d'un père : en lui, si le magistrat accuse, vous voyez que le père absout. »

D'où pouvait venir, dans cette cause, l'étrange triomphe de la prévention. Me Denucé n'en voyait pas seulement la cause dans le travail souterrain ou dans les mensonges bruyants de la famille Dehap : il la cherchait encore dans un sentiment naturel à l'âme humaine :

« Il y a dans les choses qui tiennent à l'amour, dans ses plaisirs, dans ses peines, jusque dans le châtiment qu'il éprouve, une séduction secrète dont les âmes vulgaires n'ont jamais su se garantir. Mais ce n'est pas dans cette enceinte, où les mœurs reposent sous la sauve-garde des lois, où tout doit être imposant et sévère, qu'on peut reproduire ces tableaux qu'une austère morale désavoue, intéresser en faveur à une liaison criminelle, déplorer un suborneur qui, méditant la honte d'une famille, fut sur le point d'en immoler le chef.

« Où serait la garantie de la morale publique, si, à l'aide de quelques couleurs habilement assorties, si, par le prestige du langage des passions, de pareils excès pouvaient paraître non-seulement excusables, mais intéressants et presque légitimes ?

« Voulez-vous en connaître tous les dangers ? Voulez-vous que je vous fasse abhorrer à jamais cet amour de Dehap et de Cécile qui a rendu ce père accusé si défavorable ? Ecoutez à votre tour.

« Supposons que, dans cette nuit fatale où Ponterie et Dehap se sont si inopinément rencontrés, le sort du combat eût été funeste à ce père : supposons qu'il eût succombé sous les coups de son ennemi, je vous le demande, quels tableaux vous eût alors présenté cet amour qui a fait couler tant de larmes ?

« Prête-moi, à mon tour, tes pinceaux , terrible Dante ! aide-moi à retracer l'affreux contraste de la rage homicide qui succède à l'ivresse du plaisir : emprunte à ton enfer un langage digne de ce monstrueux mélange de jouissances et d'assassinats : peins ce séducteur d'une fille dénaturée, debout, à côté du cadavre de ce père foudroyé, et environné de sa famille, orpheline à la fois et déshonorée. Trouve, s'il se peut, dans l'âme de tes démons, toutes les passions qui les agitent, dans le désespoir qui les dévore, quelque chose qui ressemble aux sentiments dont le cœur de Cécile est corrodé : de Cécile qui, dans le même instant, coupable envers l'honneur, coupable envers la nature, flétrie et parricide, occuperait, à côté de cet amour tant regretté, la place où siège son malheureux père.

« Eh bien ! jurés, si cette terrible supposition ne s'est pas réalisée, à quoi la catastrophe a-t-elle tenu ? Encore un mouvement, une détente pressée, encore un instant presque imperceptible et tout eût changé.

« Ce père était abattu. Il devenait à son tour l'objet de la douleur générale : Dehap eût été l'assassin : Cécile eût été le monstre : et cet amour, dont le châtiment a tout excusé, n'eût paru que le plus noir et le plus atroce des sentiments qui puissent entrer dans le cœur des hommes !

« Revenons à la vérité. Tant que la maison du père de famille ne sera pas le sanctuaire inviolable des mœurs : tant que la-chambre et le lit de nos filles ne seront pas inaccessibles à une jeunesse passionnée et téméraire, ce père de famille sera justifié.

« Je ne crains pas de le dire, parce que j'ai fait le serment d'être vrai : l'arrêt qui le frapperait porterait un coup mortel aux mœurs publiques.

« Jurés, vous êtes pères, vous êtes époux ! je vous laisse ces deux grandes pensées en terminant ce discours. »

Ce beau plaidoyer, dans lequel le lecteur n'aura surpris que rarement les traces de la phraséologie emphatique à la mode sous l'Empire, n'eut pas un succès complet. Les débats avaient commencé le 24 août 1807 : Me Denucé avait plaidé le 29. Dans une dernière audience, le jury rapporta un verdict unanimement négatif sur l'accusation principale. Mais la Cour avait cru devoir poser, en outre, une série de questions relatives à des excès ou violences. Les accusés en furent déclarés coupables, et furent, en conséquence, condamnés à la peine correctionnelle d'une année d'emprisonnement, 1 000 francs d'amende et 25 000 francs de dommages-intérêts, applicables aux hospices.

Ce fut une sorte de satisfaction accordée aux immorales préventions qui égaraient l'opinion publique.

Causes célèbres de tous les peuples par Armand Fouquier (1859) : livre en ligne

Ponterie-Escot : documents en ligne

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