
Les Protestants étaient sortis amoindris, mais forts encore, des guerres de religion qui pendant trente-huit ans avaient désolé le royaume.
L'Édit de Nantes leur accordait les droits civils et religieux, et, sous la protection d'un roi qu'ils affectionnaient malgré son
abjuration, ils jouirent d'une période de repos et de prospérité. Les vivacités, les paroles amères, les injustices
même que les raisons politiques et les importunités des Jésuites arrachaient à Henri IV, parurent plus tard aux victimes de
la Révocation n'être « que des éclairs dont la matière était consumée aussitôt qu'elle avait pris feu, et
dont il ne restait ni chaleur ni fumée* ».
D'ailleurs, les concessions de Henri IV étaient sincères ; « il n'y avoit rien en lui qui le portât à refuser aux Réformez
les moyens légitimes de leur sûreté. Il n'y avoit que les villes d'otage qu'il ne prétendoit pas laisser perpétuellement
à leur disposition, et ils n'avoient pas eux-mêmes la pensée de les garder toujours. Quelques seigneurs avoient peut-être sur cela
des vues particulières ; mais les Réformez, en général, ne s'entêtoient de les retenir que parce que, le Roy étant
mortel comme un autre homme, il pourroit mourir dans un tems où la minorité de son successeur pourroit leur causer de grandes affaires.
De sorte que , s'ils avoient pu s'y maintenir jusqu'à ce que le danger d'une minorité fût passée, ils se seroient plus aisément
portez à rendre au Roy ces Places, qui ne leur auroient plus été nécessaires. Au reste, le seul mot de minorité
étoit suffisant pour leur faire peur*. » Le nom de Médicis leur rappelait le plus odieux des attentats,
et ils redoutaient l'avènement d'un prince élevé par les Jésuites et imbu de leurs maximes.
La mort inattendue du Béarnais vint accroître et justifier leurs craintes. Les Réformés songèrent à faire confirmer leurs privilèges et à
les défendre au besoin. Ils n'en restèrent pas moins fidèles au sage conseil que Henri de Rohan donnait, en 1611, à l'assemblée de Saumur :
« Que notre but soit la gloire de Dieu et la sûreté des Eglises, nous procurant du bien l'un à l'autre avec ardeur, mais par des moyens
légitimes. Soyons religieux à ne demander que les choses nécessaires, soyons fermes à les obtenir. »
Ménagés d'abord par la régente, dont l'autorité était encore mal affermie, on ne tarda pas à leur faire
un crime de ces mesures de conservation que tant de trahisons passées avaient rendues nécessaires. Le clergé donnait
son appui à la royauté ; « mais il ne donnoit rien pour rien. Le premier article de ses demandes étoit toujours quelque
chose en faveur de la religion catholique, ce qui s'interprêtoit toujours contre la religion réformée, comme si lune n'avoit
pu se maintenir qu'en ruinant l'autre*. »
Le rétablissement forcé du catholicisme dans le Béarn, au mépris des Edits, exaspéra les Réformés et les poussa à une imprudente levée de
boucliers. La Cour en prit occasion pour s'emparer de leurs principales places de sûreté. Un moment rétablis dans leurs droits par la paix
de Montpellier (1622), la prise de La Rochelle (1628) ne tarda pas à enlever aux Protestants tout moyen de résistance contre le débordement
de persécution qui allait bientôt survenir.
Les services qu'ils rendirent à la Cour, pendant les troubles de la Fronde, leur valurent cependant quelques années d'une prospérité et d'un
calme relatifs. Dans sa Déclaration du 21 mai 1652, Louis XIV leur témoignait sa reconnaissance : « D'autant que nos sujets de la
Religion P. Réformée nous ont donné des preuves de leur affection et fidélité, notamment dans les circonstances présentes, dont nous demeurons
très-satisfaits, savoir faisons que, pour ces causes, ils soient maintenus et gardés, comme de fait nous les maintenons et gardons, dans la
pleine et entière jouissance de l'Édit de Nantes. » Un dernier synode national se réunit en effet, avec l'autorisation du roi, en 1659.
« Mais cette paix trompeuse finit au traité de Nimègue (1678), et alors on commença de travailler tout de bon à détruire
la Réformation, ce qu'on fit d'une manière aussi précipitée que les précédentes mesures avaient été
lentes et tardives On donna Déclarations sur Déclarations contre la liberté de conscience. On invita le peuple à se convertir
par des promesses, des exemptions, de petites libéralités. On l'y força en lui ôtant par mille arrêts les moyens de vivre, en
le chargeant de tailles au-dessus de ce qu'il pouvoit porter, en le faisant piller et outrager par les gens de guerre. On y ajouta les Missions,
les Conférences, les projets d'accommodement qui pouvoient toujours servir à surprendre quelques simples, ou à donner un prétexte
à ceux qui ne vouloient pas se rendre sans formalité. On éloigna de tous les emplois, ou utiles ou honorables, les personnes
un peu distinguées, afin de leur faire honte d'une religion qui les faisoit mépriser et qui les réduisoit à la condition
du menu peuple. Enfin, tout d'un coup, on prit les Réformés de tant de cotés que, se trouvant sans union, sans consolation,
sans exercice, sans conseil, assiégés de mille pièges qui leur étaient tendus par les Edits qu'on publioit tous les jours,
ils cédèrent presque tous à la violence des garnisons ou à la terreur des prisons et des galères*. »
Telle était, vers l'an 1680, la situation des Réformés de France, lorsque Claude Brousson, dont nous avons essayé
de raconter la vie, commença à se faire un nom au milieu de ce peuple opprimé.
NOTE
* Élie Benoît ; Histoire de l'Édit de Nantes, tom.
II, Préface & tom. III,
Préface.
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Vie et ministère de Claude Brousson (1647-1698) par Léopold Nègre (1878) : livre en ligne | |
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Claude Brousson : biographie, Musée virtuel du protestantisme français | |
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Léopold Nègre |