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Leopold Negre
Nos années d'Algérie
(1911-1919)



Je partis le premier au début de février 1910 après avoir soutenu ma thèse de docteur en médecine, et je faillis bien mal
débuter dans mon entreprise. Je devais prendre le Général Chanzy qui s'est perdu corps et biens sur les rochers de Minorque [1]. Heureusement mon beau-frère Henri Bex [2] qui allait souvent à Alger où il avait une succursale de sa maison de commerce m'avait conseillé de prendre trois jours avant l'Eugène Pereire qui venait d'être rénové, J'ai dû mon salut à ce conseil.

Je ne tardais pas, grâce aux Sergent, à trouver une belle villa avec jardin à Mustapha-Inférieur entre Alger et le jardin d'essai où allait être construit l'Institut Pasteur [3]. Nos meubles arrivèrent et un mois après, ma femme pouvait s'installer (avec Noëlly qui l'avait accompagnée) dans une maison prête à la recevoir. Nous jouissions de nos fenêtres et du jardin d'une vue sur Alger et sur le port.

Rapidement notre famille s'augmenta, en mai 1911, Yvonne naquit. Puis en décembre 1912 Jacques et Étienne. Jacques n'a vécu que pendant une année à cause d'une malformation congénitale du cœur.

Le coup fut rude, notre brave sœur Madeleine vint nous entourer. Nous nous étions tant attachés à ces jumeaux. Je raccompagnai le corps de Jacques en France, préférant le faire tout de suite dans le cas où nous ne resterions pas en Algérie.

Nous nous étions fait toute une bande d'amis dans la société d'Alger et dans le milieu médical. Nous nous sommes particulièrement liés avec les ménages de deux médecins qui travaillaient à l'Institut Pasteur, les docteurs Murat et Maurice Raynaud, du professeur Argaud de la faculté de médecine et de Monsieur Carcopino, directeur du Musée des antiquités et professeur à la faculté des lettres [4].

Dans l'Église j'avais été nommé tout de suite conseiller presbytéral, je m'occupais de l'école du dimanche et ma femme de l'école du jeudi.

Nous étions obligés de beaucoup recevoir. Ma femme était aidée en conséquence puisqu'elle a eu deux puis trois bonnes à partir de la naissance des jumeaux. Notre table était ouverte à tous les jeunes protestants de la métropole qui faisaient leur service militaire à Alger et à beaucoup d'hôtes de passage venant de France pour leurs affaires.

J'avais acheté un petit poney que nous attelions à une petite voiture et nous allions en promenade avec nos enfants, le plus souvent à l'orphelinat de Dély-Ibrahim dont nous nous occupions ma femme et moi. [5]

Chaque hiver, nous avions la douceur d'avoir près de nous pendant plusieurs mois, ma sœur Thérèse et son mari avec lesquels nous avions une très grande intimité. Henri, malade, venait se reposer tout en s'occupant de sa maison de commerce.

Nous recevions aussi très souvent les Calmette chaque fois que notre directeur venait de Lille en inspection et la famille du recteur Ardaillon qui nous avait accueillis d'une façon touchante.

En août 1914, la guerre éclata alors que ma femme et les enfants venaient de partir pour la France afin d'y passer comme d'habitude les vacances, d'abord à Nocé puis à Piedmarche.

Ma femme eut beaucoup de peine à revenir en octobre à Alger.

Comme mes autres collègues de l'Institut Pasteur d'Alger, j'avais été mobilisé sur place et rendant quatre années, j'eus sans aucun repos un travail accablant par la chaleur qui régnait à Alger. Je ne tardais pas à être chargé non seulement des analyses médicales civiles mais aussi des analyses pour les militaires et on me confia la préparation de tout le vaccin antityphoïdique et anticholérique nécessaires non seulement pour l'armée de toute l'Afrique du Nord, mais pour le corps expéditionnaire de l'armée de l'Orient.

Je ne pris de courts congés que pour aller chercher ma famille en France à la fin de l'été 1915. Elle avait pu y retourner, comme la guerre sous-marine en Méditerranée n'avait pas encore commencé. J'y retournais en 1917 pour la mort de mon beau-frère Bex et en juillet 1918 pour aller soutenir à la Sorbonne ma thèse de doctorat ès sciences. C'était en pleine guerre sous-marine et les voyages n'étaient pas faciles.

À cause du danger qu'ils auraient pu courir je n'ai pas voulu que ma femme et nos enfants retournent en France après 1915.

Pendant l'été 1916, j'avais loué une villa à Surcouf. Puis l'hiver suivant j'avais acheté à Jean-Bart à 30 km d'Alger [6] une maison que le gouvernement général de l'Algérie avait fait construire pour des pêcheurs bretons qu'on avait voulu y acclimater. L'essai n'avait pas réussi et ces maisons avaient été mises en vente. Le pasteur Begon-Bonnefon fit comme nous et devint notre voisin.

Pendant les étés 1916, 1917 et 1918, ma famille resta donc à Surcouf puis à Jean-Bart où nous avions cinq pièces avec un joli jardin et une vue magnifique sur la mer et la côte. Mon brave-beau frère avait mis à ma disposition l'auto de sa maison de commerce, ce qui me simplifiait les va-et-vient quand je pouvais y aller.

Ma femme avait auprès d'elle la famille Carcopino qui avait loué une villa pas loin de la nôtre et avec laquelle nos liens d'amitié ne cessaient pas de croître.

En septembre 1918, nos deux sœurs Madeleine et Germaine, passant outre la guerre sous-marine, se décidèrent à venir nous trouver à Alger. Elles passèrent le mois de septembre à Jean-Bart puis elles restèrent avec nous à Alger où elles étaient encore le jour de l'Armistice le 11 novembre. Puis elles repartirent suivies de peu par ma femme qui avait hâte de revoir ses parents après trois ans de séparation.

J'allais alors mûrir une grave décision. J'avais cru pendant quelques années m'établir définitivement à Alger tant j'aimais la vie que nous y menions. Les mois radieux de l'hiver faisaient oublier ce que l'été avait d'un peu dur avec le sirocco qui soufflait parfois ou avec la chaleur humide du mois de septembre. J'avais été tout de suite conquis par l'attrait des missions que j'avais à accomplir dans le bled où l'on se déplaçait en auto, à cheval ou à mulet dans une nature dont les aspects se renouvelaient sans cesse.

À la mort de l'agrégé de parasitologie, j'avais accepté d'être chargé de ce cours et plus tard pendant la guerre j'avais fait aussi celui de microbiologie.

Au point de vue du travail, j'avais trouvé les matériaux que j'escomptais. Avec Raynaud, j'avais prouvé pour la première fois l'existence, à côté de l'agent de la fièvre de Malte, de micrococcus paramelitensis, comme il y a des paratyphiques à côté des bacilles typhiques. J'avais fait pendant la guerre une étude approfondie des bacilles paradysentériques et pseudodysentériques, principalement sur les soldats venant d'Orient.

Avec Boquet j'avais cultivé pour la première fois l'agent d'une maladie des chevaux, le cryptocoque de Rivolta qui cause la lymphangite épizootique et j'avais, avec ces culture, préparé un vaccin pour le traitement de cette affection. J'avais été aux prises avec une épidémie de choléra en 1912 pris de peste pulmonaire dont j'avais décelé les premiers cas. J'avais d'autre part fait des recherches sur les bactéries thermophiles du Sahara qui avaient constitué le sujet de ma thèse de doctorat ès sciences.

Enfin, il me semblait que je n'aurais jamais le courage d'abandonner notre petite maison de Jean-Bart. Mais j'ai toujours pensé que les considérations morales doivent passer avant les considérations matérielles. Nous avions de la peine à nous habituer à la mentalité algérienne.

Revenant sur les promesses qu'il m'avait faites, Sergent m'obligeait de choisir entre ma situation à l'Institut Pasteur et celle à la Faculté. Notre désaccord, comme cela s'était produit entre Boquet et lui, allait croissant.

Je n'ai pas voulu que mes enfants se fixent en Algérie et j'ai demandé de rentrer à l'Institut Pasteur de Paris.

Léopold Nègre
suite : Nos années à Paris
Notes :

1- Le Général Chanzy, un paquebot de la Compagnie générale transatlantique, fut pris dans une tempête lors de la traversée des îles Baléares, entre Majorque et Minorque, dans la liaison Marseille-Alger. Il s'est brisé sur les rochers de la Punta Nati, au nord-est de l'île de Minorque, le 10 février 1910, en faisant 155 victimes. On compte un seul survivant.

Un phare sera construit l'année suivant le drame.

Voir les sites : Général Chanzy & historia del Général Chanzy

2- Henri Bex (1880-1916) est l'époux de Thérèse Dautheville (1888-1966), le demi-sœur de Léopold Nègre, fille de Samuel Dautheville (1849-1940) et Suzanne Leenhardt.

Après la mort d'Henri Bex, Thèrèse Dautheville se remarie en 1923 avec son cousin germain Marc Dautheville (1887-1937), petit-fils d'Henri Westphal (1833-1859) et Inès Leenhardt (1833-1878).

3- Mustapha est le nom d'une ancienne commune située à l'est d'Alger, aujourd'hui سيدي امحمد Sidi M'Hamed.

Ce lieu était à l'arrivée des Français en 1830, occupé par les Ottomans. Une villa appartenant à la famille du dey Mustapha Pacha II accueillait alors les blessés et les malades. Un hôpital Mustapha Pacha fut construit plus tard. Une commune fut créée du nom de Mustapha. Puis la commune a été rebaptisée en l'honneur de Sidi M'hamed Bou Qobrine.

Le jardin d'essai du Hamma : voir Wikipédia

L'Institut Pasteur d'Algérie se situe rue du docteur Laveran (de 1909 à 2005), en amont du jardin d'essai, à بلوزداد Belouizdad (autrefois Belcourt). Voir Google maps.

4- Voir Antiquités africaines : Jérôme Carcopino et l'Afrique du Nord par Jacques Heurgon (1972)

5- Voir Gallica : L'orphelinat protestant de Dély-Ibrahim, in Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècle (1893)

دالي إبراھيم Dely Ibrahim est une commune située à l'ouest d'Alger. L'Institut Pasteur d'Algérie y est installé depuis 2005.

6- Jean-Bart est le nom d'une ancienne commune, aujourd'hui المرسى El Marsa, à l'extrémité est de la baie d'Alger. Voir Google maps.

Surcouf, aujourd'hui Aïn Taya, se situe, sur la côte, à 7 km à l'est de Jean-Bart.

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biographie par Jean Bretey, Annales de l'Institut Pasteur

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