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John Bost

  John Bost > remise du prix Montyon par l'Académie française

photo John Bost






Discours sur les prix de vertu
par Charles de Rémuzat,
directeur de l'Académie française,
(1860)



Messieurs,

Lorsqu'un homme de bien, dont le nom ne sera jamais parmi nous prononcé qu'avec respect, commettait à l'Académie française le soin de décerner des prix à la vertu, il s'adressait à la seule assemblée qui eût alors le droit de parler en public et d'imprimer sans contrôle ce qu'elle avait dit. Tel est encore le privilège de l'Académie. Seul monument du passé qui soit resté debout, elle peut encore, comme autrefois, ouvrir ses portes à qui veut l'entendre, et publier tout ce qui est prononcé devant elle. Cette prérogative, dont elle est justement jalouse, indique assez dans quelle pensée il lui a été donné mission de récompenser ceux qui servent la cause du bien par leurs actions ou leurs écrits. L'Académie a été jugée l'autorité la plus propre à divulguer le mérite, à révéler pour l'exemple ce qui est louable et ignoré, à réparer sur quelques points cette injustice apparente que l'obscurité fait à la vertu.

Ce n'est pas que, nous prévalant de l'ambitieuse devise attribuée à nos devanciers, nous osions nous regarder comme les dispensateurs de la renommée. À peine nous serait-il permis de dire que nous cherchons la gloire, nous n'en disposons pas. C'est le monde qui dispose de la gloire. À défaut, nous donnons la publicité.

Mais la gloire elle-même est-elle nécessaire à la vertu ? Dirons-nous avec un ancien qui les a toutes aimées : « Le meilleur est le plus sensible à la gloire [1] ? » L'antiquité le croyait ainsi ; elle était plus fière de cette vie, elle avait plus haute opinion que les temps modernes des choses de l'humanité. Elle ne se piquait pas du détachement d'une subtile humilité, et faisait trop grand cas de l'admiration des hommes pour recommander l'affectation de la modestie. On pense autrement aujourd'hui, ou du moins on parle un autre langage. Il est convenu que ce qui mérite la louange doit la fuir ; en la recherchant il faut s'en défendre, et nous sommes obligés de venir ici chaque année nous justifier de la sorte de violence qu'on nous accuse de faire à la vertu, en amenant au grand jour le bien qu'elle accomplit dans l'ombre, et en décelant les bonnes œuvres qu'elle a cachées.

Heureusement, un sentiment d'équité naturelle absout et encourage l'indiscrétion qui dévoile les choses honnêtes et les expose à l'estime. La louange de ce qui en est digne satisfait la conscience publique. Si elle n'est pas nécessaire à ceux qui l'obtiennent, elle profite à ceux qui la donnent, à ceux qui l'entendent. Elle excite l'imitation, contente la justice, honore l'humanité. Non, assurément, que nous ayons, en signalant quelques traits éminents de bienfaisance, de courage ou de dévouement, l'insoutenable prétention d'égaler les récompenses aux mérites et d'être justes pour toutes les bonnes actions. Nous savons bien que, ramassant à peine quelques épis dans un vaste champ, nous sommes les glaneurs d'une riche moisson. Mais, en laissant dans l'ombre des milliers de nobles faits qui échappent à la publicité, nous avons l'assurance de servir l'intérêt moral de la société, si nous provoquons l'admiration, la reconnaissance ou la sympathie pour quelques-unes des âmes d'élite qu'elle contient dans son sein, si nous la portons à rendre un juste hommage à des vertus dont la découverte la console et la rassure, et à concevoir d'elle-même, sur ces nobles exemples, une opinion meilleure et une meilleure espérance. Une misanthropie railleuse est un des plus dangereux penchants des sociétés désabusées par l'expérience et blasées par les progrès mêmes de la civilisation. La Rochefoucauld devient trop facilement le seul moraliste des époques raisonneuses et découragées. Ces anciens frondeurs qui passent des excès de l'indépendance à la paix humiliante de la servitude, sont trop disposés à douter du cœur et de la raison. Plus ils ont d'esprit, comme l'auteur des Maximes, plus ils analysent savamment l'égoïsme, et justifient leurs propres faiblesses par celles qu'ils imputent à leur temps. Il faut donner tort à l'humanité quand on veut donner raison au despotisme.

Nous n'avons que trop de ces censeurs dégoûtés qui, pour absoudre leur politique, condamnent leur siècle et leur pays. Le spectacle des choses historiques ne doit pas cependant détourner nos yeux des régions sociales où le regard de l'histoire ne pénètre pas. Dans cette multitude inconnue fermentent de généreux sentiments qui font acte de présence par le malheur dignement supporté ou noblement secouru. Ce n'est pas dans les conditions médiocres que les vertus se rencontrent le moins. C'est là qu'elles éclatent sans pompe, comme l'Idylle de Despréaux. C'est parmi les petits et les faibles que se réfugie quelquefois la dignité de l'espèce humaine.

Cent douze Mémoires dûment justifiés ont été adressés à l'Académie par cinquante-huit départements. Un examen attentif et sévère l'a conduite à distribuer entre vingt et une personnes les libéralités de M. de Montyon, et à décerner trois prix, quatre médailles de première classe et quatorze de seconde. Comme toujours, notre sexe n'est pas le plus largement partagé. La raison n'en est pas difficile à saisir. Si les anciens avaient donné de telles récompenses, ils les auraient probablement réservées à la fermeté qui brave le malheur : les modernes les destinent surtout à la charité qui le soulage. C'est pour cela, Messieurs, que, sur vingt-deux marques de distinction accordées par l'Académie, dix-sept ont été obtenues par des femmes. Ces modestes honneurs ne sont-ils pas dus de préférence à la bonté sans orgueil ?

Un jeune homme, qui descend d'une famille jadis proscrite pour cause de religion, était venu à Paris pour y suivre la carrière des arts. Il ne paraissait encore écouter que les goûts légers de son âge, lorsque la vue d'un enfant abandonné par sa mère, en lui rappelant nos devoirs envers la faiblesse et le malheur, le ramena à des idées plus sérieuses et lui révéla sa vocation. M. John Bost résolut alors d'embrasser le ministère évangélique, et, après les études nécessaires, il devint pasteur à Laforce, près de Bergerac. S'il y avait réduit son activité aux devoirs de sa profession, l'Académie, qui n'est point son juge et qui ne peut louer tout ce qu'elle respecte, garderait le silence. Mais des œuvres exceptionnelles ont décidé son suffrage. La première est la création d'un établissement, heureusement nommé la Famille évangélique. Là ont été reçues d'abord des jeunes filles protestantes, sans parents, sans ressources, sans asile. Bientôt il a fallu leur adjoindre celles que des exemples pires que l'abandon exposaient dans leurs familles à de plus graves dangers. En ce moment, quatre-vingt-sept jeunes filles, depuis l'âge de six ans jusqu'à l'âge de vingt, reçoivent, au sein de la Famille évangélique, l'éducation chrétienne et l'instruction nécessaire aux humbles professions qui les attendent. On estime que deux cents élèves ont déjà passé par ce tutélaire apprentissage. L'institution, en pleine prospérité, est tout entière l'œuvre de la charité que M. Bost a su, par son exemple et ses exhortations, susciter autour de lui et provoquer au loin. Tantôt il a demandé des secours à ses relations antérieures avec Londres et avec Paris : tantôt, s'adressant à la population environnante, il a obtenu d'elle les marques d'un zèle non moins pur et plus touchant. On a vu les habitants de la commune s'imposer une corvée pieuse et donner le travail de leurs bras et les journées de leurs bestiaux pour seconder la construction d'un établissement auquel on estime qu'ils n'ont pas contribué par là pour moins de seize mille francs. Le bien qu'a fait faire M. Bost n'est pas la moindre partie du bien qu'il a fait. Entre autres mérites, la charité à celui-ci : elle se gagne.

En face de la maison de la Famille évangélique, s'élève une excellente école. Le maître qui la dirige lui a été donné par M. Bost. Un soir, il rencontre un pauvre colporteur accablé de son fardeau, et que sa faiblesse rendait impropre à sa profession. Il l'aborde, le soutient, le recueille chez lui, et, après quelques entretiens, il lui reconnaît une aptitude plus élevée. Il croit voir en lui l'étoffe d'un instituteur populaire : mais l'instruction manque : il faut trouver des personnes bienfaisantes qui se réunissent pour placer le jeune homme dans une école normale. M. Bost sait les découvrir, et, au bout de trois ans d'études, il rappelle à lui un bon maître, auquel il confie les enfants de la paroisse.

Lorsqu'on s'approche de l'enfance pour l'assister, on rencontre trop souvent un navrant spectacle, celui de ces tristes infirmités qui dégradent la nature humaine, qui l'atteignent dans son plus noble caractère, la raison. Plusieurs de ces pauvres enfants en qui l'intelligence est comme obstruée par les organes et qui semblent à jamais privés des moyens de remonter au rang de créatures libres et morales, étaient envoyés pour trouver un asile dans la Famille évangélique. Mais la misère même de leur existence et la nature de leurs maux ne permettaient pas de les mêler à l'enfance saine et à la jeunesse valide. Ne pouvant se décider à les repousser, M. Bost les recueillait dans sa maison : il les y laissait vivre en paix dans une liberté sans péril. Mais, désespérant d'élever leurs instincts et de ranimer leur raison, il se désolait de ne leur sauver que la vie : lorsqu'un soir, pendant qu'on chantait un cantique, il surprit sur les lèvres d'une pauvre idiote un son inarticulé mais harmonique. Il conçut aussitôt l'idée que la musique réussirait peut-être à faire ce que n'avait pu faire la parole, et il entreprit de rendre l'enfant sensible aux accords de l'harmonium. L'expérience n'échoua pas. Cette âme engourdie sembla s'éveiller à ces sons réguliers. Bientôt ils furent répétés avec effort : des syllabes, des mots se firent entendre : en même temps la santé se raffermit : l'âme prit le dessus avec la vie. Après deux ans, l'idiote avait disparu : ce n'était plus qu'un enfant tardivement développé. M. Bost ne pouvait s'en tenir à ce premier succès, et il résolut de généraliser l'expérience. Alors il se rappela ces mots de l'Évangile de saint Jean :

« Il y a à Jérusalem, près de la porte des Brebis, la piscine qui est nommée en hébreu Bethesda. Elle avait cinq portiques dans lesquels étaient couchés un grand nombre de malades, d'aveugles, de boiteux, de ceux dont les membres sont desséchés, qui tous attendaient le mouvement de l'eau. Car un ange du Seigneur descendait en certain temps dans cette piscine et remuait l'eau [2]. »

Peut-être ne faut-il que construire la piscine, et la main divine remuera l'eau salutaire que la charité y aura versée. C'est animé par cette espérance que M. Bost part pour se procurer les ressources dont il a besoin, et bientôt il peut réunir, avec leurs surveillantes, vingt-cinq enfants longtemps jugés incurables, dans une maison de charité qu'il appelle du nom propice de Bethesda. Peu à peu l'établissement s'est agrandi, et il renferme aujourd'hui cinquante-cinq petites filles affligées de ces maux repoussants qui ont cessé d'être désespérés. La tenue de la maison, les résultats obtenus, ont excité l'admiration des visiteurs éclairés dont nous avons les témoignages. Il semble désormais qu'en présence de ces infirmités cruelles, la charité et la science avaient pris à tort le découragement pour l'impuissance.

Mais le bienfait ne pouvait demeurer restreint aux enfants d'un seul sexe. Chaque jour, on demandait place pour de jeunes garçons également infirmes. À eux aussi, il fallait un lieu de soulagement, d'éducation et de paix. Siloé est le nom de la piscine nouvelle que le ministre de l'Évangile a consacrée à cette œuvre de régénération physique et morale, et Siloé s'ouvre non loin de Bethesda [3].

Telles sont, Messieurs, les bienfaisantes institutions que rassemble la modeste commune de Laforce. Des témoins dignes de foi ont rapporté une impression profonde de ce qu'ils ont vu, et tous sont d'accord pour attribuer l'œuvre commune d'une charité collective à l'impulsion d'un seul homme. Lui seul anime encore ce qu'il a créé. Celui-là sans doute n'a pas besoin de récompense, et l'amour des hommes ne prend le nom de charité que lorsqu'il se sanctifie par l'amour de Dieu. C'est donc comme témoignage d'estime éclatante, c'est comme un encouragement et une recommandation qui s'adresse à tous, que l'Académie décerne à M. John Bost un prix de 3 000 francs.





Notes de l'auteur

1- Optimus quisque maxime gloria ducitur, Cicéron.

2- Jean, 5, 2-4. Les traductions ordinaires disent Bethsaida (maison de pêche). Bethesda, qui se lit dans le texte, est un mot syriaque qui signifie maison de charité.

3- Jean, 9, 7 et 11.


Charles de Rémusat
directeur de l'Académie française
Discours sur les prix de vertu 1860

Notes :

- voir Google livres : Recueil des discours, rapports et pièces diverses lus dans les séances de l'Académie française (1860-1869)

- Voir Académie française : Discours sur les prix de vertu 1926, par Georges Goyau

extrait :

Le rapporteur des prix de vertu, il y a soixante-cinq ans, rendait justice à l'œuvre des Asiles de La Force, issue du cœur du pasteur John Bost. L'œuvre, depuis lors, n'a fait que progresser ; les souffles d'évangélique ferveur, dont les âmes protestantes avaient été comme réchauffées par le mouvement du Réveil, ont tour à tour fait surgir du sol, en cette bourgade de Dordogne, trois asiles pour les détresses masculines et six pour les détresses féminines ; John Bost est mort, mais son esprit règne toujours, esprit d'amour fraternel dont toutes les souffrances éprouvent la vertu libératrice. Cette grande œuvre fut, par surcroît, une école ; et nous récompensons aujourd'hui une disciple des méthodes de La Force, dans la personne de Mlle Séguier, directrice de l'orphelinat de Brassas, dans le Tarn. Elle n'avait que dix-huit ans lorsque, en 1883, la direction des Asiles de La Force la chargea de fonder cet orphelinat.

Notice historique de la fondation des Asiles de Laforce par John Bost (1878)

L'Église chrétienne considérée comme Asile de la souffrance : thèse de John Bost présentée à la faculté de théologie de Montauban (1880)

Asiles de Laforce en 1878 : liste des bâtiments & résidents

La Famille - Béthesda - Ében-Hézer - Siloé - Béthel - Le Repos - La Retraite - La Miséricorde

Jubilé cinquantenaire des Asiles de La Force (1848-1898)

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