L'honorable Directeur des Asiles John Bost m'a prié en son nom comme au nom du Comité de rappeler à l'occasion
de la fête que nous célébrons aujourd'hui, quelques souvenirs de la vie du fondateur de ces asiles. J'ai accepté avec empressement mais ce
n'est pas sans une poignante émotion que j'ai repassé mes nombreux séjours soit au Presbytère soit à Meynard et que j'ai relu toutes les lettres
que mon frère m'avait écrites, surtout plusieurs des lettres qu'il adressait à ses vénérés parents, à ses frères et à ses sœurs, au temps
de sa jeunesse et où l'on voit déjà en germe l'apôtre de la charité et de la piété active.
L'on me saura gré, j'en suis certain, d'en donner quelques courts extraits et l'on m'excusera si je ne recule pas devant
telle parole peu solennelle.
L'opinion généralement admise est que mon frère s'est converti presque subitement à Paris en 1839, lorsqu'il était
élève au Conservatoire de musique, et que c'est, après Dieu, à M. Meyer pasteur luthérien, qu'a été due cette conversion. Ce n'est pas tout
à fait exact. M. Meyer a exercé sur lui une influence considérable, mais il avait déjà des sentiments de piété véritable avant de quitter
Genève. — Voici ce qu'il écrivait (1838) à notre père qui était en voyage — comme toujours — : « C'est moi qui fais le culte de
famille et j'y trouve une bénédiction très grande, plus grande que je n'aurais pu l'imaginer ; de même que d'être appelé à surveiller
mes petits frères, cela m'apprend aussi âme surveiller ». Et ailleurs : « Je serais heureux de pouvoir dire que je ne t'ai
fait qu'une fois de la peine dans ma vie ; tu as voulu me ménager, mais par contre, je te répondrai que je ne sais pas si une fois j'ai
pu te causer de la joie, le cœur de l'homme, hélas ! mais ça changera.... » Et ailleurs : « Je demande bien souvent à
Dieu qu'il veuille guider les démarches que tu es appelé à faire ces temps-ci pour ton journal (il s'agissait de l'Espérance qui devait
se fonder à Paris, qui s'y est fondée en effet et porte aujourd'hui le nom de Christianisme au XIXe siècle). Ce sera un bien pour la
France. Mais qu'il soit à la portée du tambour, chose essentielle et qu'on oublie trop : toujours de la philosophie, de la théologie
ou du Pentateuque, au lieu de paroles simples et chrétiennes. » On reconnaît là le futur pasteur qui ne cessait de dire : Il ne
suffit pas d'expliquer il faut encore et surtout appliquer. Ce tambour vous intrigue.
Vous allez le voir reparaître. « Ta lettre à l'archevêque de Toulouse est un ouvrage fort bien fait, il
est à la portée de tout le monde depuis le grade de Général jusqu'au grade de tambour, qui est le mien. » Oui, mon frère John était tambour
en Octobre 1838, il avait 21 ans. Mais il monta vite en grade et fut pris comme « estafette ». Et il ne s'agissait pas de plaisanterie
à ce moment. La France exigeait de la Suisse qu'elle expulsât Louis-Napoléon ce même Napoléon qu'elle nomma dix ans plus tard Président de
la République et qui fut l'empereur Napoléon III. La Suisse ne voulait pas fléchir et une guerre était inévitable. On voyait déjà des pièces
d'artillerie descendre les pentes du Jura, au-dessus de Gex. Genève réparait ses fortifications ; toute la population, depuis l'âge de
15 ans à celui de 60 était sous les armes. John fut appelé plusieurs fois à faire avec de petits détachements des patrouilles à cheval qui
duraient toute la nuit. Les choses une fois calmées, (Louis-Napoléon s'étant décidé à quitter la Suisse ), il fallut dire adieu au cheval
comme au tambour ; ce fut un vrai crève-cœur : « Mon cheval ainsi que moi nous nous portons à merveille : je m'occupe
à le licencier. Pauvre compagnon de voyage, de gloire et de fatigues, il m'a rendu de grands services et a partagé pendant la nuit et dans
la solitude mes espérances, et tout ce qui s'ensuit enfin. Tu peux penser ce qu'il était pour moi, sa douce haleine qui parvenait jusqu'à
moi par ces nuits froides et souvent pluvieuses n'indiquait que trop qu'il était là pour me suivre à la vie où à la mort ; quelquefois
même il a été mon compagnon de lit. Je m'arrête sur ce sujet. Ces discours ne peuvent qu'ennuyer ceux qui les écoutent vu qu'ils ne sont compris
que de lui et de moi.. » En lisant ces lignes, je me suis involontairement souvenu de la boutade d'un grincheux apprenant que mon frère
avait résolu de fonder un asile pour les idiots : » Cela ne m'étonne pas, il a toujours aimé les bêtes. » Toute mauvaise plaisanterie
mise à part, mon père avait des raisons pour l'appeler déjà à cette époque « l'ami des simples. » En 1839 il partit pour Paris afin
de continuer ses études de piano sous la direction de bons maîtres et d'en donner lui-même quelques leçons. Mais peu à peu s'achevait l'œuvre
de sa conversion et au commencement de 1840 il écrivait à ses parents : » Je suis parfaitement bien, quant au spirituel, depuis
quelques jours. Samedi soir j'ai pu verser quelques larmes, non que je les aie cherchées mais elles sont venues d'elles- mêmes, quand j'ai
vu le grand amour du Père qui a envoyé son Fils unique pour nous sauver. » Si mystique que fût sa piété et si austère aussi (il jeûnait
souvent) elle commençait à se montrer alors sous la face qui depuis, a frappé tous les regards. Le besoin de soulager toutes les misères et
tous les misérables était devenu pour lui comme un instinct. Nous avons vu l'ami des simples, nous voyons maintenant l'ami des pauvres. « Je
vous envoie quelques rapports de notre société des amis des pauvres ; tachez de ramasser pour elle quelque argent chez nos gros
riches. » En 1841 il est en Irlande précepteur dans la famille Bleigh car il avait abandonné la musique pour mieux rompre avec le monde.
« Adieu, écrivait-il, musique du diable ». Ici nous voyons l'ami des prisonniers. « J'espère qu'après un temps d'études je
serai au milieu de mes prisonniers pour leur annoncer ce que j'ai reçu, que si le Fils les affranchit ils sont véritablement libres. »
Je ne sais de quelle œuvre spéciale il était question : mais peu importe. Bien plus tard il s'intéressera aux nègres. Il m'écrivait en
1862 : « J'ai reçu de l'évêque de Londres la demande d'aller prêcher au Palais pendant l'exposition. De Londres j'aurais bien envie
d'aller voir nos nègres d'Amérique. Il faut à tout prix l'abolition de l'esclavage. Que faire pour donner à l'Evangile son côté pratique appliqué
aux masses ? Le problème du soulagement des masses me préoccupe sans cesse. » Et que de fois ne l'ai-je pas entendu dire qu'il aurait
voulu s'établir à Paris et consacrer ses derniers jours aux mendiants, aux pauvres, aux estropiés, aux infirmes qui grouillent dans les rues
de la capitale ! S'il n'a pas pu faire tout ce qu'il eût souhaité de faire, il n'en reste pas moins qu'il s'est tourné de préférence
vers les déshérités de la terre et ses neuf établissements prouvent que, bien avant la création de l'Association protestante pour l'étude
pratique de questions sociales, il avait compris que le devoir du vrai disciple de J.-C. est non seulement de chercher à sauver les âmes
mais de soulager les souffrances du corps et d'améliorer l'état matériel de ce qu'on appelait jadis les basses classes.
Quand il s'occupait, soit à Paris soit en Irlande, de remplir ce devoir qui s'imposait à son cœur comme à sa conscience,
il n'était pas encore décidé à se faire pasteur. « On me demanda pourquoi. Je répondis : que je n'envisageais pas le Ministère comme
une affaire de métier, que je n'y voudrais pas entrer sans m'y sentir vraiment appelé... » Enfin il s'y sentit vraiment appelé et il
entra au service de son Maître pour conduire son troupeau, non en mercenaire, mais en berger fidèle. Tous les détails relatifs à ses courtes
études à Montauban, à sa nomination à Laforce, à la construction du temple, puis de la Famille Evangélique tous ces détails sont déjà
et depuis longtemps de l'histoire ; ces souvenirs sont vivants dans la contrée et diverses brochures ont été publiées qui ont fait connaître
à tout le monde protestant de France et de l'étranger les commencements d'une œuvre glorieuse et bénie entre toutes. Je citerai pourtant quelques
lignes d'une lettre écrite en 1847 à notre mère. « Depuis un an et plus je suis entouré de maçons, de charpentiers, de plâtriers et Cie,
il y a beaucoup de prose dans ces occupations ; cependant il faut en passer par là. J'ignore quand se terminera cette grande machine,
la maison ; mais celle-ci terminée, il y aura encore la maison du jardinier, les dépendances, la cour à faire construire. Il faudra ensuite
meubler l'a maison puis trouver l'âme de cette maison. » Le fondateur de la Famille ne se doutait pas alors qu'il aurait à trouver
les âmes de plusieurs maisons. Mais il y a une logique, dans la chanté. Par contrebande on avait introduit dans la Famille des
orphelines idiotes ou faibles d'esprit. On ne pouvait trop les laisser avec les autres, encore moins les renvoyer. Donc il fallait construire
un asile particulier. Et puis par contrebande on avait introduit parmi les idiotes des épileptiques. On ne pouvait trop les laisser avec les
autres, encore moins les renvoyer ; donc il fallait encore construire un asile particulier. Et puis si on acceptait ces pauvres idiotes
et épileptiques, pourquoi ne pas accepter des aveugles et des infirmes ? Et puis comme le disait avec raison un des futurs pensionnaires de
Siloé, « Les garçons ne valent-ils pas les filles ? » Donc ce qu'on avait fait pour les filles il fallait le faire pour les
garçons. Et voilà comment les établissements sont sortis peu à peu les uns des autres sauf les derniers qui ont été créés pour ainsi dire
par surcroît. L'activité, le dévouement parfois héroïque et aussi l'intelligence qui ont été déployés pour créer et entretenir ces divers
asiles j'en ai été témoin chaque fois qu'étudiant à Montauban, de 1855 à 1859, je venais passer mes vacances à Laforce. Mais que je suis donc
embarrassé pour en donner une idée ! C'est en 1857, je crois, que pendant trois mois j'ai vu mon frère lors de l'agrandissement, on pourrait
dire de la construction de l'ancien Béthesda, mener la vie la plus remplie et la plus agitée qu'on puisse s'imaginer. A la lettre, après 4
ou 5 heures de sommeil, à peine quelques minutes de calme pendant la journée.
Aux repas ? non, pas même : ou il se levait pour aller surveiller ses ouvriers, ou on venait le consulter pour
maint détail. Il m'appelait pour déjeuner entre 11 heures et 1 heure et à dîner entre 5 heures, 10 heures, quelquefois à 11 heures ou à minuit.
Ne pas oublier qu'il avait, outre les travaux de Béthesda, ses occupations ordinaires et extraordinaires : l'église à visiter,
les asiles déjà créés à administrer, les courses à Bergerac, la correspondance, que sais-je encore ? Au reste je lui ai presque toujours connu
cette activité dévorante, et l'on se demande comment il a pu y tenir si longtemps. Que de fois le soir il rentrait dans un état d'énervement,
parfois de surexcitation pénible à voir ; mais il se reprenait vite, et je me rappelle l'éclat de rire dont-il partit un jour que sur
son mot habituel : « Allons, fils, un peu de musique ! » je murmurai, en allant à l'harmonium : « David calmant
Saül ! » J'aurais à raconter bien des scènes où j'ai pu constater qu'elle était la puissance de sa volonté. Je me borne à en rappeler
une seule, l'arrivée des premiers pensionnaires de Siloé. Y avait-il eu malentendu ou une erreur de la poste ? Toujours est-il que
par exception nous étions paisiblement à dîner lorsqu'un omnibus arriva subitement devant le Presbytère. C'était M. Morin de Paris amenant
6 ou 7 jeunes gens infirmes, culs-de-jattes, idiots. On ne les attendait pas ce soir-là ; rien n'était préparé à Siloé. Je n'oublierai
jamais le mouvement que fit mon frère, mis ainsi brusquement en face de sa nouvelle œuvre qu'il entreprenait. Il ne dit pas un mot, parut
très calme mais je le surpris se ramassant sur lui-même et les poings serrés comme un homme qui lutte contre un adversaire terrible. Une heure
après, les chambres du presbytère étaient prêtes à recevoir jusqu'au lendemain les pauvres malades d'esprit ou de corps ; un souper fut
organisé à l'improviste et personne n'aurait pu se douter qu'il venait d'éclater « une tempête sous un crâne ». Mon frère ne m'en
a jamais parlé, je ne lui en ai jamais parlé. Il est très remarquable qu'au sein de tant de travaux il ait conservé son tempérament d'artiste
dans le sens le plus général du terme et toujours voulu qu'en toute chose on soignât les moindres détails avec amour. On connaît son mot à
M. Recolin qui admirait jusqu'au jardin potager de la Famille « Oui, je veux avoir des navets et des choux chrétiens ! »
Est-il étonnant qu'étant écrasé par sa formidable tâche, avec son caractère si énergique et ce besoin de perfection, il ait encouru le reproche
d'être très exigeant et très sévère, oh ! oui il l'a été, pour les autres comme pour lui- même, et il ne cachait pas qu'il croyait de
son devoir de l'être. Sévère, oui aussi. Mais, écoutez. Un jour il avait infligé une punition trop dure à une orpheline puis il était parti
pour Bergerac où l'appelait une affaire urgente. A 2 kilomètres de la ville, pris de remords il tourne bride et revient à Laforce non pour
lever mais pour adoucir la punition, et il repart. Et ne savez- vous pas quel amour, quelle tendresse il avait et pour le personnel et pour
les pensionnaires des Asiles ? Et si je ne craignais de franchir le seuil de la vie privée qu'il me serait facile et doux de montrer quel
cœur chaud battait dans sa vaillante poitrine, de dire ce qu'il a été pour ses parents, l'affection et les soins dont il les a entourés dans
leur vieillesse, ce qu'il a été pour tous les siens, pour sa compagne si digne de lui, pour ses enfants, pour tous ses amis !
Mais je m'arrête. Je ne saurais pourtant terminer sans rendre un profond hommage de reconnaissance et d'admiration
aux chrétiens et aux chrétiennes qui l'ont puissamment aidé dans ses travaux, aux fidèles de son Eglise, de la région, de la France entière
et de l'étranger, à tous ses domestiques si dévoués, aux Directeurs et Directrices qui se sont succédés à la tête des divers asiles et en
ont été vraiment les âmes. Je mentionne spécialement outre Frédéric et Adolphe Monod, Madame Babut, Mlles Peloux et Elise Bourgougnon,
et Madame Sicard ; mais je pense à tous ceux, à toutes celles qui sont morts. Et je mentionne aussi M. et Mme Etienne Imbert, Mlles Jeanne
Lapeyre et Th. Laroche qui ont vu naître et grandir tous ou presque tous les établissements et se sont donnés tout entiers à trois d'entre
eux. Mais je pense à ceux, à toutes celles qui vivent et savent continuer avec tant de foi, de zèle et de courage les œuvres entreprises pour
la gloire de J.-C. L'illustre Liszt qui passant à Genève en 1839, avait au Conservatoire donné quelques leçons de piano à mon frère, m'a dit
en 1861, quand je le vis à Weimar, une parole bien frappante de la part d'un artiste aussi enthousiaste et aussi adulé. En apprenant que son
ancien élève avait abandonné la musique, était pasteur et consacrait sa vie à créer et à diriger des asiles de charité : « Eh bien,
s'écria-t-il, il a fait ce qu'il y a de mieux à taire » Puis se reprenant : « Il a fait ce qu'il y a à faire ». Chers
amis et amies de Laforce, vous faites également, vous, ce qu'il y a à faire, et Dieu ne pourra que vous bénir.
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John Bost : index des documents | |
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portraits de John Bost : photographies & gravures | |
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L'église chrétienne considérée comme asile de la souffrance : thèse de John Bost présentée à la faculté de théologie de Montauban (1880) | |
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Notice historique de la fondation des Asiles par John Bost | |
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Asiles de Laforce en 1878 : liste des bâtiments & résidents | |
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Les Asiles John Bost par Henriette Guizot De Witt, Revue Suisse (1889) | |
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Jubilé de la fondation des Asiles John-Bost (1848-1898) par le pasteur Ernest Rayroux, directeur des Asiles (successeur de John Bost) | |
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John Bost et sa cité prophétique : livre d'Alexandre Westphal (1937) : extraits | |
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Establishments of John Bost at Laforce, The Romance of Charity, par John De Liefde (1867) | |
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John Bost, Pastor and Philanthropist, magazine The Quiver (1883) | |
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famille Bost : documents en ligne | |