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John Bost

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Discours du missionnaire François Coillard
président de la fête des Asiles de La Force, le 9 juin 1898

Jubilé cinquantenaire


Sœurs et Frères bien-aimés dans le Seigneur,

Ma présence au milieu de vous n'a pas à se justifier, elle s'explique suffisamment par le caractère de l'œuvre dont nous fêtons aujourd'hui le jubilé, et par ses sympathies intimes avec celle que je fais en Afrique, Vous ne savez pas la joie immense que c'est pour moi de pouvoir, une fois au moins dans ma vie, participer en personne à une fête à laquelle je me suis toujours associé de cœur, et dont je n'ai jamais eu que de lointains échos.

Mais, je le sens bien, — et ce n'est ni banalité ni fausse modestie qui m'arrachent cet aveu, — si ma présence a sa raison d'être, la place d'honneur que j'y occupe, à mon cœur défendant, a besoin de s'excuser. Nul ne s'en étonne plus que moi surtout quand je me vois entouré de tant d'hommes de Dieu si vénérés.

Que voulez-vous ? Je me suis heurté à l'insistance de mon ami Rayroux, j'allais même dire à son obstination. En Afrique quand on rencontre un homme plus fort que soi, on a beau être habitué à commander, on se résigne et on obéit. C'est ce que j'ai fait. Il y a des gens qui possèdent le secret de vous subjuguer, il leur suffit de laisser s'épanouir leur amabilité. On leur en veut. bien un peu mais on les aime quand même, et on les serre tendrement sur son cœur.

Du reste cette fête, cette année, prend un caractère particulièrement doux et intime. Autour d'un nom très aimé, dont la louange est dans toutes les Églises, se groupe une grande famille, un clan nombreux. Je n'ai pas l'honneur insigne de lui appartenir : mais peut-être qu'un peu, à l'arrière de leurs rangs, ils ne me refuseraient pas une place si petite soit-elle.

Vous, les Bost, que je vois réunis ici, ce n'est pas sans une émotion profonde que je vous salue. Je cherche parmi vous des visages qui, jadis, nous étaient chers et familiers. Ils ne sont plus des nôtres. Mais loin de nous nous attrister en constatant une fois de plus que la figure de ce monde change et passe et que nous-mêmes nous ne sommes que des étrangers et des voyageurs, nous nous redisons les paroles de votre vénéré père : « Quand je ne serai plus, ne dites pas : « il est parti » dites : « il est arrivé ! » Arrivé ! oui et d'autres aussi après lui, et nous, nous arriverons bientôt à notre tour. Et qu'il sera beau, qu'il sera glorieux le revoir !

Vous souvient-il d'une autre réunion de famille dont la date est déjà loin dans le passé ?... C'était à Asnières. Ils étaient tous accourus, les membres de la famille, de la France, de la Suisse, de l'Écosse et des Indes pour célébrer je ne sais plus quel jubilé, et entourer le patriarche et la mère en Israël dont nous vénérons aujourd'hui la mémoire. Tous étaient là, et du dehors, nous admirions cette légion d'hommes de l'avenir, sous les ordres d'un aussi vaillant guerrier. Nous étions fiers d'eux et nous nous demandions quels hommes distingués ils deviendraient au service de Jésus-Christ et de son Église.

J'étais un peu de la famille Bost par une sorte d'adoption tacite. Nous partagions les mêmes leçons et les mêmes jeux avec les plus jeunes, sous le patronage des grands.

Orphelin de père dès ma plus tendre enfance, je suçais à cette souche vigoureuse la sève qui fait des hommes. C'est là surtout que j'ai puisé et que j'ai bu à longs traits cet amour ardent pour les Missions qui, loin de s'évaporer avec l'âge, devait au contraire déterminer ma carrière.

Qu'il me soit permis ici de rendre hommage à cette jeune fille, Melle Marie Bost qui, dans ces souvenirs si sacrés de cette partie de mon enfance, m'apparaît comme une vision évangélique. J'ai suivi ses réunions, je me suis nourri de ses enseignements, j'ai chanté, moi aussi, ces chœurs sublimes et immortels qui avaient été inspirés à son séraphin de père et dont, pour la première fois et vaincu par l'émotion, il entendait les échos à Asnières. J'étais là. Et de penser qu'ils se chantent maintenant partout même jusqu'au Zambèze ! Il valait la peine qu'il vécût pour faire chanter l'église militante, en attendant qu'au ciel elle entonne le cantique nouveau de Moïse et de l'Agneau. Il valait la peine de vivre. L'influence de Marie Bost était immense : l'éternité seule en révèlera tous les fruits. C'était le parfum du Christ, la bonne odeur de vie qui donne la vie : c'étaient des fleuves d'eau vive qui coulant de son cœur allaient fertilisant l'Église et des pépinières. J'ai subi comme tant d'autres, peut-être même plus qu'eux, cet ascendant irrésistible. Je lui dois mes premières impressions religieuses, et les germes de ma vocation.

La mémoire du Juste est en bénédiction.

Dans ce riche parterre du jardin de Dieu, il y avait une autre fleur. Vous la connaissez. C'était le fondateur de ces asiles, John Bost. Il avait un grand et noble cœur, et tout ce qui se fait de grand et de noble y trouvait place.

J'étais à Pau en 1881, dans cette réunion où pendant que l'évêque de Dublin, Lord Plunket, faisait son éloge, il eut sa première attaque. C'était un avertissement et nous devions nous attendre à le perdre. Quelque temps après je visitais les asiles. Il n'était plus. Son digne successeur avait pris sa place.

L'homme passe, son œuvre demeure et elle demeure dans la mesure qu'elle est l'œuvre de Dieu. C'est même la seule propriété du chrétien, la seule qui le suive au ciel. « Heureux sont les morts qui meurent au Seigneur. Oui, dit l'Esprit, car ils se reposent de leurs travaux et leurs œuvres les suivent. »

Et quelles œuvres que celles de son apostolat ! Quelle distance du jour où il recevait les premiers enfants malheureux dans son humble presbytère ! Qui eut pu alors prévoir le développement de cette œuvre naissante ? La plante fragile a cru, grandi, s'est fortifiée, développée : elle est devenue un grand arbre dont les rameaux : La Famille, Béthesda, Ében-Hézer, Siloé, Béthel, le Repos, la Retraite, la Miséricorde, la Compassion, vont se multipliant pour abriter les déshérités de la terre.

Il va nous le dire, ce rapporteur incomparable, ce charmeur qui, en vous fascinant, vous enlève le cœur parce qu'il a donné du sien. On dit quelquefois, en parlant d'un livre captivant qu'il se lit comme un roman. Je ne lis pas de romans, mais je lis ses rapports et toujours avec avidité. Il va prendre sa place, n'empiétons pas sur son domaine.

Mais, je vous le demande, qui de nous a pu oublier les émotions profondes qui lui ont labouré le cœur la première fois qu'il a visité les asiles et été mis en contact avec ces idiots, ces épileptiques, ces incurables, — toutes ces misères humaines : — ces misères humaines, en un mot, qui inspireraient à l'homme du monde presque autant de peur, et de dégoût que de compassion ? — Il semble que ce soient les égouts de nos misères que la charité transforme comme en un musée de la grâce de Dieu, où enchâssés dans la souffrance, les vertus chrétiennes brillent d'un éclat divin.

Ce que j'admire le plus en John Bost, c'est ce trait de famille commun à tous les grands serviteurs de Dieu qui ont vécu d'abnégation et de renoncement, remplis de l'Esprit du Christ et marchant sur ses traces. — Leur passion, l'unique passion de leur vie, ils l'ont inspirée à d'autres. Un homme qui croit à sa mission et qui y donne sa vie nous force à y croire et à l'aimer. Un homme dans le cœur duquel retentissent toutes les souffrances de l'humanité, nous entraîne passionnément au renoncement et au sacrifice complet de nous mêmes. Et voilà ce qu'a fait John Bost. Comme son maître, il a aimé et il s'est donné : il a communiqué à d'autres le désir ardent d'aimer comme lui et de se donner comme lui.

Ah ! comme il l'a ennobli ce nom que vous portez-vous les Bost, nos amis ! — Et l'Église qui contemple et admire cette vie qui est une leçon de choses si éloquente et si rare, là blâmerez-vous l'Église, d'attendre beaucoup de vous ? Nous regardons à vous, les jeunes, pour continuer ces saintes traditions qui sont votre plus bel héritage et vos vrais titres de noblesse.

Je m'incline devant vous avec respect et admiration, vous, phalange de braves qui occupez les premiers rangs au cortège de l'Homme de douleurs. Directeurs et directrices vénérés, médecin bien-aimé, infirmiers, garde-malades et serviteurs et servantes de tous grades soyez bénis, vous dont la devise est celle du Maître : Aimer et servir : vous qui avez joyeusement consacré votre jeunesse, vos forces au déshérités de la terre et aux petits du Seigneur. — Ah ! si, lorsque Jésus viendra dans sa gloire il sera admiré dans les siens, ne nous est-il pas permis de le voir par avance et d'admirer sa grâce en vous ?

Ceignez-vous donc, de courage et de force, envoyés du Seigneur ! Revêtus de sérénité et couronnés de joie allez dans ces salles mélancoliques porter la paix et l'espérance et remplir votre ministère d'amour. Allez essuyer les larmes, calmer les souffrances, porter un rayon de soleil dans ces existences décolorées et sombres.

Mes frères bien-aimés, « soyez fermes, inébranlables, travaillant de mieux en mieux à l'œuvre du Seigneur sachant que votre travail ne sera pas vain auprès du Seigneur. » — Et ce que vous faites à l'un de ces petits, Jésus a dit : « vous le faites à moi-même. »

C'était un beau jour pour les Israélites que celui du jubilé, quand les trompettes d'argent retentissaient et l'annonçaient partout. Quelle joie pour les pauvres qui recouvraient leur patrimoine et pour les esclaves qui saluaient la délivrance ! Quelle joie pour tous !

Quelle étape et quelle date dans la vie d'une génération ! Cette joie légitime c'est la vôtre et nous la partageons : elle est la nôtre aussi bien. Nos cœurs débordent de joie et nos langues chantent à l'unisson.

Il nous a entouré de chants de délivrance et il a mis en notre bouche un nouveau cantique de louange à Dieu ! — Ce jubilé, c'est votre Ében-Hézer. — jusqu'ici Dieu vous a secourus. Il a fait de grandes choses, c'est pourquoi nous sommes dans la joie. Nous aurons confiance pour l'avenir et nous ne craindrons point. Non point à nous, ô Éternel, non point à nous, mais à ton nom donne gloire.

« Béni soit l'Éternel d'éternité en éternité et que tout le peuple dise : Amen ! Louez l'Éternel ! »

(Psaume 106, 48)


Et pourtant voici une ombre qui passe. J'entends un gémissement sourd qui part du sein des ténèbres et trouble les solitudes zambéziennes. Là, je cherche en vain des des enfants délaissés. Point. Je cherche des aveugles, des sourds-muets, des idiots, des incurables, des misères enfin à soulager. Hélas ! hélas ! c'est le paganisme qui s'en charge. Ses remèdes c'est le crime, ses asiles c'est la tombe. Les lieux obscurs de la terre sont remplis des antres de la cruauté !

Un jour, au cours de mes voyages, pendant qu'on préparait mon frugal repas, j'errais dans la forêt et absorbé par mes propres pensées, je suivais instinctivement un sentier presque effacé. J'aperçus bientôt, cachée dans les massifs une hutte délabrée, entourée d'une méchante palissade elle-même en ruine. J'entre dans la cour : c'est la désolation. J'entr'ouvre la natte qui fermait la hutte obscure et j'aperçois tout au fond, sur un misérable grabat, une horrible mutilation, de forme humaine. C'était une femme, jeune encore, rongée par la lèpre.

À ma vue elle poussa un cri de terreur, puis rassurée elle me contait comment, percluse et abandonnée, elle se traînait quand elle le pouvait pour chercher la maigre pitance qu'on lui mettait à quelque distance, dans le sentier.

À mon retour, je refis ce douloureux pèlerinage. Hélas ! l'herbe avait couvert le sentier : la hutte avec la palissade était tombée, la lépreuse n'était plus là : la mort l'avait délivrée et les bêtes féroces s'étaient chargées de sa sépulture. Ah ! pardonnez cet accent de tristesse au milieu de nos joies. Mais je souffre : je ne suis plus jeune et je sens mon impuissance.

Ah ! dites, quand aurons-nous, au Zambèze, nous aussi, nos John Bost, nos médecins, nos diaconesses, nos infirmiers et nos asiles ? Cela viendra et d'autres le verront. Je le disais un jour : la charité, sa patrie, c'est le ciel : son domaine, c'est le monde !

Pour nous tous qui nous disons les disciples de Celui qui ne pouvait point regarder les foules qui le suivaient sans être ému de compassion et qui allait de lieu en lieu faisant du bien, recueillons-nous devant la mémoire bénie de cet apôtre de la charité dont nous célébrons la fête. Dans sa modestie sans doute il dirait lui aussi en montrant son maître : « il faut qu'il croisse et que je diminue ! » Mais en s'adressant à nous, il aurait toute l'autorité de l'apôtre pour nous dire : « Soyez mes imitateurs, comme moi-même je l'ai été de Christ ».

Levons-nous donc tous et emportons de ces fêtes et de son exemple une leçon d'activité chrétienne, d'amour et de foi qui se résume dans cette parole :

« Dieu est amour. Celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. »

(1 Jean, 4, 16)


Pasteur Francois Coillard
François Coillard
missionnaire au Zambèze
Les Asiles John Bost, Rapport annuel
(1898)
Note :

- François Coillard est né à Asnières-lès-Bourges.

voir Wikipédia : François Coillard

voir bibliothèque du Défap : les albums photos de François Coillard

Biographie :

François Coillard, enfance et jeunesse, 1834-1861, d'après son autobiographie, son journal intime et sa correspondance, par Édouard Favre (1881)

      François Coillard, missionnaire au Lessouto, 1861-1882

      François Coillard, missionnaire au Zambèze, 1882-1904

En Afrique avec le missionnaire Coillard, à travers l'État libre d'Orange, le pays des ba-Souto, Boulouwayo, par Alfred Bertrand (1900)

Une femme missionnaire, souvenirs de la vie et de la mort de Mme Coillard (1892)

Bibliographie :

Sur le Haut-Zambèze, voyages et travaux de mission, par François Coillard (1899)

Jubilé cinquantenaire des Asiles de La Force (1848-1898)

Jubilé de la fondation des Asiles John-Bost par le pasteur Ernest Rayroux, directeur des Asiles

Cinquantenaire de la fondation des Asiles de Laforce par le pasteur Joël Laforgue

Souvenirs par son frère Élisée Bost

Discours de Timothée Bost & Réponse aux frères Bost par Henri Couve

John Bost : index des documents

portraits de John Bost : photographies & gravures

Notice historique de la fondation des Asiles de Laforce par John Bost (1878)

L'Église chrétienne considérée comme Asile de la souffrance : thèse de John Bost présentée à la faculté de théologie de Montauban (1880)

Asiles de Laforce en 1878 : liste des bâtiments & résidents

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