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John Bost

  John Bost > discours du docteur Henry Morin

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Le docteur Henry Gabriel Sully Morin (1889-1969), est directeur général honoraire des Instituts Pasteur d'Indochine, membre de l'Académie des sciences d'outre-mer, commandeur de la Légion d'honneur.

Il est le fils de Jean Morin (1858-1942), docteur des Asiles John Bost (à partir de 1897).

Jean Morin est le petit-fils du pasteur Adolphe Monod, « conducteur spirituel » de John Bost.

Henry Morin est le cousin issu de germain de Théodore Monod (1902-2000).



Allocution du Docteur Henry Morin
Président de la fête des Asiles
14 juin 1962


Ce m'est une très grande joie de me trouver parmi vous ce soir. Cette joie ne va pas cependant sans une réelle confusion. Comme ce doge de Venise à qui l'on avait demandé, en lui montrant le palais de Versailles ce qu'il y admirait le plus, je serais tenté de répondre « C'est de m'y voir » [1]. En effet, ni haut fonctionnaire, ni grand chef d'entreprise, ou notabilité du monde protestant, celui qui vous parle n'a pour le faire, à cette place, d'autre titre que celui de la vieille amitié qui le lie à votre cher président Gaston Bost [2]. Je veux, avant tout, le remercier de l'honneur qu'il m'a fait d'une invitation à laquelle j'ai été trop sensible pour la décliner.

Ce geste est d'ailleurs inspiré par une tradition familiale car, mon cher ami, aucun des miens n'oubliera jamais le si généreux et cordial accueil que le seigneur de Meynard, ton père, sut réserver, lors de leur arrivée à La Force aux frileux petits « pays chauds » que nous étions alors.

Les sentiments de profonde estime où se tenaient nos grands-parents ne tardèrent pas à se traduire par une amitié véritablement fraternelle entre ton père et le mien. Ton frère ainé, John, fut mon condisciple au collège de Bergerac où cinq années durant nous nous sommes rendus chaque jour ensemble à bicyclette. Pédalant de concert sous le soleil, la pluie ou même la neige, nous nous emplissons les yeux du spectacle des horizons de la vallée embrumée par l'hiver ou de ses bois de chênes gardant obstinément jusqu'aux premières primevères leur brune parure, puis de ses féeries de verdure et de fleurs au printemps. La blondeur des seigles annonçait ensuite l'été où, dans l'enivrant arôme de la fenaison, on viendrait, au chevet de cette église et justement à cette époque de l'année, contempler, comme de multiples étoiles, s'allumer aux coteaux voisins..., les feux de la Saint-Jean... Pendant les vacances, on allait aider des amis aux rudes travaux de la moisson ou bien à « dépiquer » « au fléau » les gerbes disposées en spirale sur l'aire de terre battue. Enfin venaient les vendanges lourdes « comportes » vidées au cuveau d'où montait la senteur du moût qui commençait à fermenter tandis que nous foulions encore les grappes qui écorchaient nos chevilles nues... Souvenirs enchanteurs hélas assombris aujourd'hui par celui de trop nombreux disparus... Ton frère, mon ami, fut un des premiers prématurément enlevés à la tendresse des siens et aux espoirs qu'il donnait déjà au saint ministère. Tant de deuils, tant de souffrances aussi héroïquement endurées, ont, au cours des deux guerres mondiales, si douloureusement distingué cette région de la France que c'est déjà un honneur que d'y avoir simplement grandi. Pour tout cela, je remercie du fond du cœur ceux qui, en m'accueillant ici m'ont procuré la douce émotion du poète tourangeau :

 « Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage... »

Comment ne pas s'émouvoir en revoyant cette Dordogne dont un autre poète a chanté la douceur de ses soirs ? Entre une Auvergne, toujours un peu farouche, et une Gascogne dont la faconde frise souvent l'insolence, une basse Guyenne enfin échappant moins a. influences étrangères que ces hauts qui jouxtent le Périgord, n'est-ce pas un peu la Touraine du sud-ouest ? N'est-ce pas ici que se sont le plus fidèlement conservées et cultivées ces qualités de mesure, d'équilibre que l'on s'accorde à reconnaître au génie de la patrie de Montaigne et de Montesquieu, de La Boétie et de Maine de Biran. Pays de petites cultures et d'artisanat éclairé où le rude labeur quotidien n'empêche souvent pas l'ouvrier ou le paysan de se réserver quelques loisirs pour la méditation et les choses de l'esprit. La politesse avisée, mais souriante, de leur accueil décèle une civilisation assurée. Sarcasme comme flatterie dissimulent en effet souvent une obscure défiance, soit un complexe d'infériorité, tout à fait inconnu dans nos campagnes « de par ici ».

Il suffit de relire les Mémoires du duc de Caumont-La Force [3] pour être frappé aussi du souci de modération et d'équité dont sont animés les conseils prodigués par lui, bien souvent en vain, à son illustre suzerain et ami, Henri de Navarre. C'est un fruit du terroir, remarquable à l'époque troublée où on le voit mûrir. Il se peut donc que John Bost n'ait pas semé ici dans les épines, mais dans un terrain favorable à la prodigieuse moisson qui devait y lever sous ses soins. Le souffle de Foi et de Charité qui l'animait, il le fit passer chez les plus humbles de ses paroissiens. De leurs maigres deniers, et de leurs mains calleuses parfois, ils contribuèrent à la construction de la première de ces maisons de « l'espérance » qui devaient tant se multiplier à La Force. Ce n'est pas diminuer le berger que de rappeler combien le troupeau de ses fidèles lui apporta le premier appui et le premier réconfort humain. Ils partagèrent sa foi en une entreprise dont ils étaient, à ce moment, les mieux à même de mesurer la divine folie. Ils crurent cependant, et leurs enfants portèrent la marque de cet élan. En même temps qu'il fondait les Asiles, John Bost sut faire de sa paroisse villageoise un centre de rayonnement spirituel dont, longtemps après sa mort, de nombreuses familles gardaient encore le reflet. Leur vie quotidienne était, à elle seule, pour les jeunes de ma génération, un exemple vivant et bienfaisant. Sans pouvoir, après tant d'années, les citer tous, je ne pourrais sans ingratitude ne pas mentionner au moins les noms des Bonnet, des Valade, des Coutou, des Imbert, des Masmondet, des Géneste, des Guichard, Foucaud, Roy, Servantie et tant d'autres avec leurs admirables pasteurs tels que Gall et Volfard qui firent de leur vie et de leur mort même la plus émouvante de leurs prédications. On eût dit qu'une sainte émulation s'était éveillée au spectacle journalier des trésors de miséricorde prodigués aux déshérités, dans la communauté voisine des Asiles, par un personnel dont le dévouement toujours obscur et anonyme ne sera jamais assez exalté.

Comment, sachant tout cela, ne pas me trouver bien indigne de cette invitation si je n'avais pu en reporter tout l'honneur enfin à ceux qui m'ont, de plus près, suivi et guidé dès ma plus tendre enfance et à qui ce m'est un bien doux devoir de rendre témoignage en cette occasion solennelle.



Comme le tien, mon cher Gaston, mon grand-père, Henry Morin [4], est venu mourir ici, bien loin de son pays natal. Son existence fut rude. Du village normand [Nocé] où ses ancêtres laboureurs avaient fait souche, il avait, tout jeune, gagné la capitale où il s'était fait une modeste place de médecin de quartier. Ayant assisté de ses soins Adolphe Monod, il épousa sa fille Mary, érudite secrétaire de l'illustre prédicateur. Elle lui donna dix enfants qu'ils élevèrent dans la gêne relative que causait à leur ménage l'intransigeant désintéressement d'un praticien, résolument plus empressé auprès des malheureux dont la pauvreté eût pu les priver d'assistance, qu'auprès de ceux dont la situation les préservait d'un tel risque. Un semblable mépris des contingences humain devait lui valoir d'affronter, à deux reprises, le peloton d'exécution pendant les heures tragiques du siège de Paris. La première fois pour avoir caché des curés, crime impardonnable aux yeux de certains communards, et la seconde par les Versaillais pour avoir soigné des blessés de la Commune...

En cette double circonstance, il dut la vie, au dernier moment, à l'intervention d'un de ses patients. Ces derniers l'adoraient car, bourru bienfaisant, il passait pour avisé praticien malgré l'originalité marquée de ses vues. Il était en effet ardent protagoniste de trois nouveautés, alors fort contestées : la vaccination antivariolique, la lutte contre l'abus du tabac et la Croix-Rouge internationale. Son patriotisme éclairé lui fit approuver aussi la part prise par six de ses fils à cet essor vers l'outremer où les jeunes de leur temps cherchaient un renouveau pour la France humiliée et meurtrie sur le continent. Un de ceux qui devaient ainsi contribua à jeter les bases de cette communauté de culture française entre des peuples si divers ne revint jamais. Il repose au cœur de l'Afrique dans le cimetière de Bangui où ses camarades de la Mission Marchand lui rendirent les dernier honneurs. [5]

Pour son vieux père ce fut le coup fatal. Le poids des ans soudain se fit sentir : il dut abandonner Paris et cette maison des Diaconesses dont il avait été dès 1856 un des premiers consultants. Mais la Providence veillait. Presque au même moment son fils aîné était nommé médecin des Asiles et c'est ici que le vie. lutteur put venir se reposer de ses travaux et entouré de l'affection des si entrer enfin dans le grand repos. « Lazare, notre ami dort » nous dit alors notre cher oncle Jean Monod...



Jean Morin était destiné au saint ministère. Une impérieuse vocation médicale lui fit cependant embrasser la carrière, alors bien peu fréquentée, de médecin missionnaire. L'ensemble de des deux termes suffit à caractériser l'homme dont les vues, souvent prophétiques, et partant, pas toujours comprises de ses contemporains, se sont montrées pour la plupart si exactes qu'elles illustrent bien la définition de saint Augustin :

« La foi consiste à croire en des choses que l'on ne voit pas et la récompense de la foi est justement de voir accomplies les choses en quoi l'on a cru. » [6]

La foi de Jean Morin était simple, candide, presque enfantine, mais si vivante qu'elle était d'application quotidienne, permanente. Fondée sur une expérience religieuse personnelle, dont il aimait à témoigner, en en rendant grâces, cette foi était d'une certitude, d'une évidence véritablement rayonnante et qui ne pouvait manquer de frapper chez un médecin, par ailleurs, parfaitement au clair des misères communes des corps et des esprits. Cette foi lui inspirait une charité si passionnée que jamais il ne put en modérer les exigences aux effets immédiats. Il lui fallait constamment s'élever au-dessus des contingences matérielles dont il niait délibérément cette inexorable fatalité où d'autres trouvent excuse à leur indolence. Il se plaisait à répéter le mot de Tommy Fallot [7] :

« Dieu n'a pas créé l'homme pour jouir du monde ou pour seulement penser le monde, mais pour le transformer. »

Dans une telle espérance, dans une telle foi, sa charité ne pouvait se borner à l'immense sympathie dont il entourait d'instinct tous les déshérités. Cette charité se faisait industrieuse, ingénieuse. Elle ne pouvait se contenter de panser, de guérir, il lui fallait prévenir au mieux toutes les douleurs, en mettant en ceuvre tous les moyens possibles ou simplement concevables. Il nous enseignait par l'exemple que le devoir n'est pas fait tant que l'on n'a pas accompli soi-même tout ce que l'on peut imaginer pour contribuer en toute humilité à ce que l'on pense être œuvre du bon Dieu.

Sa pratique professionnelle lui ayant montré les redoutables effets de l'alcoolisme sur d'innocents descendants il se fit ardent propagandiste de la tempérance et même de l'abstinence totale pour mieux aider tel ou tel malheureux à s'affranchir de son vice. Cela, sans se soucier de l'impopularité de semblable attitude dans un pays de vignobles...

Il fut aussi fervent apôtre de cet évangile du travail et de cet évangile des soins dont les vertus réelles, parfois contestées au début de sa carrière, devaient plus tard s'affirmer si efficaces, si fécondes dans l'ouvre missionnaire. Il avait pour ses chers noirs un attachement fondé sur la connaissance qu'il avait de leur condition précaire. Il n'hésita pas à repartir pour l'Afrique dès que ses devoirs familiaux le lui permirent. Ce fut alors pour solliciter logiquement de ses employeurs les postes « qu'il serait le plus difficile de pourvoir en médecins expérimentés ». Il pratiquait, en un mot, cette fraternité humaine dont la suite des événements a montré non seulement la grandeur, la beauté, mais la nécessité.

Il professait d'ailleurs cet œcuménisme généreux que s'accordent aujourd'hui à recommander les plus hautes autorités religieuses. Le moins que l'on en puisse dire est qu'il connut un temps où cette croyance semblait à certains moins orthodoxe que de nos jours...

Enfin, pénétré d'admiration pour les épanouissements intellectuels obtenus par John Bost et ses successeurs par la cure affective et religieuse des arriérations mentales, il pensa à associer à la cure d'âmes une cure psychologique telle que celle dont les travaux de Bourneville entre autres avait indiqué la possibilité [8]. Après une visite à Bicêtre où il se renseigna sur les techniques en usage dans cette branche, alors toute nouvelle de l'activité médicale, il en donna un aperçu, si j'ai bonne mémoire, dans un article de la revue Foi et Vie il y a une cinquantaine d'années [9]. On peut imaginer la joie qu'il dut ressentir en constatant, lors de son dernier séjour à La Force, que des accomplissements remarquables étaient à cet égard en si belle voie de développement. Ma profonde gratitude va en ce moment vers ceux qui lui ont procuré cette suprême satisfaction.


Chers amis des Asiles, c'est plus particulièrement à vous que je voudrais maintenant m'adresser, en son nom. Bien mieux sans doute que je ne pourrai le faire il vous eût dit ceci : Il y a par le monde des milliers d'êtres qui souffrent d'infirmités toutes semblables aux vôtres. Mais dans les communautés noires, jaunes, et quelquefois blanches aussi, les faibles que vous êtes sont, comme les femmes et les enfants, hélas, trop souvent opprimés, bousculés. Même sans intention méchante une foule peut ainsi fouler aux pieds les plus petits, les plus faibles. Vous êtes, sinon les seuls, du moins parmi les très rares au monde à bénéficier à la fois de toutes les richesse de la foi en ce haut lieu de La Force, mais aussi des multiples attentions affectueuses de ceux qui vous entourent et enfin des derniers perfectionnements de la science médicale dont votre cher directeur, le docteur Rey Lescure, et ses aides s'ingénient à vous faire profiter avec un zèle et une compétence auxquels je suis heureux de pouvoir, comme médecin rendre un hommage ému.

Sans doute, mes chers amis vous êtes terriblement éprouvés, mais si vous songez un instant à tous vos frères et sœurs de souffrance dans le monde, vous sentirez combien vous êtes privilégiés de vous trouver ici et, de vos misères mêmes, vous pourrez, je l'espère tirer la force de vous associer à la fervente action de grâces qui doit être la conclusion de cette journée.

Docteur henry Morin
Henry Morin

Notre prochain (1962)
revue de la Fondation John Bost
voir sa biographie : archives de l'Institut Pasteur
Notes :

1- Il s'agit du doge de Gênes, Francesco Maria Imperiale Lercari, convoqué à Versailles, par Louis XIV, le 15 mai 1685. Il devait présenter ses excuses pour avoir soutenu les Espagnols. Quand on lui a demandé ce qui l'avait le plus impressionné à Versailles, il aurait répondu, en génois : « Mi chi » (« Moi ici », c'est-à-dire : « C'est de m'y voir »).

Voir Hérodote : Louis XIV humilie Gênes.

2- Henry Bost (1867-1945), fils de John Bost, a cinq fils : l'aîné, John Bost (1891-1918), mort pour la France, en Flandre occidentale : Gaston Bost (1895-1985) est alors président du conseil d'administration des Asiles John Bost : Édouard Bost (1897-1916), mort dans les environs de Nocé : Jacques Bost (1899-1993) : René Bost (1902).

3- Jacques Nompar de Caumont (1558-1652), proche de Henri IV, est le premier duc de La Force.
Voir : Mémoires authentiques de Jacques Nompar de Caumont, duc de La Force (édition de 1843) : I - II - III - IV

4 - Henry Morin (1889-1969) porte le même prénom que son grand-père, le docteur Henry Morin, né à Nocé le 18 avril 1830, décédé à La Force, le 21 mars 1899, chez son fils le docteur Jean Morin.
Henry Morin (1830-1899) est le frère de Sidonie Morin, la mère du docteur François Charon, gendre de John Bost.

5- Alphonse Morin, lieutenant de vaisseau, est mort à l'âge de 34 ans en 1897. Voir Biographies des officiers de l'École navale

« Alphonse Morin (1863-1897). Après avoir participé aux campagnes de Chine et du Tonkin, (1883-1886), il avait été envoyé au Sénégal comme lieutenant de vaisseau en 1893 puis au Congo où il devait commander la « flottille du Haut-Oubangui ». Il fut mis à la disposition de la mission Marchand en 1896 mais mourut le 26 août 1897 à Bangui, d'une endocardite. »
Voir Revue française d'histoire d'outre-mer : Deux lettres de Marchand à Liotard, par Marc Michel (1965)

« On annonce la mort du lieutenant de vaisseau A. H. T. Morin, commandant la flottille du Haut-Oubangui, décédé des suites d'une fièvre paludéenne, à trente-quatre ans, le 26 aôut, à Bangui. Il était le fils du docteur Morin-Monod, de Paris. »
Voir Gallica : Le Gaulois, samedi 9 octobre 1897.

6- Voir Discours sur le Psaume CIX, Œuvres complètes de Saint Augustin, traduction de Jean-Baptiste Raulx & Baptistin Poujoulat (1864) :
« Quelle récompense mériterait la foi, si l'objet de la foi n'était caché ? Or, la récompense de la foi sera de voir celui en qui nous avons cru avant de le voir. »

7- Voir Musée virtuel du protestantisme : le pasteur Tommy Fallot (1844-1904) est un initiateur du « christianisme social »
La sœur de Tommy Fallot, Marguerite Fallot est la mère du pasteur Marc Boegner.

8- Voir Wikipédia : Désiré-Magloire Bourneville (1840-1909)
Lire : Désiré-Magloire Bourneville, rendre leur humanité aux enfants « idiots » par Yves Jeanne, in Reliance (2007)

9- Voir le site de Foi & vie, la revue de culture protestante (fondée en 1898).

John Bost : index des documents

Notice sur le docteur Henry Morin (1830-1899), Rapport annuel des Asiles John Bost (1899)

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