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John Bost

  John Bost > par Henriette Guizot (1889)

photo John Bost





Les Asiles John Bost
à La Force (Dordogne)
Revue suisse (1889)

par Henriette Guizot de Witt




Le 4 mars 1817 naissait à Moutier-Grandval, en Suisse, un enfant destiné à accomplir de grandes choses. John Bost venait réjouir le modeste presbytère qui devait peu à peu s'enrichir d'une couronne de dix fils.

Avec la foi ardente, héritage traditionnel de cette famille de réfugiés protestants naguère chassés du Dauphiné pour cause de religion, le joyeux troupeau de leurs enfants formait l'unique richesse de M. et de Mme Bost. Ils étaient pauvres, de cette pauvreté la plus lourde de toutes qui s'allie aux exigences d'une situation honorable et ne permet pas de solliciter des secours. Le pain suffisait à peine à ces jeunes appétits, et j'ai souvent entendu raconter qu'un ami de passage se promenant avec M. Bost le père dans le jardin du presbytère, celui-ci l'avait engagé à manger quelques-unes des belles prunes que le vent avait détachées de l'arbre : « Non, merci, répondit l'invité, il est trop tard, cela gâterait mon dîner. » Un sourire malin vint illuminer le maigre visage du pasteur : « C'est précisément ce que je désire, s'écria-t-il, car je n'ai à vous offrir que des pommes de terre et du sel. »

La bénédiction de Dieu reposait cependant sur ce foyer réduit aux plus simples nécessités de l'existence. Le père et la mère devaient atteindre ensemble l'époque de leurs noces de diamant et mourir à quelques jours l'un de l'autre chez leur fils John Bost, dans sa maison de Meynard, à côté des asiles de la Force, en cette année 1874 qui vit aussi partir mon père pour l'éternelle patrie.

On chantait beaucoup dans cette maison remplie d'enfants, car le chef de la famille possédait de rares facultés musicales dont avaient hérité presque tous ses enfants. John était le mieux doué de tous, si bien que la musique fut sur le point de nous ravir le pasteur et le philanthrope. Il travaillait déjà depuis six ans au métier de relieur, lorsqu'on 1833, encouragé par les conseils de Liszt qui se trouvait en ce moment à Genève, il abandonna son établi et les outils de sa modeste carrière pour se vouer tout entier à l'étude de la musique, qui l'entraîna bientôt à Paris, où il arriva en 1839 pour y vivre dans la situation la plus étroite, en consacrant son énergie tout entière au travail nouveau qu'il embrassait de toutes les forces de son âme d'artiste. Ses progrès furent si rapides qu'un avenir brillant semblait s'ouvrir devant lui.

Ce n'était pourtant pas encore la voie où il devait être appelé à marcher. Il était devenu relieur à la suite d'une maladie grave qui avait interrompu ses études : la musique l'avait entraîné ensuite, mais une vocation profonde couvait au fond de son âme, la même qui devait enrôler dans les rangs du ministère évangélique six des dix fils d'Ami Bost : « Je devais être artiste, je devins pasteur », dit-il lui-même.

Ce fut la charité, passion et inspiratrice de son existence tout entière, qui le ramena à la véritable direction de sa vie.

À peine était-il assis sur les bancs de la faculté de Montauban que ce besoin suprême du dévouement se manifesta au dehors comme il se faisait sentir au dedans. Il a raconté lui-même dans quel embarras le jetèrent les premiers essais de sa charité. Enrôlé comme moniteur à la salle d'asile que dirigeait M. Jalaguier, un des professeurs de la faculté, il remarqua un dimanche l'absence d'une jeune fille dans le groupe qu'il était chargé d'instruire :

« Quand l'École fut terminée, je m'informai de la demeure de Pauline : en approchant de la maison, je fus dirigé par quelques femmes de la rue : « Ah ! monsieur, dirent-elles, vous faites bien de sauver cette petite : si nous avions eu des protecteurs, nous ne serions pas tombées si bas. »

Jeune homme, je ne pouvais rester seul dans cet entourage : j'allai chercher Mmes Babut et Adolphe Monod, qui m'accompagnèrent dans la maison de Pauline. Celle-ci en me voyant se jeta à mes pieds. La scène qui se passa alors ne se décrit pas. La mère, après beaucoup d'hésitations, s'écria : « Eh bien, emmenez ma fille ! » Il en était temps. Peu de jours après, elle fut placée par nos amis dans un pensionnat de demoiselles en attendant qu'un asile pût lui être ouvert.

À cette même époque, un ami m'écrivait de Pise : « Je vous envoie une petite orpheline de cinq ans. Le père est mort, la mère est mourante. Cherchez-lui un asile, je paierai la pension. » L'enfant arriva. L'orphelinat de Montauban aurait du être ma ressource, mais ni celui-là, ni aucun des autres orphelinats de France ne recevait à cette époque des enfants âgées de moins de six ans, ni celles âgées de plus de douze ans. Je sollicitai en vain, les règlements furent maintenus, et je dus placer ma petite orpheline dans une pension qui n'était pas destinée à élever des filles de sa classe. »


Point d'asile pour les petits enfants, point non plus pour les jeunes filles entrant dans la vie sous de fâcheux auspices, à l'âge où elles auraient eu le plus pressant besoin de protection et de soins tutélaires ! Le plan de la Famille évangélique surgit de toutes pièces dans l'esprit du jeune étudiant en théologie, pauvre et sans ressources. « Dès que je serai pasteur, fixé dans une cure, pensait-il, je travaillerai au relèvement de l'humanité en ouvrant une maison destinée aux orphelines de tout âge et aux jeunes filles nées dans un mauvais entourage. » Il le fit comme il l'avait résolu.

À peine John Bost était-il installé à la Force comme pasteur d'une petite église libre dont il avait reçu appel, qu'il se prépara à mettre la main à l'œuvre. Alors commencèrent à se manifester cet esprit de conduite et ces qualités de prudence et de prévoyance qui s'allièrent avec tant d'éclat chez le futur fondateur à l'initiative la plus hardie. Le jeune pasteur n'entreprit pas seul l'œuvre à laquelle il avait attaché toute l'énergie de sa volonté : il partit pour Montauban, afin d'aller consulter les professeurs de la faculté, naguère encore ses maîtres. D'une seule voix, à des degrés divers, tous se montrèrent opposés à son projet, comme impossible à réaliser. John Bost restait inébranlable. « Cette œuvre manque à l'église, elle est nécessaire, je la créerai avec l'aide de Dieu », répétait-il. Pour toute fortune, il possédait alors une somme de dix-huit francs.

Devant le généreux entêtement du jeune homme, les vieillards cédèrent. « Ils changèrent subitement de langage », écrit John Bost. Ils se levèrent et me tendirent la main. « Allez donc en avant, dirent-ils, l'œuvre est excellente, elle répond à bien des besoins les plus manifestes de nos églises : nous vous aiderons de toute notre influence, dans les églises de France et de l'étranger ! » Ce fut muni d'un passeport signé par tous le professeurs de Montauban que le nouveau quêteur partit pour Paris, se dirigeant de là sur l'Angleterre et l'Écosse, d'où il revint avec la somme nécessaire pour édifier la Famille évangélique.

Ce fut toujours l'un des traits distinctifs de la charitable ardeur de M. John Bost, comme de celles de tous les grands fondateurs dans l'ordre intellectuel et moral, que sa passion était communicative et contagieuse au dernier degré. Comme il avait électrisé les riches pendant ses voyages, pour les amener à largement ouvrir leur bourse, il gagna le cœur des populations laborieuses et pauvres qui l'entouraient jusqu'à leur faire doubler le travail constant des jours par celui des nuits. Déjà la petite congrégation dissidente de la Force, sous l'inspiration de son jeune pasteur, avait élevé une église et un presbytère. Désormais, et pendant plus de treize mois, les hommes et les attelages ne connurent d'autres repos que celui du dimanche. Une large part de chaque nuit fut consacrée aux transports nécessités par la construction de l'asile. Toutes les pierres et tous les bois furent gratuitement apportés du bord de la rivière de Dordogne et des coteaux environnants sur l'éminence qui domine le village de la Force, non loin des ruines du château de Caumont-La-Force, longtemps occupé par les ducs de ce nom, naguère l'un des plus illustre du protestantisme français.

Le 24 mai 1848, la maison hospitalière s'ouvrit modestement aux deux orphelines dont les nécessités avaient d'abord ému de compassion le cœur du jeune fondateur, Pauline et la petite fille de Pise : deux autres enfants abandonnées avaient été jointes aux premières : une directrice s'était trouvée dans le village même de la Force, une institutrice vint la rejoindre dès que les demandes d'admission commencèrent à devenir nombreuses : bientôt les constructions primitives ne suffirent plus, il fallut agrandir, modifier l'installation, augmenter le personnel dirigeant. La Famille évangélique allait toujours se développant, si bien que, lorsque je l'ai visitée pendant l'automne de l'année dernière, plus de quatre-vingt-dix enfants étaient abritées sous son toit, à la suite d'un millier d'autres qui y avaient reçu depuis quarante ans tous les soins du corps et de l'âme.

« Personne ne veut recevoir ces enfants, je les recevrai donc. » Tel avait été le premier élan du cœur et de la conscience du jeune étudiant en théologie, méditant à Montauban le plan de l'établissement charitable qui n'existait alors que dans ses rêves : telle resta constamment l'inspiration du fondateur des neuf asiles de la Force, étendant peu à peu ses mains charitables vers de nouvelles familles de désolés. Il ne s'était probablement jamais dit dans ses espérances les plus ambitieuses : « Je recueillerai tous ceux que le monde entier repousse ! » C'est le privilège de la compassion divine : mais, dans la mesure de ses forces, John Bost ne recula jamais devant une misère, devant un abandon, en se disant : « Celui-ci ne me regarde pas. » À la folie déclarée seule se fermèrent constamment les portes de la Force, car beaucoup d'autres asiles leur étaient ouverts de droit, et la démence fût devenue un danger continuel pour la multitude faible et souffrante rassemblée dans les asiles. Toutes les autres misères humaines devaient successivement y chercher un refuge.

En 1848, John Bost ne pensait qu'aux jeunes filles orphelines, exposées à l'influence d'un funeste entourage, aux filles d'artisans veufs et pauvres, des protestants disséminés, éloignés de toutes ressources religieuses.

C'était déjà beaucoup, et le cadre était vaste. Ce fut toujours le penchant de John Bost d'ouvrir largement ses portes, à l'abri d'une règle sagement méditée et scrupuleusement suivie. À l'exemple de saint Vincent de Paul, avec lequel je lui trouve à chaque pas des ressemblances qui me frappent, il avait établi l'œuvre qui débutait sur des bases à la fois si simples et si sages, qu'après quarante années d'expériences on n'a pas été amené à les modifier. L'épreuve qu'a subie l'œuvre du fondateur des filles de la Charité a été plus décisive encore. Lorsqu'il écrivait en 1634 les constitutions de la congrégation nouvelle, réglant dans ses moindres détails la vie des religieuses qui n'ont ordinairement pour monastère que les maisons des malades, pour cellule qu'une chambre de louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, et pour voile qu'une très exacte et sainte modestie », l'abbé Vincent, comme on l'appelait alors, ne prévoyait pas quelle armée de femmes dévouées continueraient à vivre fidèlement sous la même règle, restée intacte au bout de deux cent cinquante ans, grâce à l'esprit aussi prudent qu'élevé qui en avait dicté les moindres traits. Comme saint Vincent de Paul avait voulu créer dans l'église un ordre libre de religieuses, portant partout au chevet des malades des soins et un zèle que ne resserraient pas les limites d'un cloître, John Bost voulut ouvrir aux enfants abandonnées, privées de la direction et de l'éducation maternelles, un asile qui rappelât les soins comme les devoirs de la famille, et qui formât par conséquent des filles capables de suffire aux besoins d'un père veuf ou d'un jeune ménage, comme des servantes dévouées et entendues dans les différentes branches de leurs fonctions. Dès le début de la fondation de la Famille évangélique, les jeunes filles furent chargées non seulement du service intérieur de la maison, mais des acquisitions du ménage, de la préparation des travaux de couture, en même temps que de leur exécution, en sorte qu'au contraire de ce qui se passe d'ordinaire dans les établissements charitables, les enfants élevées à la Famille évangélique connaissent la valeur de l'argent, comprennent l'importance de l'économie, savent tailler les étoffes, aussi bien que les coudre, et mesurer les ingrédients nécessaires à la confection des mets divers destinés à paraître sur la table. Les directrices de la Famille ont souvent épuisé leurs forces et lassé leur patience à la poursuite de ce difficile idéal, l'éducation maternelle donnée à une centaine d'orphelines : mais les pères, les maris, les maîtresses des jeunes filles élevées à la Force diront partout qu'elles ont réussi à accomplir les intentions de M. John Bost. C'est bien une famille que créa le jeune pasteur, à peine au sortir des bancs de la faculté de théologie.

L'église protestante de langue française s'y trompa d'abord : elle crut que M. John Bost ouvrait un asile général à l'enfance abandonnée et souffrante. Des points les plus éloignés de la France et de la Suisse on lui écrivait pour lui demander d'abriter les misères les plus diverses, et on ne se bornait pas à lui écrire : en vain faisait-il invariablement la même réponse : « La Famille évangélique n'est pas un hôpital » il voyait parfois arriver des infortunées auxquelles il ne pouvait donner asile. Il a lui-même raconté à quelle résolution l'amenèrent bientôt ces assauts réitérés livrés au bon ordre et au bien-être dans la Famille évangélique.

« On nous recommanda un jour une idiote, fille d'une idiote dont la mère était idiote. Louison avait quatorze ans : sa mère, n'ayant pas su se garder elle-même, ne pouvait veiller sur sa fille. Je refusai l'admission : les protecteurs ne se découragèrent pas et Louison nous fut adressée, prononçant inintelligiblement des mots vides de sens, la tête d'une proportion énorme, les lèvres pendantes... Elle fut d'abord l'objet des soins personnels de la directrice de la Famille, mais elle ne resta pas longtemps seule. Peu après on me suppliait de recevoir une petite fille qu'on avait ramassée dans les rues de Paris. « Il y a urgence, m'écrivaient les protecteurs (fort empêtrés de leur charitable trouvaille), la mère est en prison, on ne sait ce qu'est devenu le père, nous paierons la pension. La petite ne sait pas parler. Elle ne donne aucun signe d'intelligence. » — « Impossible ! » répondis-je par le retour du courrier.

Ma lettre était à peine à la poste qu'une voiture s'arrête devant la porte de mon presbytère. Ma domestique m'apporte une lettre, j'y lis : « Nous ne pouvons attendre votre réponse et nous vous envoyons la petite idiote. Pardonnez-nous, nous ne pouvons agir autrement. »

Je me précipite dans le vestibule : la voiture avait disparu, celui qui était chargé de l'enfant s'était enfui en se débarrassant de son fardeau. Dans un coin, à terre, une masse informe : c'était l'idiote. Dans un autre coin, debout, son balai à la main, ma pauvre servante. Et voilà dans son délicieux presbytère le pauvre pasteur, sa fidèle domestique et la petite idiote, trois personnes dont deux croient rêver et se demandent où elles sont, ce qui se passe. Ma servante se mit bientôt à rire : elle allait porter à la Famille ce petit monstre hideux : je l'arrêtai : « Appelez ces dames », lui dis-je.

Les directrices de la Famille vinrent à notre secours : mais à la vue de la repoussante petite créature qui se roulait sur le plancher, elles reculèrent. Je les laissai seules : elles procédèrent à la toilette de l'enfant et la débarrassèrent de son épaisse chevelure. Quand je rentrai, après deux heures d'absence, la petite était propre, mais plus hideuse encore. Elle ne pouvait se tenir debout : son énorme tête se renversait dans tous les sens et entraînait le corps.

Pendant les deux heures de ma promenade solitaire, un rude combat s'était livré dans mon cœur. Ouvrirais-je un asile pour les idiotes ? où trouverait-on une directrice, un local ? etc...

— C'est un beau cadeau qu'on a fait là à monsieur ! avait dit ma fidèle servante. Consentirait-elle à soigner Emma et Louison ? Mon joli presbytère, dont tous mes amis admiraient l'ordre et l'exquise propreté, allait-il se transformer en un asile pour recueillir les idiotes ?... »



Au fond de son âme, John Bost n'hésitait plus. Le devoir se présentait à lui, et il n'avait pas coutume de se demander s'il n'incombait pas plutôt à d'autres, qui s'étaient facilement déchargés sur lui du fardeau. « Ce que ta main trouve à faire, fais-le de toute ta force », telle fut la règle de toute sa vie. Mais il ne pouvait agir seul : il appela sa servante.

— Ton (c'était son nom), j'ai à vous parler !

— Monsieur ?

— Ton, aurez-vous le courage de vous charger de ces deux pauvres petites, de les soigner ? Je veillerai à leur instruction...

— Ah ! monsieur, que me demandez-vous ?

La conversation en resta là, mais le parti de Ton était pris comme celui de son maître : le lendemain, les deux idiotes étaient installées au presbytère, la mère de Ton y vint loger aussi et reçut dans sa chambre les pauvres enfants. Ton se chargeait de leur toilette, de leurs repas et de leurs promenades.

« Je m'occupai de l'éducation des idiotes ou plutôt de la mienne, écrit M. Bost. Les mois s'écoulèrent et je ne constatais guère de progrès : un peu plus d'attention aux leçons que je donnais, des habitudes de propreté, quelques mots appris, c'était tout. Un jour, à l'harmonium, je chantais : les deux petites se prirent par la main : l'une d'elles imita les sons avec une voix très juste, la seconde lui répondit. Elles purent bientôt chanter quelques mélodies auxquelles j'ajoutai des paroles.

La porte s'était ouverte dans ces intelligences jusqu'alors fermées. Elles commencèrent à penser, à parler distinctement, à lire un peu. Ton leur avait appris à tricoter, à coudre. »



Le presbytère se remplissait peu à peu : aux idiotes s'était ajoutée une orpheline aveugle, puis une sourde-muette, une phtisique. Le règlement de tous les orphelinats s'opposait à ce qu'on gardât des incurables : le flot de la misère des abandonnées refluait tout entier vers la Force, et M. John Bost était seul instituteur de cette troupe de déshérités.

Rien ne pouvait être plus heureux pour les enfants rassemblés sous le charitable toit du presbytère, comme pour tous ceux qui devaient successivement peupler les asiles de la Force, car un grand éducateur commençait à se révéler chez John Bost. Sans système arrêté, impossible à appliquer aux infortunés éléments de ses écoles, souvent sans autres ressources ni prise apparente sur les intelligences que l'affection répondant dans les cœurs à son inépuisable charité, il devait prouver ce fait, qu'il avait constaté dès le début de ses expériences personnelles, qu'un grand nombre d'idiots étaient susceptibles de développement, que quelques-uns n'avaient été réduits à leur déplorable condition que par défaut de soins physiques et moraux, et pouvaient être rendus à la société à force de tendresse, de vigilance, d'intelligence de la part des maîtres qui les soignaient. Les asiles d'idiots de la Force n'étaient à la longue pas destinés à contenir uniquement des incurables.

En 1854, le presbytère ne suffisait plus à ses habitants. Le talent de l'administrateur se développait chez le pasteur, en même temps que celui de l'éducateur. Une petite maison se trouvait à vendre dans le village, où chacun habitait sa chaumière. M. Bost en fit l'acquisition : il l'appropria de son mieux aux besoins de ses pensionnaires : une élève de la Famille évangélique se chargea de la direction, une autre de la cuisine, et le 1er janvier 1855, l'asile de Béthesda fut ouvert : les diverses catégories des misères auxquelles il était destiné s'y trouvèrent représentées dès le début. À cette heure, avec ses quatre-vingt-dix pensionnaires, dans un asile deux fois agrandi et dont les murs croulants réclament aujourd'hui des constructions et des dépenses nouvelles, Béthesda reste consacré aux jeunes infirmes ou incurables, aveugles ou menacées de cécité, idiotes, imbéciles, ou faibles d'esprit.

Jusqu'alors la sollicitude de M. John Bost s'était exclusivement portée sur les jeunes filles, exposées par leur faiblesse même à des dangers particuliers, mais le temps était venu où toutes les misères devaient réclamer son appui charitable. « Les garçons ne valent-ils pas les filles » s'écriaient à leur tour les malheureux abandonnés. Dans la pratique, M. Bost disait : Non ! car Béthesda, comme la Famille évangélique, restait ouvert aux femmes seules, suivant l'institution primitive des deux établissements. « Impossible », répondait le fondateur à ceux qui le conjuraient de recevoir les garçons incurables ou idiots.

Plus que tous les autres s'entêtaient les protecteurs d'un pauvre enfant, attaqué de la danse de Saint-Guy, jointe à une foule d'autres misères.

« Il avait été renvoyé des boulevards de Nîmes, écrit M. Bost lui-même, car il était un sujet de terreur pour les passants, et le commissaire de police lui avait interdit de stationner pour vendre ses allumettes. Il rentra donc chez la marâtre qui seule représentait pour lui la famille, et, par ses mauvais traitements, celle-ci lui rendit la vie si amère que le pauvre garçon se trouva réduit au désespoir.

 Béthesda, semblait-il, devait ouvrir ses portes au malheureux orphelin, paralysé de tout un côté de son corps, mais la chose n'était pas possible, comme le protecteur de l'infortuné fut obligé de le lui faire comprendre. Ah ! pourquoi ne me veut-il pas, ce monsieur qu'on disait si bon ? » — « Hélas ! » mon pauvre ami, je vous l'ai déjà dit, l'asile ne reçoitque des filles ! » Alors son cœur se brisa, et il laissa échapper ce cri : « Mais les garçons ne valent-ils pas les filles ! »



Ce lamentable appel fut renvoyé à M. Bost par les amis du pauvre incurable qui savaient bien à quel cœur ils s'adressaient.

« Mes yeux se remplirent de larmes, écrit-il : mon être tout entier fut bouleversé : j'avais mon père et ma mère, l'usage de tous mes membres, mon presbytère dominait la plaine de la Dordogne,... j'étais dans l'abondance,... et lui, il pleurait. Je pris ma plume, et j'écrivis : « Capion admis, il peut venir tout de suite. »

 Mon cœur respirait : ma servante me vit plus joyeux que la veille :

— Monsieur a-t-il reçu une bonne nouvelle ? demanda-t-elle.

— Non, ma pauvre fille, mais je vais vous dire... Je suis décidé...

— À recevoir ces malheureux garçons ?... Je pensais bien que monsieur en viendrait l ! Et elle se mit à rire en ajoutant : « Quand arriveront-ils ? »



Le presbytère s'ouvrit aux garçons incurables comme il s'était naguère ouvert aux idiotes : à la suite de Capion arrivèrent un cul-de-jatte, un orphelin infirme, un paralytique, plusieurs idiots. La maison du pasteur se trouva bientôt trop étroite. Il fallut créer pour les garçons l'asile de Siloé, établi d'abord auprès de Béthesda au mois d'août 1858, puis transporté quelques années plus tard dans un domaine acheté tout exprès à quelque distance de la Force. Le nouvel asile compta bientôt près de quatre-vingts pensionnaires, pour la plupart destinés à n'en jamais sortir, comme la majorité de la douloureuse population réunie dans les divers asiles.

En dehors des malheureux atteints de maladies mentales et qui n'étaient pas admis à la Force, il semblait que toutes les misères humaines se fussent donné rendez-vous dans cette vaste infirmerie de la souffrance : une seule, peut-être la plus cruelle de toutes, se trouvait consignée à la porte, comme elle l'était dans tous les hôpitaux d'incurables en France : c'était l'épilepsie. Les médecins avaient absolument interdit l'entrée des épileptiques à Béthesda comme à Siloé. Ce mal foudroyant offrait dans l'intermittence de ses crises successives un danger trop grand pour les autres malades. « Impossible ! » disait encore M. John Bost.

Cette fois, ce fut le mal lui-même qui se chargea de lui répondre : plusieurs idiotes recueillies à Béthesda furent peu à peu atteintes de quelques crises sous l'empire desquelles s'éteignirent bientôt les faibles lueurs d'intelligence qu'on avait cru voir se réveiller chez elles. Un soir enfin, M. Bost fut appelé en toute hâte à l'asile : « Venez vite ! » lui faisait dire la directrice. Il accourut :

« En entrant dans la grande salle, je trouvai une jeune fille de dix-sept ans étendue sur le plancher. Elle nous avait été envoyée comme faible de santé : la crise était passée, les directrices m'accueillirent par ces paroles : « Oh ! c'était affreux, nos pauvres malades sont encore toutes tremblantes ! Jamais nous n'avions rien vu de semblable ! » La jeune fille était épileptique, on nous l'avait caché. Mes hésitations cessèrent, et je décidai la fondation de l'asile qui porte le nom d'Ében-Hézer : « Jusqu'ici l'Éternel m'a secouru. »


« Jusqu'ici ! » Pour la première fois de sa vie, John Bost était inquiet. La nécessité était si pressante, l'impossibilité si évidente de laisser dans la place l'ennemi toujours sur le point d'attaquer quelqu'une des pensionnaires et de terrifier mortellement les autres, qu'au mépris de ses règles accoutumées, avant d'avoir rassemblé l'argent nécessaire pour sa nouvelle entreprise, M. Bost établit sur-le-champ ses épileptiques dans une petite masure appropriée à la hâte : puis il mit les maçons à l'œuvre pour la construction de l'asile avant de partir pour Paris afin d'invoquer le secours d'une charité qu'il craignait en secret d'avoir un peu lassée par ses appels réitérés.

Au premier coup d'œil, il ne paraissait pas en être ainsi parmi l'auditoire attentif et sympathique qui se trouvait rassemblé au mois de février 1862 dans le temple de la Rédemption à Paris. Tout en rendant compte aux bienfaiteurs persévérants de la Force des progrès qui s'étaient accomplis depuis l'année précédente, M. Bost sentait un combat se livrer dans son cœur.

« Dois-je annoncer la fondation du nouvel asile ? se demandait-il, n'attirerai-je pas sur moi un blâme général ? D'autre part, est-il possible d'abandonner un projet qui a déjà reçu un commencement d'exécution et de laisser expirer dans l'abandon les orphelines épileptiques, les plus malheureuses de toutes ?

Le courage et le cœur reprirent le dessus, et d'une voix émue, j'annonçai la fondation d'Ében-Hézer. Ce que j'avais prévu arriva. L'auditoire se leva et manifesta à haute voix son déplaisir. Le temple paraissait sur le point de se vider, les hommes prenaient déjà leurs chapeaux : le trouble s'empara de moi et je m'écriai : « C'est pour les épileptiques, pour l'orpheline épileptique ! Pitié pour les pauvres épileptiques ! »

Peu à peu, l'auditoire se calma et se rassit. Je lus quelques-unes des lettres que j'avais reçues, je racontai ce qui s'était passé à Béthesda. La cause était gagnée, tous les cœurs étaient émus, le public se rapprocha de l'estrade. Mon allocution se termina par ces mots : « Je n'irai pas collecter vos dons : si vous désirez avoir plus de détails, je serai heureux de vous les donner. » Le vénérable président de l'assemblée, M. François Delessert, se leva, me serra les mains, et les yeux baignés de larmes, me dit : « Je vous donne mille francs, et si vous voulez davantage, vous l'aurez. » Plusieurs autres personnes vinrent m'assurer de leur concours : une dame m'attendait au pied de l'estrade et me dit : « J'avais résolu de vous retirer ma souscription annuelle, je la doublerai, et voici cinq cents francs pour Ében-Hézer. »

 Un peu plus loin, dans le corridor sombre, quelqu'un m'arrête : « Je ne puis rien vous donner, dit une voix, mais si vous » voulez m'accepter comme directrice du nouvel asile, je m'offre » volontiers.

 Lorsque je quittai Paris peu de jours après, j'avais trouvé l'argent nécessaire pour la construction d'Ében-Hézer, et j'emmenais sa directrice. »



Cinquante jeunes épileptiques sont rassemblées aujourd'hui dans l'asile d'Ében-Hézer, pour la vie et la mort. La maison ouverte en 1862 a été depuis lors agrandie, dotée d'un établissement complet d'hydrothérapie, de chambres particulières, et est aménagée avec une intelligente sympathie de tous les besoins des infortunées pensionnaires, qui démontre évidemment combien la charité avait développé chez M. Bost toutes les facultés du fondateur.

« Les garçons ne valent-ils pas les filles ? » avait dit naguère Capion, le paralytique de Nîmes. Le même appel se répéta avec une force redoublée après la fondation d'Ében-Hézer, car on était cette fois bien assuré de la réponse. Les mêmes accidents qui avaient jeté le trouble à Béthesda se répétaient à Siloé. Plusieurs idiots avaient été successivement atteints d'attaques d'épilepsie : l'un d'eux était mort sans avoir repris connaissance. M. Bost hésitait encore, cependant, lorsqu'il reçut la lettre suivante :

« Nous nous sommes adressés à tous les asiles de la Suisse et de l'Allemagne pour faire admettre un pauvre orphelin, sourd-muet, idiot, ayant perdu un œil (le second se perd aussi), paralysé du côté gauche et épileptique. Aucun asile ne peut le recevoir à cause de cette réunion de misères. Nous nous adressons à vous. Donnez-lui une place à Ében-Hézer. »


Les portes d'Ében-Hézer ne s'ouvraient qu'aux filles épileptiques, mais M. Bost avait devant les yeux et dans le cœur le souvenir de son Maître descendant de la montagne de la Transfiguration pour se trouver en face du malheureux possédé et de son père désespéré. « Amenez-le-moi ! » dit-il. Prince arriva aussitôt. Il portait sur son visage des cicatrices de brûlures. Il était tombé plusieurs fois dans le feu et dans l'eau. « Il avait la lèvre fendue, un œil lui sortait de la tête. Il ne prononçait pas un seul mot. Telle fut la première pierre de cet édifice que nous avons appelé Béthel. » Les garçons épileptiques de Siloé ne tardèrent pas à aller le rejoindre dans un asile provisoire qui fut ouvert le 1er janvier 1863.

Ce fut toujours un fait à remarquer, dans les asiles de garçons tout particulièrement, qu'une sorte d'émulation lugubre dans la misère et la souffrance. L'aspect général des malheureux qui y sont rassemblés est plus douloureux encore que celui de leurs pauvres sœurs atteintes des mêmes infirmités. Le costume varié des femmes, — car nul uniforme de la misère n'attriste les yeux par sa monotonie dans les asiles de la Force, — quelques restes de grâce ou de coquetterie féminine, une patience plus douce et plus sereine rendent la visite des maisons destinées aux idiotes ou aux filles épileptiques moins douloureuse que le spectacle de l'accumulation des misères dont sont atteints les garçons. Là, sans le travail dont M. John Bost a sagement fait la règle de tous les asiles, l'ennui et la souffrance amèneraient bientôt les querelles et les animosités violentes de la brute. Ils sont souvent jaloux les uns des autres, et de quelle jalousie, celle de l'excès de leur misère !

« Un dimanche matin, écrit M. Bost, comme l'omnibus de Siloé amenait au temple nos garçons trop impotents pour parcourir à pied la distance qui sépare cet asile de la Force, un de nos infirmes, atteint d'une chorée complète, était assis sur le premier banc de la voiture. Dès qu'il m'eut aperçu, il s'écria : « Papa Bost ! papa Bost ! J'ai trouvé mon supérieur ! » Et pendant qu'il me faisait la description des infirmités de son camarade, sa tête, ses bras, ses jambes s'agitaient en tous sens. « Un supérieur, pensai-je, qu'aurait-il de plus ? » Bientôt arrivèrent marchant deux à deux les garçons valides de Siloé. « Ah ! pour celui-là, disaient les uns, il nous a fait peur. » Les grands idiots, chargés de porter les infirmes, me serraient les mains, et avec force contorsions et grimaces, me disaient : « Trop lourd », grand : trop pesant, donné coups de poings et pieds en portant lui : faut voiture et lit à terre, pèse trop. Et le directeur confirma ce que m'apprenaient sur le nouveau ses camarades de Siloé. »


C'était le système de M. Bost de rendre les divers asiles absolument indépendants les uns des autres. Seul, il prononçait sur les demandes d'admission, et à lui seul étaient soumises en dernier ressort les difficultés qui pouvaient surgir dans l'éducation de chaque asile, mais l'administration de chacun agissait librement, sans rapport avec les autres établissements : chacun possédait les objets nécessaires à ses besoins et suffisait à sa tâche intérieure. Seules, les enfants de la Famille évangélique cousaient et raccommodaient le linge et les vêtements fournis aux infortunés rassemblés dans les autres maisons, car au malheur de leur situation primitive les jeunes filles de la Famille n'ajoutaient pas celui d'une santé détruite et d'une intelligence incomplète : elles restaient la joie et la fleur de la Force, aussi était-il juste qu'elles tendissent une main secourable aux pauvres déshérités qui souffraient non loin d'elles. M. Bost reprend le récit de sa visite à Siloé :

« J'étais accompagné ce jour-là par un ami qui visitait les asiles pour la première fois. La Famille lui avait fait du bien. Béthesda avait ému son cœur. Ében-Hézer lui avait ôté l'usage de la parole. Il me serrait la main en montant en voiture pour nous rendre aux deux asiles voisins l'un de l'autre : Siloé, Béthel. Arrivés devant l'asile, le portail fut ouvert par les grands idiots qu'on appelle toujours mes valets de pied. « Nouveau » là-bas, nouveau assis, lavé, habits neufs, joli maintenant nouveau ! » disaient-ils tous à la fois, en se disputant les rênes de mon cheval, bonne bête habituée à se laisser soigner par les garçons de Siloé. Je n'eus pas de peine à reconnaître le nouvel enfant que Dieu jetait dans mes bras. À cette affreuse vue, mon ami s'éloigna atterré. Je joignis les mains pour recommander à la grâce de Dieu ce pauvre être. Ses longs bras, ses jambes d'une longueur démesurée se jetaient en tout sens : ses grands yeux, d'un bleu clair, agités convulsivement, allaient en sens inverse de sa tête : sa grande bouche ouverte cherchait à articuler des mots. Hélas ! c'étaient des grognements, des hurlements ! Mon choréique l'avait bien dit, il avait trouvé son supérieur. À Béthel, vingt-deux épileptiques se trouvaient déjà réunis. »


M. Bost n'était plus seul désormais pour travailler au relèvement, à la consolation, à l'adoucissement du sort des malheureux déshérités. Une femme, Mlle Ponterie, jeune, telle, riche, avait accepté ce douaire redoutable d'une population d'incurables. Elle n'avait pas craint de prendre dans le cœur de John Bost la place qu'y laissait vide le troupeau incessamment croissant des misérables, et, en 1861, elle lui avait donné la joie d'un intérieur toujours charmant et doux, avec la force redoublée d'une inépuisable sympathie. La famille se forma bientôt autour de M. Bost, et ses enfants grandirent non loin des asiles qui restaient le centre de ses préoccupations et de ses constants efforts. Béthel venait d'être installé dans une maison construite tout exprès par la générosité d'un père privé de tous ses enfants. Un temple, élégant dans sa simplicité, s'élevait au milieu des asiles. M. Bost avait voulu en diriger lui-même l'aménagement, car mieux que l'architecte il connaissait les besoins de ses pauvres pensionnaires. En entrant dans la maison de Dieu à la Force, le regard est aussitôt attiré par deux tribunes ou loges entourées de grillages. Au-dessus des grillages sont roulés des stores et derrière les stores de légers matelas. Ce sont les bancs des épileptiques d'Ében-Hézer et de Siloé. À la moindre crise de l'un des malheureux assistant au culte public, les stores s'abaissent, les matelas se déroulent, et le public réuni dans l'église n'est averti que par cette silencieuse manœuvre du drame qui se passe derrière les grilles : le malade est aussi emporté par l'une des portes de côté qui s'ouvrent dans les loges, et une prière monte de tous les cœurs pour lui. Les jours de fête, le pasteur officiant porte de banc en banc, de loge en loge, le pain et le vin consacrés.

L'œuvre semblait achevée et le temps du repos venu pour M. Bost. La vaste administration, habilement et prudemment combinée, fonctionnait harmonieusement. Dans chaque asile, à chaque étage de la direction ou du service, le même principe d'amour, le même dévouement charitable animait tous les cœurs, souvent avec un désintéressement absolu, sous la contagion du grand zèle du fondateur. Celui-ci travaillait alors à deux choses : il voulait constituer pour ses asiles un conseil d'administration auquel il pût faire cession de ses droits sur les diverses fondations, et il désirait ardemment faire reconnaître par l'état comme d'utilité publique l'ensemble de cette œuvre dont la nécessité s'était peu à peu imposée à son cœur et à sa conscience.

En 1880, ce double but était atteint : les asiles de la Force n'appartenaient plus à M. John Bost et ils étaient aptes désormais à hériter, à posséder : ils étaient devenus une personne civile : le créateur avait achevé son œuvre : toutes les distinctions, tous les honneurs lui avaient été prodigués. Lauréat de l'Académie française pour les prix Monthyon dès 1860, la croix d'honneur lui avait été décernée en 1866, et la place des asiles avait été marquée en Europe dans toutes les expositions internationales depuis plusieurs années. Il ne restait plus qu'à jouir du travail passé et à bénir Dieu de l'œuvre accomplie sous son regard et en son nom dans les neuf asiles de la Force depuis trente-six ans.

Neuf asiles, l'avons-nous bien entendu ? Quelles nouvelles demeures étaient donc sorties de terre, à la suite d'Ében-Hézer et de Béthel, lorsque la voix de tous proclamait l'œuvre complète et le jour du repos arrivé ?

John Bost aspirait au repos en effet, mais pour les autres, non pour lui-même. Sa charité pénétrante s'étendait à toutes les souffrances. À côté des abandonnés près de périr sous le poids de leurs maux physiques et matériels, il avait reconnu d'autres misères moins frappantes au regard superficiel, aussi navrantes pour celui qui sait lire au fond des cœurs : des situations perdues, des cœurs blessés ou isolés, des vies usées au service d'autrui, désolées et dépouillées, des santés ruinées qui se cachaient sous une réserve décente. Il avait déjà recueilli à Béthesda quelques-unes de ces modestes souffrances, de ces blessées dans le combat de la vie, mais elles n'étaient pas à leur place : elles étaient aigries et froissées par le contact d'éducations et de situations différant primitivement de l'existence qu'elles avaient connue naguère. Dans la mesure de ses forces, le besoin de M. Bost était toujours d'assurer le bonheur et la douceur de la vie à celles qui l'entouraient : il éleva pour elles coup sur coup deux asiles, le Repos, destiné à des institutrices incurables, des maîtresses d'école infirmes, des dames veuves ou célibataires malades ou abandonnées, et la Retraite, consacrée à des servantes âgées ou infirmes, et aux femmes exclues par le règlement des autres asiles. Dans ces deux maisons, ouvertes l'une en 1875, l'autre en 1878, chaque pensionnaire a sa chambre particulière, parée des souvenirs de sa vie passée : la vue se repose avec charme sur le cours enchanteur de la Dordogne : les jardins qui les entourent sont remplis d'ombre et de fleurs : les pauvres existences si longtemps battues par la tempête ont touché le port, les cœurs brisés se reposent, la plupart le sentent avec reconnaissance. Les maisons sont toujours remplies. Elles donnent asile à une cinquantaine de personnes, et semblent avoir été bâties avec amour par leur fondateur, comme une offrande délicate à ce besoin de l'idéal qui poursuivit, sa vie durant, le cœur d'artiste qui avait consacré toutes ses forces au soulagement des misères matérielles les plus poignantes de l'humanité !

Quelle chute aussi lorsque du Repos et de la Retraite on passe à la Miséricorde et à la Compassion, ces deux derniers asiles arrachés par la nécessité à l'inépuisable activité de M. John Bost ! En s'écoulant, le temps avait amené chez quelques-uns des idiots et des idiotes, chez les épileptiques, hommes ou femmes, de lamentables transformations : la misère de leur état allait s'aggravant, ce n'étaient plus des créatures humaines, et ils descendaient lentement au niveau de la brute. Leurs compagnons, moins dégradés, souffraient dangereusement d'un contact impossible à éviter dans des demeures souvent trop petites, et déjà débordantes. Les gâteux de toute provenance menaçaient de devenir une plaie pour leurs asiles respectifs. M. Bost le sentait : il hésitait à demander un nouvel effort aux fidèles amis dont le dévouement avait pas à pas accompagné le sien pendant toute sa carrière, lorsque deux dames de Bergerac, sœurs âgées, héritières d'une modeste aisance, mirent entre ses mains une somme de cent mille francs pour élever un asile destiné aux misérables restes de l'humanité féminine qui encombraient Béthesda et Ében-Hézer. Elles ne mettaient qu'une condition à leur libéralité : leur nom ne devait être inscrit nulle part. La Miséricorde fut peuplée dès l'année 1875, et en 1881 une annexe fut ouverte à côté de Béthel sous le nom de la Compassion, destinée aux hommes idiots ou épileptiques ayant atteint le dernier degré de l'abrutissement. De tous les asiles rassemblés à la Force, aucun ne serre le cœur comme celui-là. Un seul instinct subsiste encore chez ces malheureuses créatures dépourvues de tout raisonnement comme de tout sentiment moral. Ils semblent éprouver une certaine reconnaissance pour ceux ou celles qui leur prodiguent leurs soins, et quels soins, fruit de quel dévouement ! Dieu seul en peut mesurer tout le prix.

Le repos venait cependant pour l'infatigable lutteur qui parcourait encore l'Europe au profit de ses bien-aimés asiles. Deux attaques successives de congestion cérébrale avertirent M. John Bost que le moment était venu de se décharger plus complètement qu'il n'avait pu le faire jusqu'alors de l'immense fardeau qu'il avait porté si longtemps. Il appela auprès de lui M. Ernest Rayroux, qui dirigeait l'asile des sourds-muets à Saint-Hippolyte du Fort, bien assuré de trouver en lui un fidèle continuateur de son œuvre, animé du même esprit : tous deux comptaient cheminer quelque temps ensemble. Le jeune homme se promettait de s'instruire auprès du vétéran qu'il aimait déjà comme un père vénéré, mais la sagesse divine en avait décidé autrement. Quelques jours avant l'arrivée définitive de M. Rayroux à la Force, où il avait passé plusieurs semaines pendant l'été, M. Bost était à Paris souffrant et languissant : une fluxion de poitrine se déclara et l'emporta en peu de jours, le 1er novembre 1881, à l'âge de 63 ans. Ce serviteur de Jésus-Christ, grand parmi les plus grands, se reposait enfin de ses travaux. Ses œuvres le suivent.

Dans les Asiles de la Force, 550 infortunés, orphelins, abandonnés, idiots, épileptiques, sont abrités, soignés, instruits, consolés. 200 000 francs sont dépensés annuellement dans ce but, et des besoins nouveaux se font constamment sentir. L'exemple de John Bost nous apprend comment on y peut subvenir.

Henriette Guizot de Witt

Henriette Guizot de Witt
Bibliothèque universelle et Revue suisse
(mai 1889)
Notes :
- Henriette Guizot de Witt est la fille de François Guizot.

voir Wikipédia : François Guizot : voir site sur François Guizot & ses filles.

Les deux filles de François Guizot, Henriette et Pauline, ont épousé les frères de Witt : Conrad et Cornélis.

- Lire aussi : Asiles John Bost, par Henriette Guizot de Witt, in Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècle (Exposition universelle de Chicago, 1893)

- Voir l'origine de la citation attribuée à John Bost : « Ceux que tous repoussent, je les accueillerai au nom de mon Maître. »

John Bost : index des documents

portraits de John Bost : photographies & gravures

Notice historique de la fondation des Asiles de Laforce par John Bost (1878)

Origines des Asiles de Laforce par John Bost (1878) texte manuscrit

L'Église chrétienne considérée comme Asile de la souffrance : thèse de John Bost présentée à la faculté de théologie de Montauban (1880)

Asiles de Laforce en 1878 : liste des bâtiments & résidents

La Famille - Béthesda - Ében-Hézer - Siloé - Béthel - Le Repos - La Retraite - La Miséricorde

Souvenirs par son frère Élisée Bost (1898)

John Bost, le fondateur des Asiles de Laforce par le pasteur Léon Maury (1925)

John Bost et sa cité prophétique par le pasteur Alexandre Westphal (1937)

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