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Léopold Nègre


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Léopold Nègre





Léopold Nègre a épousé Suzanne Charon, la petite-fille de John Bost. Médecin, chercheur à l'Institut Pasteur, il a mis au point la technique de vaccination du BCG.

Cet article a été publié dans la revue des Asiles John Bost, Notre prochain, en 1926.



Impression d'une visite aux Asiles de Laforce

Il m'est souvent arrivé, en expliquant dans divers milieux la belle œuvre qui se poursuit aux Asiles de Laforce parmi les gâteux, les idiots et les simples d'esprit, de me heurter à l'incompréhension de mes interlocuteurs. Certains d'entre eux, à la description des infirmités des malades qui y sont soignés, émettaient l'opinion que l'argent qui leur est consacré pourrait être mieux dépensé ailleurs.

À vrai dire, leurs arguments m'ont quelquefois ébranlé : Pourquoi prolonger par des soins si attentifs des vies vouées à la souffrance ? Pourquoi entretenir des vies inutiles, alors que chaque année tant d'existences précieuses à leurs familles et à leur pays sont décimées par des affections comme la tuberculose ou le cancer, sans que nous disposions de fonds suffisants pour lutter efficacement contre ces fléaux ? [1]

J'ai eu le privilège de passer dernièrement quelques jours à Laforce, de pénétrer dans les asiles où sont admis les pensionnaires les plus déshérités. Je voudrais résumer dans ces quelques lignes les impressions que j'ai ressenties et qui me permettent d'opposer des démentis décisifs aux objections que j'ai entendu formuler.

Un premier point est acquis : toute vie humaine est sacrée. L'homme tient son existence de Dieu. Ce n'est pas lui qui peut la lui retirer. La question a été souvent débattue dans les journaux ou devant les tribunaux au point de vue du pouvoir que pourraient s'arroger un médecin ou un parent d'écourter dans, un but charitable la vie d'un moribond. La réponse a toujours été inflexiblement la même. Le médecin doit mettre en œuvre jusqu'à la dernière minute tous les moyens dont il dispose pour soutenir la vie de son malade, même lorsqu'il croit que tout espoir est perdu, car il ne sait jamais si un souffle près de s'éteindre ne va pas se ranimer, si le moribond, mû par des forces qu'il ignore, ne va pas renaître à la vie.

Ce qui est admis pour le malade terrassé en pleine possession de ses forces par un mal implacable est vrai aussi pour celui qui est lentement miné ou diminué par une affection chronique qui lui a ôté, dès sa naissance ou au cours de sa vie, l'usage d'une partie de ses facultés. Les soins attentifs, qui lui sont prodigués, peuvent diminuer ses souffrances, et peut-être dans certains cas un traitement approprié pourra améliorer son état. La science médicale n'a pas dit encore son dernier mot sur les causes d'affections comme le crétinisme et l'épilepsie. Des travaux actuellement en cours ouvrent des aperçus nouveaux sur les origines possibles de ces maladies. Peut-être pourra-t-on un jour les combattre par des sérums, vaccins, ou autres remèdes efficaces. L'œuvre qui se poursuit à Laforce parmi ces sortes de malades est donc pleinement justifiée, comme elle l'est dans les hôpitaux et asiles de l'Assistance publique où les mêmes misères physiques sont soignées.

Mais il faut venir à Laforce pour comprendre que, dans les Asiles John-Bost, il y a quelque chose de plus. Dans un hôpital, le gâteux, l'idiot, l'épileptique est un malheureux dont on entretient l'existence par pitié et par respect de la vie humaine. À Laforce c'est une âme qui n'a pas pu s'épanouir complètement dans un corps débile mais qui a la même destinée immortelle que celle de tout être humain.

Un personnel d'élite se penche avec amour sur ces gâteux et ces infirmes et les traite avec patience et douceur. Le plus arriéré de ces malades sent les effets de cet esprit de charité qui anime ceux qui les soignent. J'ai vu un petit idiot se blottir contre la personne qui s'occupe de lui, comme pour lui exprimer sa reconnaissance. J'ai vu le visage de ceux qui sont plus développés en intelligence s'illuminer au revoir d'un ami qu'ils n'avaient pas oublié. Je les ai entendus évoquer des souvenirs qui s'étaient graves dans leurs mémoires, j'ai été le témoin de leur joie et de leur gratitude pour de simples marques d'affection et d'intérêt prodiguées.

Leur âme est donc capable de vivre et de s'épanouir à des degrés divers et elle vit d'autant plus intensément qu'ils sont restés de grands enfants.

Tous, des plus gâteux aux moins arriérés, sont capables de percevoir l'esprit d'amour du Père qui se manifeste dans la vie de dévouement du personnel des Asiles. Les plus simples doivent le sentir comme le bébé qui connaît à peine ceux qui l'entourent, mais qui sait déjà montrer sa reconnaissance à sa mère par un éclair dans les yeux ou des bras tendus vers elle. D'autres, plus développés, balbutient comme des enfants le nom de Celui qui les avait créés tels que leurs semblables et qui n'a pas voulu le mal dont ils sont affligés.

Abandonnés à eux-mêmes, beaucoup d'entre eux auraient mené une vie de souffrance, objets de gêne et de moquerie. À Laforce dans ce milieu que John Bost, avec sa foi chrétienne et son sens artistique, avait si bien su préparer pour eux, on a l'impression qu'ils ont trouvé toute la part de bonheur qui peut leur être réservée ici-bas, en attendant le jour où ils entreront dans le Royaume que le Christ leur a promis par ces paroles :

« Heureux les simples d'esprit car le Royaume des Cieux est à eux ! »

Docteur Léopold Nègre
Notre prochain (1926)
revue de la Fondation John Bost
Note :

1- Voir sur ce sujet le discours de Charles Gide, professeur d'économie, lors de la fête des Asiles John Bost en 1896


« Dans la vie, la plus grande joie est celle de se donner aux autres. »
Léopold Nègre
In Memoriam

C'est avec une bien grande tristesse que nous avons appris que notre ami, le Docteur Léopold Nègre, nous avait quittés après une longue et douloureuse maladie.

Nous savons l'hommage émouvant qui lui a été rendu à l'Institut Pasteur et la touchante cérémonie qui a eu lieu au Temple de Pentemont.

D'autres diront ce que fut le grand savant si humble, le membre si fidèle de son Église, le collaborateur de notre presse protestante. Nous n'avons ici qu'à évoquer le souvenir de l'administrateur des Asiles.

Petits-fils par alliance de John Bost, il n'avait cessé de s'intéresser à l'œuvre de son grand-père, depuis l'Institut Pasteur à Alger et ensuite depuis l'Institut Pasteur de Paris.

Mais ce n'est qu'en 1934 qu'il avait commencé à collaborer personnellement à l'œuvre de La Force. Appelé à siéger au conseil des Asiles, il avait accepté avec joie de répondre à l'appel qui lui était adressé. Et, depuis cette époque, malgré ses occupations dans son laboratoire de Paris et ses tournées ou conférences en France et à l'étranger, il a été pendant plus de 25 ans un bon serviteur des Asiles, car travailler dans l'esprit des Asiles, c'est les servir de tout son cœur et de toute sa pensée.

Tout naturellement, il devait leur apporter le bénéfice des grandes connaissances qu'il avait en matière médicale et en hygiène, et être ainsi un aide précieux dans l'étude de certaines questions techniques.

Peut-être n'aurait-il pas aimé, dans sa grande modestie, qu'on loue même son attachement aux Asiles de La Force, mais il ne pourrait nous en vouloir de rappeler les sentiments que lui-même a exprimés à leur égard.

En 1951, le conseil lui avait demandé de prendre la parole à l'inauguration de L'Abri. Il commençait ainsi son allocution :

« Je suis heureux de pouvoir une fois de plus affirmer mon profond attachement à cette œuvre magnifique, honneur du protestantisme français. »

Et il terminait son allocution par ces mots :

« Mais la grandeur d'une œuvre comme celle des Asiles ne se mesure pas seulement d'après l'extension de ses bâtiments mieux adaptés aux progrès de la médecine et de l'hygiène moderne abritant actuellement environ 700 personnes, et d'après les services qu'elle rend.

Fruit de l'amour chrétien, les Asiles John Bost, dans un monde ébranlé dans ses fondements moraux et religieux par les ferments de haine que de mauvais bergers y ont semés, ont une signification encore plus élevée. Ils attestent, grâce à la tâche ingrate et ardue consciencieusement accomplie chaque jour par leur personnel, que, dans n'importe quel état, toute vie humaine doit être respectée et que la loi d'amour, que le Christ nous a donnée, doit s'étendre à tous les hommes sans aucune exception. »


Et lorsque notre ami sut que son allocution allait paraître dans Notre prochain, il tint à y ajouter cet appel qui reste toujours vivant d'actualité :

« Hommes et femmes qui lisez peut-être ces lignes, vos cœurs désorientés et troublés cherchent une haute tâche à laquelle ils pourraient se consacrer, venez travailler sur cette colline, et vous y ferez l'expérience, que dans la vie, la plus grande joie est celle de se donner aux autres. »

Déjà malade, il écrivait à un de ses amis :

« C'est une véritable épreuve pour moi de ne plus pouvoir venir comme avant assister aux réunions du conseil d'administration des Asiles, et d'y retrouver ces chers amis, tout en m'intéressant à notre œuvre admirable. »

Voilà l'administrateur et l'ami que les Asiles et les membres du conseil ont perdu. Que Mme Nègre, ses enfants et petits-enfants et sa belle-sœur, Mlle Charon, à qui nous renouvelons l'expression de notre affectueuse sympathie, soient assurés que nous conserverons de notre ami un bien fidèle et reconnaissant souvenir.

Notre prochain (1961)

extrait du discours de Léopold Nègre, inauguration de L'Abri
Notre prochain (1951)
Témoignage de Gaston Bost
Notre conseil devait être également appauvri par la disparition du docteur Nègre dont le nom est attaché à la découverte du B.C.G. et aux travaux du professeur Calmette de l'Institut Pasteur dont il fut le collaborateur préféré. Ses connaissances scientifiques, la droiture de son caractère, sa modestie, son esprit de charité, la fermeté de sa foi furent les marques dominantes de cette personnalité d'élite qui honorera notre protestantisme.

Gaston Bost
Notre prochain (1962)

(Gaston Bost, petit-fils de John Bost, est président du conseil d'administration des Asiles John Bost, de 1962 à 1973)
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