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Leopold Negre
Nos années à Paris
(1919-1961)



Mr Calmette qui était resté enfermé dans Lille pendant les quatre années de l'occupation allemande, venait d'être nommé sous directeur de notre maison mère. Il nous prit, Boquet et moi, comme chefs de laboratoire dans son service ; nous nous installâmes dans une partie du service des vaccins vétérinaires. Mr Calmette avait fait son cabinet et ceux de ses secrétaires au deuxième étage dans les chambres de l'appartement de Pasteur.

Alors commence pour nous une vie intense de travail. Calmette avait préparé avec Guérin, à Lille, une souche de bacilles tuberculeux devenue complètement avirulente par douze années de culture sur pomme de terre à la bile de bœuf.

Les deux auteurs s'étaient rendu compte que ce microbe, qu'ils ont nommé BCG (Bacille de Calmette et Guérin) était très bien supporté par les animaux auxquels ils l'inoculaient, sans produire chez eux le moindre trouble et que préalablement inoculé à de jeunes génisses, il les rendait résistantes à une infection d'épreuve virulente. Les expériences sur la vaccination des génisses avaient été interrompues par la guerre.

Calmette reprit avec Boquet et moi l'étude du bacille bilié. Nous pûmes donner une description complète de ses propriétés biologiques, établir son innocuité et son pouvoir immunisant chez les animaux de laboratoire, et nous préparâmes les ampoules de BCG qui servirent à vacciner les premiers nouveaux-nés contre la tuberculose.

Jusqu'à ma retraite et spécialement après la mort de Calmette, je n'ai pas cessé de défendre le BCG par mes travaux et mes livres et par mes conférences en France et à l'étranger.

À la suite des travaux de mon élève Rosenthal, j'ai mis eu point avec Jean Bretey une nouvelle technique de vaccination par scarifications cutanées qui, par son innocuité, sa simplicité et son efficacité, tendait à se substituer aux autres méthodes précédemment employées.

Avec Boquet, j'ai préparé l'antigène méthylique dont nous avons démontré expérimentalement l'efficacité dans le traitement de la tuberculose. Délivré par l'Institut Pasteur, il est employé surtout dans les formes externes et chirurgicales de cette maladie.

Enfin, mon activité scientifique a été aussi consacrée à l'étude du virus tuberculeux et des conditions qui peuvent aggraver son action dans l'organisme ou la freiner.

Pour remplir un tel programme, les journées n'étaient que trop courtes. Du reste, Calmette nous donnait l'exemple le premier.

À 9 heures du matin, nous montions dans son cabinet pour le premier entretien de la journée. Dans le courant de la matinée, il descendait au laboratoire. Il y venait presque toujours au début et à la fin de l'après-midi.

En 1931, lorsque le bâtiment de la tuberculose a été construit, Guérin, qui était revenu de Lille quatre ans auparavant, a pris la direction du service de préparation du BCG, Calmette m'a confié celle du service de contrôle et de recherches sur la vaccination antituberculeuse, Boquet a été mis à la tête du service de recherches sur les bacilles virulents.

Mes fonctions m'ont donné l'occasion d'accomplir de nombreux voyages. Déjà, jeune étudiant, j'avais visité les îles Baléares, le sud de l'Autriche, la Dalmatie et le Monténégro, la Belgique, la Hollande, les bords du Rhin, l'Alsace, le Nord de l'Allemagne, le Danemark et la Norvège jusqu'aux Lofoten.

En 1927, Calmette m'a envoyé pour le représenter au premier congrès panaméricain de la tuberculose qui se tenait à Cordoba en république argentine. Je me suis arrêté à l'aller et au retour à Rio de Janeiro et à Montevideo où mes bateaux relâchaient. J'ai séjourné en république argentine à Buenos Aires, à La Plata et à Cordoba. Enfin, j'ai franchi la Cordillère des Andes par le chemin de fer transandin et j'ai fait un séjour à Santiago du Chili.

Plus tard, faisant une tournée de conférences sur le BCG j'ai parcouru le Maroc avec ma femme qui m'avait accompagné pour voir André faisant son service militaire là-bas. Enfin, en 1936 et en 1938, j'ai été chargé de mission au Canada français pour y faire des conférences sur la tuberculose et m'occuper de la création de l'Institut de microbiologie et d'hygiène de Montréal. Dans ces deux voyages, j'ai eu la joie d'avoir ma femme avec moi. Nous avons eu l'immense joie de retrouver là-bas des Français que les événements ont séparés de nous mais qui ont conservé un attachement indéfectible à leur pays d'origine. Un grand nombre d'entre eux sont devenus pour nous de chers amis qui ont tout fait, surtout dans la période difficile que nous venons de traverser de 1939 à 1945, pour nous témoigner leur affection.

Calmette est mort en 1933, Guérin a pris sa retraite en 1942, Boquet et moi en 1946.

J'ai eu la joie de voir tous les élèves, que j'ai formés et qui ont été mes collaborateurs pendant de nombreuses années, prendre nos successions ou occuper des situations éminentes. Jean Bretey a pris la direction de la tuberculose, Frédéric Van Deinse, celle du service du BCG, Noël Rist est chef de laboratoire, Armand Frappier est devenu directeur de l'Institut de microbiologie et d'hygiène de Montréal, Sol Roy Rosenthal dirige les laboratoires de préparation du BCG à Chicago. [1]

Je n'ai pas pu accomplir cette tâche, écrire de nombreux traités et diriger la revue d'hygiène sans sacrifices personnels.

Lorsque je suis revenu d'Alger en 1919, mon traitement était de 800 francs par mois [2], et bien que légèrement amélioré à mesure que le franc se dévaluait, je n'ai toujours eu qu'un traitement très modeste.

On m'a mis à la retraite au moment où, à l'Institut Pasteur, un grand effort financier a, à peu près, homologué ses traitements avec ceux de l'université.

Je n'aurais pas pu faire le peu que j'ai accompli sans le courage et la compréhension de ma femme, qu'elle avait su inculquer aussi à nos enfants. Elle s'est toujours ingéniée pour qu'il ne leur manque rien malgré les moyens modiques dont elle disposait et pour leur faire un foyer si joyeux qu'ils en conservent tous un impérissable souvenir. Pour eux, comme pour moi, elle a été la bienfaisante fée à laquelle on allait se confier dans les moments d'inquiétudes et d'angoisse et qui, par le seul fait de sa présence et de ses conseils, aplanissait toutes les difficultés.

Pendant tout le cours des études de nos enfants, depuis notre retour d'Algérie, nous avons habité au 23 de la rue des Fossés-Saint-Jacques [3]. La grande salle à manger et le salon contigus, nous ont permis de beaucoup recevoir les amis de nos enfants. On y a dansé, on y a fait de la musique. André, autours de ses études en médecine, avait, avec son ami Serge Lefebvre, monté un jazz, grâce auquel il gagnait un peu d'argent. Le samedi soir, des lits pliants s'installaient souvent dans les chambres et les débarras pour les amis des enfants auxquels notre table était sans cesse ouverte. Je passais la plupart de mes jours de congé dans la petite villa que je m'étais aménagée à Bures-sur-Yvette [4] et où je prenais souvent nos enfants avec moi. Dans le calme de la campagne et en jardinant, je me remettais de mes fatigues de la semaine.

Nous allions régulièrement, chaque semaine, dîner avec nos enfants chez mes beaux-parents. Ma belle-mère continuait à faire leur éducation comme elle avait fait celle de ses filles. Nous nous retrouvions aussi le dimanche à la Maison fraternelle où nous allions à cause de sa proximité plutôt qu'à Pentemont dont j'étais l'un des conseillers presbytéraux. [5]

J'y ai fait un groupe à l'école du dimanche tant que mes enfants l'ont suivie. Puis après avoir été éclaireurs, les garçons sont devenus chefs de troupe tandis qu'Yvonne était, avec son amie Jacqueline Patry, cheftaine de louveteaux à l'œuvre de la Bienvenue.

La mort est venue éclaircir les rangs de notre famille : ma mère est morte en 1921, mon père en 1940 : Jean Charon en 1921, Germaine en 1922, ma belle-mère en 1927, mon beau-père en 1935.

Puis les oiseaux ont commencé à s'envoler de notre nid : Yvonne en 1930, Pierre en 1931, Étienne en 1932, André en 1936. Leurs mariages n'ont pas été pour nous un appauvrissement mais un enrichissement car ils nous ont donné un fils et trois filles de plus.

Nous avons quitté la rue des Fossés-Saint-Jacques pour prendre un appartement plus petit et plus près de l'Institut Pasteur, 197 rue de Vaugirard, puis 11 rue Émile Duclaux, où nos enfants ont veillé tendrement sur nous. [6]

Nous avons eu des peines et des joies, mais ces dernières ont amplement supplanté les premières. Nous avons connu avec les André et les Étienne la douleur de perdre de jeunes enfants. Mais nos garçons ont tous échappé en 1939 à la captivité. Ils ont tous bien réussi dans leurs carrières respectives et ils ont des femmes vaillantes qui s'efforcent de vous élever dans la voie que nous leur avons tracée.

Léopold Nègre
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Notes :

1- Voir sur le site des archives de l'Institut Pasteur : Albert Calmette (1863-1933), Camille Guérin (1872-1961) , Alfred Boquet (1879-1947)

Jean Bretey (1903-1989), Frédéric Van Deinse (1890-1974), Noël Rist (1906-1990)

Lire la biographie de Léopold Nègre par Jean Bretey

L'Institut de microbiologie et d'hygiène de Montréal porte aujourd'hui le nom d'Institut Armand Frappier. Voir Wikipédia : Armand Frappier

Voir Musée Armand Frappier : Armand Frappier, pionnier de la médecine préventive.

« Lorsque le docteur Frappier arrive à l'Institut Pasteur, le BCG est employé depuis huit ans avec succès. Les expériences menées par le docteur Nègre, après celles de Calmette et de Guérin, prouvent que le vaccin est efficace et inoffensif, et que la grande peur des Américains de voir réapparaître la virulence est sans fondement. Le voici rendu aux sources mêmes de la microbiologie et de la lutte contre la tuberculose. C'est là toute une expérience pour le docteur Frappier, car c'est à cette époque qu'il apprend à produire le vaccin BCG. Convaincu d'avoir enfin une arme efficace contre la tuberculose, le docteur Frappier revient au pays avec un très précieux bagage : un flacon contenant la souche du fameux BCG ! »
Armand Frappier, son voyage à l'Institut Pasteur


2- Ce traitement correspond approximativement au smic aujourd'hui. Voir Insee : convertisseur

3- La rue des Fossé-Saint-Jacques (Val-de-Grâce, Paris 5e), est situé à côté du Panthéon : voir Google maps, Wikipédia

4- Bures-sur-Yvette se situe à 25 kilomètres au sud de Paris, dans la vallée de Chevreuse.

5- Voir historique du temple de Pentemont, rue de Grenelle, Paris 7e.

Voir historique de la Maison fraternelle, rue Tournefort, Paris 5e. Elle a été fondée en 1910 par la paroisse de Pentemont. Son premier pasteur était Philippe de Félice.

6- Le 197 rue de Vaugirard (Paris 15e) est situé à côté de l'Institut Pasteur, 25 rue du docteur Roux (quartier Necker) : voir Google maps.

La rue Émile Duclaux se trouve à côté.

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biographie par Jean Bretey, Annales de l'Institut Pasteur

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