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John Bost

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Chez la duchesse de Sutherland
lettre de John Bost


Je puis enfin m'asseoir un instant et prendre en main une correspondance qui, depuis longtemps, existe dans le cœur. Mon voyage dans le Nord et dans la Grande-Bretagne a été des plus heureux, mais il m'a beaucoup fatigué, et surtout énervé. Je commence à peine à trouver un peu de repos et de calme (après des nuits sans sommeil, chemin de fer, en mer, ou dans des soirées). Dieu soit mille fois béni : j'ai fait, à tout prendre, un heureux voyage. Mes succès en argent reçu n'ont pas été tout à fait ce que j'aurais pu désirer, mais j'ai percé dans un cercle tout nouveau, dans la haute Société. Je suis resté presque tout le temps à Londres sans avoir visité une seule ville de province. Mon but, en restant à Londres, était d'obtenir l'entrée de Stafford House, la demeure de la Duchesse de Sutherland. Il y a quatre ans déjà que j'avais fait quelques tentatives pour obtenir une introduction auprès de la Duchesse, mais elles furent inutiles. Il y a deux ans je les renouvelai, mais sans résultat. Cette année, j'ai été plus heureux, et même complètement heureux.

Je fis à Paris la connaissance d'une dame d'honneur de la Reine. Cette dame connaissait beaucoup la Duchesse, elle se chargea de présenter ma demande et de solliciter une entrevue. M. Guizot écrivit aussi à la Duchesse. De mon côté, j'essayai de tourner une lettre aussi peu maladroite que possible et enfin m'arriva la permission de me présenter chez Son Excellence.



Je vous fais grâce des détails du récit de mes émotions. On m'avait dit : Stafford House est le plus beau palais de l'Angleterre, la Duchesse est une personne fort hautaine, etc. Figurez-vous donc, mon cher Monsieur, le pauvre pasteur de La Force, ou comme on l'appelle ici (à La Force), « le chef des idiots », se dirigeant vers ces demeures splendides pour être présenté à une grande dame.



Enfin Stafford House s'ouvre, ma carte est acceptée, je trouve d'abord plusieurs corridors tapissés de grands tableaux, de statues en tous genres, de tous maîtres. Bientôt, le grand « Hall » se présente à mes yeux, quelle magnificence ! Mais il fallait avancer : « Par ici, Monsieur, par ici. » À chaque pas, j'avais le désir de m'arrêter, mais j'étais rappelé à l'ordre. Enfin, j'arrive dans un immense salon. À droite et à gauche, s'étendent d'autres salons : des tableaux encore, des glaces qui me montrent sous toutes les faces à la fois. Je sens mes membres se glacer et ne puis avancer. « Par ici, par ici », répète le grand personnage qui doit recevoir les ordres pour m'introduire dans l'appartement voulu. Bientôt il disparaît, et me voici seul dans cette demeure féérique.



Je songeais, je rêvais... et bien plus encore, quand un certain bruit sourd, bientôt un frôlement, et enfin une porte dérobée se font entendre et s'ouvre pour me placer en présence de Mme la Duchesse de Sutherland.



Mon émotion fut de courte durée. Mme la Duchesse me prit la main avec une bienveillance et une sympathie qui me touchèrent bien vivement ; elle me fit asseoir près d'elle et notre entretien fut des plus simples. La Duchesse me dit enfin : « De tout mon cœur je mets ma maison à votre service pour une réunion publique. Voyez Lord Shaftesbury et M. Kinnaird, ils feront tous les préparatifs. Je m'estime très heureuse de pouvoir vous exprimer tout le bonheur que j'éprouve à recevoir dans ma maison l'ami de tant de pauvres malheureux. » Mme la Duchesse me serra la main à plusieurs reprises, m'accompagna jusqu'à la porte et me confia de nouveau au Monsieur qui m'avait introduit dans les appartements. dépeints plus haut.



Dix jours après, la réunion avait lieu. Lord Shaftesbury m'attendait auprès de la Duchesse. La grande salle « The Hall » était déjà pleine. Plusieurs darnes d'honneur étaient auprès de la Duchesse. Lord Shaftesbury m'introduisit par quelques paroles bien senties et enfin je me lançai et pus parler de ma chère France et des œuvres que j'aime tant.



La réunion a été excellente, il n'y a pas eu de contre-temps malgré la pluie torrentielle qui tombait au point de faire des rues de véritables ruisseaux. La Duchesse fit servir du thé et des gâteaux et, pendant ce temps, je répondais aux personnes qui désiraient avoir des explications ou qui venaient me dire des... tendresses (sic).



On n'avait pas annoncé de collecte, aussi fut-elle improvisée. Mais l'argent arriva plus tard. Peu de jours après, il y eut une deuxième réunion présidée par un excellent ami de la France et bien connu en Angleterre comme « le Protestant », Lord Roden. Les pasteurs les plus influents de la paroisse y assistèrent et me donnèrent le concours de leur parole et de leur sympathie. Cette réunion avait un entrain admirable. Tous les pasteurs parlèrent, avec un véritable enthousiasme, de l'histoire du protestantisme français.



Je crois donc pouvoir dire que ce voyage aura pour nos œuvres les résultats les plus heureux. La collecte en Angleterre aura produit près de 18.000 francs, peut-être 20.000 francs. Je ne le sais pas encore, mais ce qui n'est pas un « peut-être », c'est le nombre croissant d'amis que j'ai acquis dans tous les cercles de la société. Si j'avais pu rester un mois de plus à battre l'Écosse, je rentrais avec l'argent nécessaire pour payer toutes les dettes. Mais j'étais fatigué et, pour tout dire, j'avais le mal du pays...


John Bost
lettre à une famille du Havre
(17 août 1860)
duchesse de Sutherland

la duchesse de Sutherland

Stafford House

Stafford House

Lord Shaftesbury

Lord Shaftesbury

Notes :

- voir Wikipédia : Stafford House, aujourdhui Lancaster House, siège du Foreign and Commonwealth Office (ministère des affaires étrangères).

- voir Wikipédia : Harriet Howard, duchesse de Sutherland (1806-1868)

- voir Wikipédia : Lord Shaftesbury, ou Anthony Ashley-Cooper (1801-1885), est un philanthrope britannique.

Le Shaftesbury Memorial Fountain a été érigé en son honneur à Piccadily Circus. Il s'agit d'une fontaine monumentale surmonté d'une statue représentant The Angel of Christian Charity (l'Ange de la charité chrétienne), œuvre d'Alfred Gilbert. Cet ange de la charité chrétienne est souvent confondu avec le dieu grec de l'amour, Éros.

- voir Wikipédia : Lord Roden, ou Robert Jocelyn (1788-1870) est un homme politique irlandais et partisan des causes protestantes.

Notice historique de la fondation des Asiles de Laforce par John Bost (1878)

L'Église chrétienne considérée comme Asile de la souffrance : thèse de John Bost présentée à la faculté de théologie de Montauban (1880)

John Bost, le fondateur des Asiles de Laforce par le pasteur Léon Maury (1925)

John Bost et sa cité prophétique par le pasteur Alexandre Westphal (1937)

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