Le 17 juillet dernier est décédé un de nos confrères, M. James Jackson, laissant un testament dans
lequel il a distribué, par parts égales, une somme de cent mille francs entre neuf sociétés, parmi lesquelles figure la « Société de Linguistique
».
Notre confrère était le petit-fils de James Jackson, qui fut chargé, par le gouvernement français, à la chute
du premier Empire, de créer en France l'industrie de l'acier fondu qui n'avait existé jusqu'alors qu'en Angleterre.
Le frère de notre bienfaiteur, M. William Jackson, qui l'a suivi dans la tombe à quinze jours d'intervalle,
a écrit dans une précieuse brochure l'histoire de sa famille (1). C'est une histoire intéressante et qui méritait d'être
racontée, que celle de cet homme venant implanter dans les montagnes de Saint-Etienne une branche nouvelle de travail, et luttant avec ses
cinq fils contre les influences intéressées à faire échouer leur tentative. Ces hommes ont doté notre pays d'une immense industrie, et presque
toutes les usines métallurgiques des bassins de la Loire et du Doubs sont sorties de leurs créations.
C'est là, à Assailly (Loire), que naquit James Jackson, le 9 septembre 1843. Par sa mère, il descendait de la grande famille huguenote des
fabricants des environs de Montbéliard, les Peugeot.
Il vint à Paris à douze ans et, au lycée Bonaparte, il se distingua par son ardeur pour la géographie. Grand voyageur, ayant hérité de l'amour
de la race anglaise pour les courses à travers le monde, connaissant plusieurs langues, esprit exact et rigoureux, homme de conscience et
de fidélité à sa tâche, il était né pour la place d'archiviste-bibliothécaire de la Société de Géographie, qu'il a occupée pendant douze années.
Avant de se consacrer entièrement à cette tâche, il avait fait, au Muséum et dans les amphithéâtres de dissection, les meilleures études d'histoire
naturelle et de physiologie.
James Jackson était un bibliothécaire comme il y en a peu. Non seulement il s'acquittait de ses fonctions avec un zèle infatigable et une
conscience scrupuleuse, mais il enrichissait par des dons généreux les collections dont la garde lui était confiée.
Lorsqu'il résigna ses fonctions, la Société de Géographie lui décerna une médaille d'or, et je Vais faire des emprunts importants au rapport
rédigé à cette occasion par M. Edouard Caspari, président de la Commission centrale (2) :
« J. Jackson savait, avec un zèle et une persévérance incomparables, et au prix de démarches nombreuses, intéresser les éditeurs et les auteurs
à l'accroissement de son fonds ; il savait surtout, quand un ouvrage lui paraissait avoir sa place marquée sur ses rayons, l'y faire figurer
à ses frais. Aussi n'est-il que juste de faire honneur à son activité et à sa générosité infatigables des progrès considérables que la Bibliothèque
a faits sous sa direction. Il ne s'est pas contenté de remplir avec une conscience exemplaire une tâche absolument gratuite, et qui lui prenait
le plus clair de son temps, mais il y a contribué largement de sa bourse.
Ce n'est pas seulement le chapitre des livres et impressions qui lui est redevable : il s'est appliqué à réunir une très belle collection
de vues photographiques qui compte actuellement plus de 17 000 feuilles de tous les pays du globe, dont une partie exécutée par lui-même ;
il a poursuivi avec une louable ténacité la constitution d'une collection, peut-être unique, de portraits de géographes et de voyageurs qui
atteint, aujourd'hui, le chiffre respectable de 2 300 environ.
En plus des communications intéressantes faites aux séances, notre bibliothécaire a publié des bibliographies géographiques fort appréciées
des travailleurs. Il a passé de longs mois à établir, en dehors de son travail quotidien, la table analytique des 5e et 6e séries du Bulletin,
comprenant les années 1861 à 1880. » Cette table manuscrite doit être imprimée prochainement aux frais de Madame Jackson. On trouvera,
en note, l'indication des autres ouvrages dus à la plume de notre confrère (3).
Sa vie fut simple et modeste comme son caractère. Bien que la situation de fortune atteinte par sa famille le dégageât de tout souci matériel,
on peut dire qu'il n'a pas cessé un instant de travailler jusqu'au moment de sa mort. Son activité était incessante, au point de paraître
par moment fiévreuse. Ainsi que l'a dit M. F. Schrader dans l'éloge qu'il lui a consacré au nom du Club Alpin français, qui profite également
des libéralités de M. J. Jackson : « C'est par milliers qu'il rapportait de ses voyages des photographies de sites géographiques ou géologiques
qu'il distribuait ensuite aux sociétés de géographie et d'alpinisme ».
Son zèle et son dévouement s'exerçaient sous toutes les formes. En 1871, pendant la Commune, il se prodigua à soigner les blessés ; et, dans
un de ses voyages en Amérique, le navire de la Compagnie Transatlantique, sur lequel il revenait de New-York, ayant perdu sa boussole, ce
fut lui qui prêta ses instruments au capitaine, et qui contribua au salut des passagers.
Telle était sa conscience scientifique que, lorsqu'il travaillait à son beau livre : Liste provisoire de bibliographies géographiques
spéciales, ne trouvant pas à Paris, ni à Londres, tout ce qu'il lui fallait, il alla à Harvard-University, à Boston, où il travailla pendant
six mois, et d'où il revint avec sa Bibliographie complète.
Il a eu des amis dévoués et fidèles, et c'est dans une lettre émue qu'un d'entre eux, M. le pasteur
Samuel Berger, professeur à la Faculté de Théologie protestante de Paris, a bien voulu m'adresser, que j'ai puisé la plupart des renseignements
contenus dans cette notice.
Tel fut cet homme de bien qui s'intéressait aux manifestations les plus nobles et les plus variées de l'activité humaine, et qui a laissé
des preuves de cet intérêt qui lui méritent la reconnaissance de notre Société. Sa vie peut être citée comme un exemple, et on aurait pu écrire
sur sa tombe :
« Vitam transiit bene faciendo. »
1. William-F. Jackson : James
Jackson et ses fils, Notice sur leur vie et sur les établissements qu'ils ont fondés ou dirigés en France. In-4 avec trois héliogravures
et un plan. Paris, 1893. Tiré à 275 exemplaires.
2. Bulletin trimestriel de la Société de géographie, 1894, 2e trimestre, page 196. Rapports
sur les prix décernés par la Société de Géographie dans sa séance du 20 avril 1894.
3. Les Voyages en Islande ; traduit de la « Saturday Review » du 14 décembre 1872. Alger, 1873, in-16 de 14 pages.
Liste provisoire de Bibliographies géographiques spéciales.
Editée par la Société de Géographie. In-8 de 340 p. 1881.
Le Gulf-Stream. Communication faite au Congrès de Rouen de l'Association pour l'avancement des sciences de 1883.
In-8.
Rapport de l'Archiviste-Bibliothécaire adressé à la Commission centrale de la Société de Géographie pour l'exercice 1887. In-12.
Socotora. Notes bibliographiques. Extrait de la Revue de Géographie. In-8 de 39 p. 1892.
Tableau de diverses vitesses exprimées en mètres par seconde. In-8.
![]() |
James Jackson (1843-1895) : photographies | |
![]() |
Deux frères (William & James) par Samuel Berger, hommage (1895) | |
![]() |
James Jackson, Médaille d'or de la Société de géographie (1894) | |
![]() |
Tableau de diverses vitesses exprimées en mètres par seconde, par James Jackson (1885) | |
![]() |
Gulf Stream : article de James Jackson (1885) | |
![]() |
Liste provisoire de bibliographies géographiques spéciales, par James Jackson, Société de Géographie (1881) | |