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Sur les traces de Félix Neff (en 1840) Freissinières (Hautes-Alpes)
par Ami Bost

Félix Neff
Félix Neff, pasteur du Réveil
(1797-1829)

M. Clavel [1] m'avait dit que si le temps était beau nous gagnerions beaucoup de chemin, pour arriver en Fressinière, à nous faire conduire jusqu'à La Roche ; puisqu'il n'y avait plus, depuis là, qu'une petite lieue pour arriver à Pallon, premier village de la vallée : mais que ce trajet est si dangereux en temps de pluie, à cause des éboulements, que jamais les gens même de la contrée n'y passent dans un moment pareil ; et qu'il faudrait alors revenir près de deux lieues sur nos pas. Quoique le temps ne soit jamais sûr vingt-quatre heures d'avance, et que la possibilité d'avoir à faire le lendemain, dimanche, bien fatigués que nous étions, deux lieues de détour, fût bien décourageante, j'essayai pourtant de prendre le plus court ; et nous nous déterminâmes à coucher à La Roche. Quels villages !

Pallon, val Freissinières
Pallon, William Beattie

Nous descendîmes vers onze heures et demie de la nuit à l'auberge, ou plutôt au cabaret qui se trouvait le plus près : les gens se levèrent et nous firent coucher. —Vos lits sont propres, au moins ?— Oh oui, oh oui ! — Je dois dire ici que, vu les lieux dans lesquels nous entrons, mes lecteurs doivent s'attendre à ce que j'use sans détour de beaucoup d'expressions qui ne sont pas très usitées en pays plus civilisés : mais je n'y puis faire beaucoup plus de façons que les choses même ne le comportent. On m'avait menacé de vermine et même, pour les vallées supérieures, de la gale. Nous voulûmes vérifier par nos propres yeux l'assertion de l'aubergiste. Les draps étaient propres, en effet. Mais les bois de lit !... Nous reculâmes d'horreur. — Vite nos paillasses sur le plancher ! Et nous dormîmes, on ne dit plus comme des rois, mais comme des voyageurs bien fatigués, après avoir enfoncé dans notre croisée, à la place d'une vitre qui y manquait, une pièce d'habillement, et en bénissant Dieu pour nous avoir amenés heureusement à ce point de mon voyage, pour moi si plein de solennité.



Le dimanche 26, nous nous réveillâmes à cinq heures et demie, enchantés de voir un beau soleil éclairer toute la contrée, et charmés, moi surtout qui arrivais ici pour la première fois, de découvrir enfin la montagne et le sentier qui allait nous conduire en Fressinière ! J'ai déjà dit que l'ouverture de cette vallée ressemble beaucoup à celle de la gorge de Monnetier entre les deux Salèves, et le chemin qui y conduit, au pas de l'Échelle. Les deux sentiers sont presque identiques, soit pour la longueur, soit pour l'inclinaison ; avec la seule différence que la montée vers Fressinière se fait tout entière dans un de ces horribles cassiers dont j'ai déjà tant parlé, de sorte que pendant trois quarts d'heure vous n'avez à droite, à gauche, et sous les pieds, que des pierres nues, éboulées ou près de s'ébouler, et par places des blocs énormes de rochers au milieu desquels vous avancez ; le tout sans trace de végétation. La pierre est généralement d'un jaune roux, quelquefois rougeâtre, quelquefois gris-noirâtre, mais toujours schisteuse, et d'une hideuse nudité.



Si quelques personnes s'étonnaient que je me fusse mis ainsi en chemin un dimanche, et même avec la résolution que j'effectuai, de faire encore dans le même jour cinq ou six pénibles lieues, je leur dirais : d'abord, que j'avais fait mon possible pour éviter une pareille course en ce jour-là, même avec son objet tout religieux ; et secondement que, tout persuadé que je suis de l'obligation divine de la célébration du dimanche, ou plutôt par cette raison même, je ferais volontiers dix lieues de chemin en ce jour pour annoncer l'évangile pendant une seule heure à un troupeau qui n'aurait que ce moyen là d'entendre la prédication. Or, pendant ce jour, non seulement je fis trois prédications à des troupeaux presque abandonnés, mais nous pûmes aussi, M. Clavel et moi, parler à nos guides, et dire à plusieurs autres personnes ou entendre d'elles, comme on le verra bientôt, des choses bien édifiantes.



J'ai promis des détails : en voici un. Quand il fallut déjeûner, il n'y avait pas de lait. On ne nous offrait, en fait de boissons chaudes, que du café tout noir ; or, ne pouvant plus même supporter le café au lait, je le pouvais d'autant moins en ce moment que j'étais très échauffé de mes fatigues des jours précédents. Cependant je n'eus pas le courage de me servir d'une provision de chocolat qu'on m'avait donnée à Grenoble, parce que le temps que j'aurais mis à faire la cuisine pouvait me faire manquer l'heure de la prédication en Fressinière. Je reçus, il est vrai, quelques avis hygiéniques de mon compagnon de voyage : mais je n'y fus pas plus docile qu'aux autres, et je pris du beurre au lieu de lait. Le résultat en fut un déjeuner dont je me trouvai mal pendant huit jours. Heureusement ce mal me causa plutôt de la souffrance que de la faiblesse, et m'ôta du plaisir encore plus que des forces. Peut-être avais-je besoin de cette petite épreuve pour m'ôter, pendant cette course dans les Alpes, toute pensée étrangère à l'objet de mon voyage. Quoiqu'il en soit, je gagnai à la fois, ici, du temps et du mal. Heureux seraient les esprits sages, si, en général ils étaient plus actifs ! — Le fait est que je ne me repens pas encore de cette faute de régime, quoique j'en aie bien souffert.



C'est encore à La Roche et à ce même déjeûner que je vis pour la première fois du pain de dix-huit mois : j'en ai apporté un morceau chez moi. Il est vrai qu'on nous en servit de l'autre plus frais, et qu'ils avaient même, dans la maison, du pain blanc ; mais nous préférâmes beaucoup leur pain de seigle, qui était excellent. Ces gens cuisent pour un an ou plus ; en grande partie pour économiser le combustible (au moins en quelques endroits), et probablement aussi parce que c'est une manière fort simple de conserver son blé. Quand on veut user de ce vieux pain, comme je l'ai fait une fois, on le met tremper pendant cinq minutes dans de l'eau ou du lait, froid ou chaud, n'importe ; et, sauf la partie la plus intérieure de la croûte qui reste assez dure, il devient presque aussi tendre que le nôtre, quoique peu appétissant.



Nous partîmes de La Roche à six heures environ, avec un mulet qui portait mon bagage et moi-même. Il faut faire vingt minutes en avant dans la vallée, du côté de Briançon, pour atteindre lé bas du sentier, ou pas de l'Echelle, dont j'ai parlé. Bientôt nous commençâmes à le monter ; ce ne fut pas, de ma part, sans une profonde émotion.



Vers le haut de la montée, et après avoir déjà cherché à parler à notre guide, nous fûmes atteints par une vieille catholique, avec qui nous liâmes aussi conversation : c'est là que nous rencontrâmes à un haut degré, à côté de sentiments religieux qui nous surprirent bien agréablement, cette intelligence aisée et leste du Français dont j'ai déjà parlé, et ses expressions si justes et quelquefois si nobles. On vint à traiter de la nécessité de mourir réconcilié avec Dieu ; et je citai quelques exemples de mort subite. «  Il suit de là, » me dit cette femme, «  qu'il faut être toujours prêt. » — J'ajoutai quelques mots sur la rédemption. — «  Oui, je le sais, » dit-elle. «  En quelques endroits il est dit que notre Seigneur est mort pour tous, et en d'autres qu'il est mort seulement pour quelques-uns : mais voilà, on ne peut pas tout comprendre ! » — À l'ouïe de pareils propos, que je voudrais bien trouver quelquefois dans la bouche des professeurs, je devins encore plus attentif. — « Et d'où savez-vous cela ? » lui dis-je. — Oh ! on l'a lu dans la Bible. —Et cette Bible, d'où l'avez-vous ? — Les colporteus nous l'ont apportée. (Je pense que cette historiette donnera un encouragement de plus aux sociétés bibliques et de colportage). Et d'ailleurs j'ai aussi été aux assemblées du bienheureux Neff : oh ! pour celui-là, je ne suis pas en peine de son âme ; il aura été tout droit en paradis. — Et qu'en disait votre prêtre ? —Oh ! il voulait me dire, la dernière fois que j'y fus, que si je ne croyais pas que tous les protestants sont damnés, je serais damnée moi-même ; mais je lui répondis : «  Malheureux ! vous qui enseignez que de la mesure dont on mesurera les autres, on sera mesuré soi-même, comment pouvez-vous me dire de pareilles choses » Depuis lors, je n'y suis plus retournée.



Au milieu de ces discours, nous arrivâmes au haut de notre montée : nous débouchions en ce moment dans le val Fressinière, en ce lieu vénérable où le Seigneur répandit son Esprit d'une manière si extraordinaire dans la grande semaine sainte de 1825 !



Quoique les lieux n'excitent pas toujours en moi les vives sensations qu'ils produisent chez d'autres, et que par exemple je ne tienne nullement à des reliques, ni même à connaître la tombe d'un homme célèbre, ou même d'un ami, je fus saisi en ce moment d'un sentiment profondément solennel, où le respect d'abord, puis l'attendrissement envahirent mon cœur. C'était un dimanche matin, par un beau soleil, qu'en tournant subitement à droite, on nous dit : «  Voilà Pallon ! » C'est le premier village de la vallée, et justement un des villages où il y a des protestants. — Avec les larmes aux yeux, et dans le sentiment de la vénération, je me découvris, en priant le Seigneur de bénir ma visite parmi ces anciens paroissiens de mon ami, — hélas ! de notre ami à tous ! — Puis, en dix minutes, nous fûmes chez M. le pasteur Durand, qui m'accorda sans hésiter, la chaire de Violins (deux lieues plus loin), comme il l'accorde volontiers à tous les pasteurs ou ministres qui parcourent ces vallées. Comme l'heure avançait nous repartîmes aussitôt pour le village protestant le plus voisin, qui était les Ribes, et nous l'atteignîmes après une heure de marche.



Je dois dire ici qu'il s'en faut bien que tous les hameaux, ou ce qu'on appelle en ces lieux tous les villages de ces contrées, se trouvent sur les cartes ordinaires ; on n'y place même pas toujours les plus saillants ; et pour moi, je ne nommerai guère non plus ; ici que ceux qui renferment des protestants. J'ajouterai encore, qu'il n'y a point de village, qui porte particulièrement le nom de Fressinière : ce nom est celui de toute la vallée : mais comme le village des Ribes en est le chef-lieu on donne quelquefois le nom de Fressinière à ce dernier village, comme cela se voit entre autres sur la carte de M. Gilly.



Je retrouve dans mes notes relatives à cet endroit, qu'un nommé François Bertholon, facteur rural, dont je ne me rappelle du reste plus la personne, mais dont nous reverrons, je crois, le nom dans les Lettres de Neff, va moins bien qu'il n'a eu été. Puisse ce soupir d'un étranger qui lui est peut-être entièrement inconnu, s'il lui parvient, le rappeler à son premier amour, et nous porter tous nous-mêmes, à nous demander si nous ne sommes pas, et peut-être depuis longtemps, dans son cas !...



Nous rencontrâmes dès nos premiers pas dans cette vallée, cette population faible qui la caractérise entre la plupart des autres que j'ai vues dans cette contrée, une race qui renferme quelques crétins, et qui en porte jusqu'à un certain point assez généralement l'empreinte. Teint jaune, les yeux presque ronds et écartés, maigreur chez plusieurs, d'énormes goitres chez un très grand nombre, surtout, à ce qu'il m'a semblé, chez les femmes ; un vêtement brun, et, chez les hommes, fréquemment des chapeaux à trois cornes : tout cela réuni me rappelait plusieurs traits du Valais ; mais la nature inanimée est ici moins belle, moins grande et plus pauvre que dans ce canton de la Suisse.



À tous les groupes que nous rencontrions, et qui revenaient, hélas ! de jeter un coup-d'œil sur leurs champs, au lieu de s'occuper dès le matin du grand objet de ce jour, je demandais s'ils étaient protestants ; et lorsque je recevais une réponse affirmative, je leur disais que j'étais un ami de Neff qui venait les voir et leur parler ; qu'ils se hâtassent de se rendre aux Violins, et d'y convoquer leurs frères. — Hélas ! j'apercevais déjà que si le réveil avait été grand en 1825, il n'avait pas été général, tant s'en faut ; et qu'en outre il s'était déjà sensiblement ralenti depuis lors.



Nous rencontrâmes aussi en chemin M. Baridon, le percepteur de cet arrondissement, le seul homme instruit, et peut-être le seul un peu aisé que présente la vallée. Neff en parle beaucoup dans ses Lettres ; et sa compagnie était, sous quelques rapports pour notre missionnaire un délassement agréable. — Nous fûmes bien peinés de le voir descendre du côté de Guillestre pour affaires ; c'était pour un rendez-vous qui ne pouvait plus se renvoyer ! Oh ! quand le jour du Seigneur sera-t-il généralement consacré au Seigneur !



Cette première partie de notre chemin était fort jolie. On trouve une charmante petite cascade dans Pallon même. M. Clavel, qui en était dans le ravissement, était désolé en même temps que je l'appelasse «  charmante petite », et qu'en outre je passasse le pont presque sans la regarder. «  Il en pleut en Suisse, » lui disais-je. — C'était peut-être le seul point sur lequel je connusse la satiété du riche. D'ailleurs il fallait avancer.



Nous fîmes ensuite près d'une lieue dans un fond de vallée fort gracieux, peu montant et très bien cultivé. On y trouve une plaine de cinq à dix minutes de largeur, formée d'un fort bon terrain, descendu, sans aucun doute, des hauteurs voisines qui en sont d'autant plus pelées. Mais cette petite richesse atteste d'autant mieux aussi la pauvreté du reste : car ce bout de terrain est partagé en petits champs dont quelques-uns n'ont guère que 3, 4 et 5 pas de long et de large ; et chacun des hameaux de la vallée, y compris Dormillouse, y possède, m'a-t-on dit, quelques toises de cette terre horizontale.



Arrivé aux Ribes, j'y fis la connaissance de cette chère Susanne Baridon, que nous retrouverons si souvent dans la Vie de Neff et dans ses Lettres. Elle est nièce du percepteur dont je viens de parler, très instruite pour le pays, et, ce qui vaut infiniment plus encore, solidement pieuse. Née à Dormillouse, elle y demeurait encore en 1839 ; mais des circonstances de famille l'ont appelée ici. Perte pour l'un, profit pour l'autre. Elle tient en ces lieux une école, qui devient très nécessaire pour contrebalancer les efforts continuels que font les prêtres pour gagner des enfants à la superstition ; et elle résiste si bien qu'elle forme, au contraire, dans son école des enfants catholiques. Je donne, à la fin de cet ouvrage, une lettre que je viens de recevoir d'elle sur ce sujet (voir lettre du 24 août 1840).



Comme la prédication de ce jour devait avoir lieu une lieue plus loin, aux Violins, où se trouve le temple, nous ne pûmes nous arrêter longtemps chez M. Baridon ; et comme je n'avais pris mon mulet que jusqu'ici, j'y laissai mon bagage, et nous nous, mîmes aussitôt en route, à pied, malgré le pénible ressentiment que j'avais déjà de notre déjeûner.

temple des Viollins
le temple des Viollins

Comme je n'avais pas eu le temps de faire savoir mon arrivée assez longtemps d'avance, nous eûmes un auditoire moins nombreux qu'il ne l'eût été sans cela. Mais cependant le temple était presque rempli avant que j'y fusse entré (à 11 heures) ; je trouvai réunis devant la porte plusieurs de ces chers paysans, anciens amis de Neff, qui me reçurent avec une grande affection : dans ce nombre, je remarquai Jean Bertrand, de Minsas, hameau situé à demi-lieue plus loin, qui m'a paru être un chrétien tendre et fidèle, ainsi que sa femme , et comme l'avait aussi été un fils qu'ils ont perdu ; puis Jean-Es. Allard, et un jeune D. Pallon, des Pallons.



Je fis le service avec grand plaisir, et les auditeurs me parurent fort attentifs. Le pasteur nous avait rejoints avec sa femme, accompagnée même d'un jeune nourrisson que tenait une domestique. Hélas ! si le costume du prédicateur devait nécessairement jeter de l'idéal sur le personnage, cet idéal était assez contredit par l'absence d'une sacristie quelconque : on est obligé de mettre la robe et le rabat en pleine église. Mais je pris la chose comme une image de la franchise avec laquelle le pasteur chrétien doit se conduire en toute circonstance. — Comme ces gens n'ont que trois mois de belle saison, ils sont très fatigués pendant qu'elle dure ; et si je n'en vis point s'endormir pendant le service, j'en vis quelques-uns par contre, hommes ou femmes, qui arrivaient pour ainsi dire en dormant, et qui s'endormaient en s'asseyant. Je leur donnai alors un avis qui serait généralement applicable, et qu'il eût été fort difficile, comme bien inutile, de revêtir de formes oratoires : c'est que s'il n'y a d'un côté rien de plus légitime, après de grands travaux, que la fatigue et le sommeil ; si le Seigneur même reconnaît ce besoin dans sa loi, en consacrant le septième jour au repos de l'homme aussi bien qu'à la sanctification ; il faut d'un autre côté que l'homme de peine calcule sagement, sous ce rapport, la distribution de sa journée, et prolonge le matin, une heure, ou s'il le faut deux heures de plus, le repos de la nuit, afin de pouvoir ensuite jouir raisonnablement du service divin, au lieu de renvoyer à ce moment le surplus de sommeil dont il a besoin.



Dès mon arrivée à Pallons, on avait envoyé un messager à Dormillouse pour que les habitants de ce hameau pussent, comme plusieurs l'auraient bien fait, venir au culte de l'après-midi. Mais le messager fut mou, comme le sont si souvent les paysans ; et j'appris le soir qu'on n'avait reçu mon message qu'une demi-heure avant mon arrivée dans le lieu-même.



En été presque toute la partie de l'auditoire qui ne demeure pas aux Violins, reste, entre les deux services du matin et de l'après-midi, autour du temple, assise sur l'herbe, sur des troncs d'arbre, sur des quartiers de rochers, à l'ombre d'un bosquet assez étendu qu'on trouve dans cet endroit. C'était un joli et touchant tableau. — C'est par ici, sauf la plaine du bas dont j'ai parlé, qu'on trouve les sites les plus gracieux et les moins sauvages. La végétation y porte l'empreinte de la contradiction qui existe entre la latitude assez méridionale de cette vallée, et sa position topographique qui est tout-à-fait sibérienne. Car c'est ici qu'en hiver on ne voit pas le soleil pendant deux mois entiers : aux Minsas c'est pendant trois mois. Et comme on ne le voit presque qu'un instant pendant les quinze jours qui précèdent et qui suivent cette sombre époque, on peut dire en ce sens que ces deux villages sont privés du soleil, l'un pendant trois mois, l'autre pendant quatre mois entiers.—Du reste, ce fait ne tient pas à ce que la vallée serait, en cet endroit, plus étroite ou plus profonde qu'une foule d'autres, mais à ce que ces deux villages sont appliqués presque au pied d'une montagne très haute et très escarpée qui est précisément à leur midi.



Je laissai, entre les deux prédications, nos chers paysans à eux-mêmes et aux soins de mon ami Clavel, pour me reposer un peu dans le silence : car, outre la fatigue du jour, je souffrais de réchauffement déjà mentionné.



À deux heures, nouveau service. Puis à trois, nous entrons chez J.-Es. Allard, qui nous fait prendre le rafraîchissement du pays, d'excellent lait, qu'on nous servit dans ce qu'on appelle ici la chambre des ministres, la même qu'occupait Neff lorsqu'il passait dans ces lieux. J'avais remarqué dès le bas de la vallée ces huttes si misérables dont parlaient les rapports du missionnaire ; et je me trouvai en effet dès ce moment dans ces maisons, où la pièce de beaucoup la plus présentable est l'écurie. Cependant il y avait dans le cas actuel une exception ; et nous nous vîmes encore dans une espèce de chambre. Comme il commençait à pleuvoir, je demandai qu'on en fermât ou bouchât la fenêtre, qui n'était déjà qu'un trou carré d'un pied de large sur un et demi de haut. Alors on alla déterrer de dedans un coin obscur une petite croisée, moitié vitre, moitié papier ; et après l'avoir artistement appliquée contre son cadre, on la fit tenir très solidement avec trois clous qui ont leurs trous déjà préparés. On voit que ce n'est pas riche. Et cependant que de douceurs de civilisation dans le coin où je me trouvais, en comparaison de ce que rencontrent souvent les missionnaires chez les païens, — en comparaison de ce que tu trouves en Afrique, obscur et humble Schmelen, et du lit auquel tu étais réduit, incomparable David Brainerd, le Patrick des protestants ! (1)





Note de l'auteur :

(1) Je ne puis assez exhorter mes lecteurs à lire ou à relire la vie de ces deux missionnaires. Voyez, pour Brainerd, le Journal des missions de Paris (1827): Notice sur la vie et les travaux de David Brainerd, missionnaire parmi les Indiens de la Nouvelle-Jersey et de la Pensylvanie, dans le milieu du XVIIIe siècle : I & II

On trouve une courte notice sur Schmelen dans le même journal, environ vers cette époque. Ce dernier travaillait et travaille peut-être encore dans le midi de l'Afrique.


suite : Dormillouse




Ami Bost,
Visite dans les Hautes-Alpes

Notes :

Voir Géoportail : carte IGN de Freissinières

1 - Jacques-André Clavel (1806-1888) est pasteur à Saint-Laurent, dans le Champsaur, de 1831 à 1843. Il fut catéchumène de Félix Neff.

Le temple de Saint-Laurent-du-Cros, bâti en 1835, est le seul temple du Champsaur.

Voir Temples protestants de France : le temple de Saint-Laurent-du-Cros

Voir Appel aux amis de l'Évangile en faveur de l'Eglise réformée de saint-Laurent-du-Cros par Jacques Clavel (1839)

Voir lettres de Jacques Clavel à Ami Bost (1840)

Il écrit en particulier :

- À Pallon, il y a un tiers environ de protestants.

- À Freissinières, les protestants forment la moitié de la population de la commune, répartis ainsi qu'il suit :

Les Ribes un tiers du village ; — Minsals, Violins, Dormillouse, tout protestant.

Visite dans la portion des Hautes-Alpes de France qui fut le champ des travaux de Félix Neff, servant à l'introduction des lettres et une nouvelle biographie de ce missionnaire, par Ami Bost (1841)

Lettres de Félix Neff présentées par Ami Bost (1842) : I & II

Letters and biography of Félix Neff (1843) traduction en anglais

Félix Neff, apôtre des Hautes-Alpes par Samuel Lortsch (1933)

Félix Neff, porteur de feu par Benjamin Vallotton (1950)

Les Vaudois des Alpes françaises et de Freissinières en particulier, leur passé, leur présent, leur avenir, par Louis Brunel (1890)

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