archives famille
William & James Jackson





Deux frères
par le pasteur Samuel Berger
(1895)

In morte quoque non sunt divisi.




Je désire consacrer ces lignes à la mémoire de William et de James Jackson, morts à cinq semaines de distance, James le 17 juillet et William le 21 août 1895. Ces deux frères qui consacré leur vie tout entière, l'un à l'Église, L'autre à la science. Ils ne doivent pas être oubliés. Les notes qui vont suivre n'ont pas d'autre prétention que d'être un témoignage d'affection et de rappeler quelques souvenirs. Il y aurait de l'intérêt à rechercher les traces de tout ce que nos deux amis ont fait et à les suivre à travers toute leur carrière, mais ce n'est pas la tâche que je me suis proposée. Je voudrais simplement montrer leur vie telle que j'en ai été le témoin, et dire ce qu'ils ont été aux yeux de ceux qui les ont vu de près. Les Jackson descendent d'une famille de quakers du Lancashire. William Jackson a raconté, dans un très beau livre écrit pour ses enfants, l'odyssée de son grand-père, James Jackson, qui vint en France en 1814, avec ses cinq fils, sur l'appel du gouvernement de la première Restauration, apportant avec lui le secret de la fabrication de l'acier fondu. Napoléon le reçut pendant les Cent-Jours, la duchesse d'Angoulême vint plus tard visiter ses ateliers. Mais ni la bonne volonté du gouvernement, ni le travail opiniâtre du père et des fils, soutenus par la collaboration de vaillantes jeunes filles, ne purent épargner à la famille de dures épreuves. Ce fut la gêne d'abord, puis un procès ruineux dans lequel la jeune industrie importée par les Jackson fut sur le point de sombrer. Le livre auquel j'emprunte ce récit constitue un chapitre singulièrement instructif de l'histoire de l'industrie française : c'est l'histoire d'une famille qui a créé de grandes choses.

En 1830, la famille, quittant Saint-Étienne, vint s'établir à Assailly, où elle fonda l'usine qui existe encore. Je ne parle pas des autres créations de cet homme énergique et de ses fils. C'est à Assailly que William et James naquirent, l'aîné le 20 décembre 1841 et le cadet le 9 septembre 1843, du mariage du second fils du grand-père Jackson, William, avec Mademoiselle Louise Peugeot.

James Jackson, le grand-père, avait eu dix enfants, dont neuf ont fondé une famille.

M. William Jackson, le père de William et de James, quitta Assailly en 1852 pour s'établir à Paris. C'était un homme d'une grande bonté et d'un esprit très distingué. La vie avait été dure pour lui comme pour son père. Il laissa la mémoire d'un homme d'honneur et de probité, et son fils William a pu écrire l'histoire de sa vie et de ses luttes, pour servir de modèle à ses enfants. Il s'endormit en paix, au mois de septembre 1858, à l'âge de soixante-deux ans.

Mme Jackson était née à Hérimoncourt, au pays de Montbéliard. Les Peugeot étaient originaires d'un village voisin, Vandoncourt : ils possédaient à Hérimoncourt, dans un ravin retiré, et à Pont-de-Roide, aux bords du Doubs, des fabriques de grosse quincaillerie et de scies. Dès les premiers temps, ils étaient entrés en relations d'affaires avec le grand-père Jackson : en 1842, les quatre frères Peugeot s'associèrent avec les fils Jackson. Quatre ans auparavant, M. William Jackson avait épousé la sœur des frères Peugeot. Mon père, qui était fils du pasteur de Vandoncourt, avait connu Mademoiselle Jackson dans son enfance : c'est ainsi qu'à peine arrivés à Paris, en 1855, nous fûmes en relations avec une famille où nous devions trouver des amis de toute la vie.

Toute la vie, hélas ! c'est bien peu de chose, lorsque deux frères s'en vont, jeunes encore, presque en même temps. Leur mère vécut avec eux jusqu'en 1878. C'est avant tout à elle qu'ils doivent ce qu'ils ont été.

Le caractère le plus apparent de Mme Jackson était la simplicité. Enfant de la campagne, elle a conservé toute sa vie ce naturel parfait, cet équilibre de l'esprit et du cœur, cette tranquillité d'âme et cette possession de soi-même qui sont le résultat d'une éducation sans prétentions. Modeste au-dessus de toute idée, elle n'aimait pas à laisser voir quelle était la distinction de son esprit. Et pourtant elle réservait bien des heures chaque jour à la lecture. Mme de Sévigné et Saint-Simon étaient ses auteurs favoris. Elle aimait à réunir à sa table, outre les amis de ses enfants, quelques hommes de science et de goût. Jamais une maison n'a été plus hospitalière que la sienne, jamais aussi un cœur n'a été plus délicatement généreux. De sa tendresse pour ses enfants, de sa piété et de la profonde humilité de son cœur, je n'en parlerai pas : je dirai seulement que c'était une femme d'une rare fermeté et d'un esprit de suite qui ne se démentait jamais.

Le premier précepteur qui ait été donné aux deux enfants a exercé sur eux une profonde et durable influence. C'était M. Félix Kuhn. Les deux années (1848-1850) où ils ont été, tout jeunes encore, sous sa direction, il est toujours testé dans leur cœur la plus tendre et la plus reconnaissante affection pour lui. Devenu plus tard pasteur à Paris, M. Kuhn s'est trouvé rapproché de ses anciens élèves et c'est alors qu'a commencé, entre William et son ancien maître, cette collaboration qui résultait naturellement d'une parfaite unité de foi, de sentiments et de volonté. Mais nous n'en sommes pas à ce moment.



Félix Kühn

le pasteur Félix Kuhn
(voir portraits de pasteurs)





Quand je les vis la première fois, William et James étaient deux beaux garçons, vigoureux et bien découplés, anglais par leur amour pour les exercices physiques, mais bien français par l'ouverture de leur esprit. Je ne voudrais pas m'arrêter à parler de leur ' enfance. Elle a été très gaie. Nous avons pratiqué ensemble tous les jeux et tous les amusements. Ils suivaient tous deux les cours du lycée Bonaparte. Leurs études furent très bonnes. William se distinguait particulièrement par la vivacité de son intelligence. Quant à James, à quinze ans il avait trouvé sa voie : il émerveillait ses professeurs par l'art qu'il avait de dessiner des cartes géographiques. Je ne 1pense pas que jamais un élève de lycée se soit attaché à la géographie autant que lui.

Mon père était leur pasteur : c'est lui qui dirigea leur instruction religieuse. Tout jeune encore, William reçut de cet enseignement les impressions les plus profondes. On n'attend pas de moi que que je dise ce qu'a été mon père : je rappellerai seulement ce qu'il a été pour William et ce que William a été pour lui, C'était un pasteur avant tout, je dirais un directeur spirituel s'il n'avait eu pour principe constant d'amener les âmes à Dieu et de les laisser ensuite sans intermédiaire entre ses mains. Il avait trop le respect de la conscience pour s'imposer jamais à elle. Mais ses conseils étaient la sagesse même. Il était aussi indulgent pour les autres qu'inflexible pour lui-même. Sa foi était très ferme, mais il n'en discutait pas volontiers les bases : il estimait, en effet, ces choses trop sérieuses pour être livrées aux conversations et trop précieuses pour être mises en danger par la polémique. Il n'aimait à porter l'entretien que sur un point, qui pour lui était la clef de tout le reste, sur la doctrine du péché et de la grâce, sur l'étude du cœur humain et de sa misère naturelle, sachant que la doctrine chrétienne tout entière sort nécessairement du besoin de la grâce de Dieu. Grave et toujours sérieux, il était néanmoins d'une grande douceur. Ami de l'enfance, il était un éducateur comme il y en a peu. Il s'appliquait surtout à développer la volonté de l'enfant, estimant qu'il n'est rien dans la vie au-dessus du caractère. J'en ai dit assez. On a compris à quel pasteur l'éducation de nos amis avait été confiée. Qu'il me suffise de dire encore que, dans tout son ministère, il n'a pas eu de plus douce jouissance que d'avoir rencontré un élève tel que William. Ce fut une touchante amitié que celle du pasteur déjà âgé et de ce tout jeune homme. Mais il me semble que James ne m'aurait pas permis d'écrire ceci sans ajouter aussitôt que, lui aussi, il a été tendrement attaché à mon père et que mon père l'a, lui aussi, beaucoup aimé.

Un autre pasteur a partagé avec mon père l'affection des deux jeunes gens, c'était M. Meyer. Lui aussi, il était l'homme d'une profonde conviction, servie par un grand talent de parole et par une richesse de nature extrême. Très gai, il aimait à jouer avec les enfants et je n'ai jamais entendu un rire plus franc que le sien : mais il savait être sévère aussi. Musicien, excellent artiste en toutes choses, il jouissait beaucoup de la vie et il la voyait par ses côtés les plus beaux. Bien qu'il fût moins grave que n'était mon père, il était beaucoup plus homme d'autorité. Il était, lui, un directeur de consciences au sens le plus élevé du mot, et sa correspondance montre quel tact exquis il apportait dans ses conseils et dans ses directions. Peut-être cet esprit de commandement, qui était si puissant en lui, causait-il parfois des révoltes douloureuses dans les caractères qui ne pouvaient pas se soumettre. Fermement attaché à l'Église luthérienne, il l'aimait dans son esprit, dans sa vie, dans le caractère de sa piété, dans sa théologie, dans ses cantiques et dans son culte, et cet amour était un amour intelligent et raisonné. C'est sans doute à lui, pour une grande part, que William dut cet amour passionné pour son Église qui a rempli toute sa vie.

William n'avait pas plus de dix-huit ans, je pense, lorsqu'il entra au service de l'Église. En voyant son sérieux, nous avions cru qu'il se destinait au saint ministère, mais mon père ne l'y a jamais poussé. C'est d'une autre manière qu'il lui était réservé de servir Dieu. Un des premiers soucis de M. Meyer, nommé en 1857 président du Consistoire, avait été d'organiser dans toutes les paroisses de l'Église le diaconat. Les différentes sections de ce corps se réunissaient à part chaque semaine, et toutes ensemble tenaient, chaque mois, une réunion commune. En même temps qu'il entrait à l'École de droit, William se fit recevoir membre de la diaconie de notre paroisse. C'étaient de belles séances que celles de ce temps-là. Le soin des pauvres n'était dans ces réunions, notre seul objet. Très convaincus de leur devoir comme membres de l'Église, les diacres tenaient à discuter entre eux toutes les questions qui intéressaient soit leur paroisse, soit l'Église en général, et bien souvent ils ont chargé leur pasteur d'exprimer au Consistoire leurs désirs. William Jackson était, è cet égard, un des plus ardents. Peut-être parce qu'il était le plus jeune, il était aussi le plus pénétré du devoir des laïques dans l'Église : il aurait voulu que les diaconies fussent de plus en plus des conseils de paroisse et les « propositions de M. Jackson » ont été pendant bien des années discutées avec passion dans le diaconat. N'avait-il pas raison de croire qu'une Église est sans force si elle ne se base pas sur une vie paroissiale très intense, sur l'activité de chacun dans sa sphère et sur la direction de toutes ces activités vers un même but qui est le bien de l'Église ?

En même temps que William entrait, à sa manière, au service de l'Église, James se consacrait avec un égal dévouement à la science. Montbéliard était la patrie de Cuvier, et c'est depuis longtemps une tradition, dans les familles qui tiennent au Pays par leurs origines, de diriger les jeunes gens vers l'étude des sciences naturelles. M. Contejean, un géologue du plus grand mérite, qui fut plus tard professeur à la Faculté de Poitiers, était des habitués de la maison. C'est lui, je n'en doute pas, qui le premier engagea James à se tourner vers l'étude de l'histoire naturelle. Il est vrai que, dès le lycée, le goût des sciences d'observation s'était révélé en lui. Dans ces études, James rencontra un maître comme on en trouve peu, Gratiolet, qui s'attacha à son enseignement avec la passion qu'il apportait à toutes choses. Mais Gratiolet mourut jeune et James, sans cesser d'aimer les sciences naturelles, se retourna vers la science qui avait eu son premier amour, la géographie. Au reste, il n'avait jamais entendu se consacrer à l'histoire naturelle autrement qu'à titre de voyageur et les voyages scientifiques avaient toujours été le but qu'il proposait à sa vie.

James n'était pas un voyageur ordinaire. Le regard toujours dirigé vers la science, il ne cessait jamais de prendre ses observations. Un jour (c'était en novembre 1875) il était parti de New-York pour le Havre sur l'Amérique, de la Compagnie transatlantique. Une tempête désempara le bâtiment que la rupture d'un arbre de couche avait privé de la manœuvre du gouvernail et qui fut quarante jours sur l'océan. James, dont le sang-froid et l'énergie avaient contribué beaucoup à rétablir le calme parmi les passagers, eut le bonheur de contribuer pour une grande part au salut du navire, grâce à la précaution qu'il avait de ne jamais se séparer de ses instruments. Un coup de mer avait enlevé la boussole et tous les appareils du capitaine, mais James avait avec lui tout ce qu'il fallait et, grâce à lui, le bateau put attendre l'arrivée des secours.

Ayant voyagé, il savait raconter. Dans une école du quartier du Gros-Caillou, que mon père avait fondée avec le concours de William, j'eus une fois la pensée de l'enrôler comme professeur. Il s'agissait de raconter aux enfants le tour du monde. James couvrit les murs de cartes et de dessins. Les tables étaient chargées d'objets curieux, rapportés de partout. La leçon ne devait durer, chaque mercredi, qu'une heure, mais, l'heure finie, les enfants criaient : Encore ! Il fallut d'abord faire une pause à quatre heures pour laisser sortir tes plus petits, puis avancer l'heure de la leçon, Mais ses jeunes auditeurs n'en avaient jamais assez, et, le dernier jour, la leçon dura jusqu'à la nuit.

C'est au cours d'un de ses nombreux voyages en Amérique que la guerre le surprit. Quand il toucha les côtes de France, il était trop tard pour rentrer à Paris. Mais le lendemain du siège il rut là. Il lui était réservé de partager avec nous les peines des mauvais jours de la Commune. C'est à ce moment que nous l'avons vu à l'œuvre, infatigable au dévouement. Une grande ambulance, dirigée par le docteur Chenu, était établie au Cours-la-Reine, en face de sa maison. Mon frère Philippe, qui avait été aide-chirurgien à Haguenau et à l'armée de la Loire, s'était enrôlé comme simple infirmier dans le service du docteur Maurice Raynaud. Les salles du service étaient dirigées par une femme de beaucoup de cœur, Mademoiselle Geneviève B..., et il s'était groupé autour d'elle une élite de travailleurs. Chacun venait y faire son heure de corvée, et j'ai pu voir, un même matin, James Jackson balayant les salles, le colonel du Champlouis roulant les lits et Philippe retournant les matelas.

Les efforts qui ont été faits pour relever notre patrie par l'enseignement n'ont pas trouvé de partisan plus ardent que lui. Le colonel de Champlouis m'a raconté quel accueil il trouva auprès de lui lorsqu'il vint lui demander son concours pour la création de l'École des sciences politiques. Il fut, avec son frère, l'un des premiers actionnaires de l'École alsacienne : ils furent tous deux des dix premiers membres fondateurs du Club alpin français. Je ne parle pas des largesses très abondantes qu'il fit, par son testament, à un grand nombre de sociétés scientifiques. Parmi les œuvres de bienfaisance, l'Assistance par le travail avait surtout sa sympathie, mais il ne donnait pas à une œuvre charitable sans l'avoir d'abord visitée et contrôlée de près. Exact et quelque peu méticuleux dans la charité comme en toute chose , il voulait savoir à qui il donnai t et quel usage serait fait de ses dons.

Un tel homme était né pour devenir le bibliothécaire de la Société de géographie. Au lendemain de la guerre, il s'était pris, pour cette Société, d'une véritable passion. En 1881, le bibliothécaire de la Société, l'abbé D..., vint à mourir. Cet excellent homme était bien le plus fantaisiste des bibliothécaires. La bibliothèque était au pillage : cinq cents volumes étaient égarés : chaque lecteur était maître et souverain. M. Maunoir vint chercher James et lui demanda d'accepter la charge d'archiviste-bibliothécaire. James ne consentit qu'à une condition, c'est qu'il fût armé d'un règlement draconien, aux termes duquel tout livre emprunté devait être rendu après un mois et aucun volume ne pouvait être prêté, sous aucun prétexte à un lecteur en retard. Alors commença la chasse aux volumes perdus, et, l'un après l'autre, on les vit regagner le bercail. L'ordre et la discipline rentrèrent à la bibliothèque. Les fiches de catalogue se multiplièrent, toutes écrites de la belle écriture ronde et soignée de notre ami, une vraie écriture de bibliothécaire. Le budget de la bibliothèque était de 300 francs par an. Avec cette somme, il aurait fallu relier les collections, continuer les abonnements, acheter les nouveautés et se tenir au courant de la science des deux mondes. Par bonheur, le bibliothécaire avait de quoi donner, et il n'a jamais compté avec sa bibliothèque. Mais surtout il savait faire donner. Que de lettres écrites aux libraires, que de demandes auprès des auteurs pour obtenir le don de leurs livres ! Lorsque notre ami s'installa au boulevard Saint-Germain, la Société n'avait pas même les éléments d'une collection de photographies : lorsqu'il quitta sa bibliothèque, il y laissa 17 000 photographies de tous les pays du monde et 2 300 portraits de voyageurs et de géographes, le tout admirablement classé et catalogué.

Les lecteurs venaient le consulter comme on tourne les pages d'un dictionnaire. Un jour, un voyageur vint lui demander des renseignements bibliographiques sur Socotora : il ne s'arrêta de chercher que lorsqu'il eut fait un petit livre sur la bibliographie de cette île. Le centenaire du capitaine Cook lui fournit l'occasion d'un grand travail sur les livres consacrés aux voyages du grand navigateur. Entre temps, il se passionnait pour des recherches de curiosité : c'est ainsi qu'il composa son Tableau des vitesses, depuis la croissance des ongles jusqu'à la vitesse du courant électrique. Pour se guider dans ses recherches, il eut la pensée de publier une Liste provisoire de bibliographies géographiques spéciales. Comme il voulait être complet, lorsqu'il eut épuisé les bibliothèques de Paris et de Londres, il partit pour Boston et alla travailler six mois à Harvard-University. C'est ainsi qu'il comprenait la probité scientifique. À son départ de la Société, ou a trouvé, toute prête pour l'impression, la table sur fiches de vingt années du Bulletin de la Société. Il n'avait pas voulu quitter sa bibliothèque avant que ce travail immense fût achevé : sa veuve le publiera en souvenir de lui.

il avait pris sa lâche tellement à cœur qu'il devait s'y user, et finalement s'y briser. Il faut qu'on s'y résigne, un bibliothécaire consciencieux ne sera jamais l'ami de tout le monde. Les complaisances pour les gens aimables, les égards pour les gens haut placés sont, de sa part, des faiblesses. Un livre refusé à un emprunteur en retard, une lettre de rappel suivie de plusieurs autres, et voilà le lecteur devenu un ennemi. Les amis communs s'interposent, on les éconduit, le règlement à la main, et on est brouillé avec eux aussi. Heureux le bibliothécaire qui a le don du perpétuel sourire et qui sait refuser avec grâce ou dire toujours oui sans jamais céder en rien ! Mais James était une autre nature. Il était la conscience même, il était franc, il était vif, et, pourquoi ne le dirais-je pas, il était obstiné, lui le meilleur des hommes. Aussi ce fut autour de lui une marée montante de réclamations et de plaintes. Comme les Athéniens étaient las d'entendre appeler Aristide le Juste, on se fatigua de le voir avoir raison. Les dernières années de son service à la Société furent des années de lutte. Après douze ans, il dut quitter sa bibliothèque. Il était à bout de forces. La Société lui décerna une médaille d'or. Le président de la Commission centrale, M. Caspari, qui a partagé, au service de l'Église et de la science, les travaux des deux frères, trouva, dans cette distinction accordée à notre ami, l'occasion de quelques paroles excellentes et vraiment sorties du cœur, qui auraient consolé une âme moins attristée.

James vécut encore deux à trois ans, Passant les hivers dans le Midi et employant l'été à mettre en ordre les photographies qu'il avait rapportées. Il n'oubliait pas un instant qu'il était géologue et les formations curieuses de la Côte d'Azur ou des montagnes du centre de la France l'intéressaient toujours vivement : ses albums sont un vrai musée de géologie et de géographie. Il passa ainsi ses dernières années, heureux de l'affection qui l'entourait. Il n'en était pas moins touché au cœur.

Que dirais-je de lui ? Je n'ai jamais connu un cœur plus ardent, une nature plus sincère, un plus fidèle ami. Mais il me faut maintenant parler de son frère, duquel me rapprochait plus encore, s'il est possible, un commun attachement à l'Église à laquelle il s'était donné tout entier.

J'ai dit les premiers travaux de William au service de l'Église. Il faut revenir un instant à sa première jeunesse et dire jusqu'à quel point ce fut, dès le plus jeune âge, un homme de devoir et un homme sérieux. Tout jeune encore, il s'était librement donné à lui-même une règle de conduite et il la suivait sans dévier. C'est pourquoi, dès ses plus jeunes années, la confiance et l'estime de tous allèrent à lui. Ce jeune homme était un caractère, c'était un chrétien.

Je me souviens qu'après La guerre, dans la réunion préparatoire qui fut tenue pour le renouvellement du Consistoire, un pasteur ouvrit le débat par ces mots : « La première question est de savoir si M. Jackson a l'âge d'être élu. » William avait trente ans, l'âge légal, depuis quelques semaines : il entra au Consistoire en janvier 1872. Depuis ce moment, et pour longtemps, une bonne part du fardeau de l'Église reposa sur lui.

Tout était à refaire et à relever dans l'Église luthérienne de France. La guerre l'avait mutilée et amputée des trois quarts, et ce qui restait semblait sur le point de se diviser, un particularisme local très accentué et d'anciennes défiances éloignaient de Paris les Églises du Pays de Montbéliard. À Paris, à Lyon et ailleurs la question allemande se réveillait. Il s'agissait à la fois de maintenir l'unité de l'Église et de conserver en face de l'étranger, insatiable dans ses exigences, la dignité de notre caractère. Quelle est la conscience qui ne se soit sentie plus d'une fois, en présence de ces difficultés, en proie à de véritables angoisses ? L'organisation tout entière de l'Église était à terre. L'Église n'avait plus ni représentation ni pouvoir exécutif, et on avait tout à craindre des discussions auxquelles il fallait bien arriver. Enfin, l'enseignement théologique avait disparu de l'autre côté de la frontière, et sa reconstitution soulevait les problèmes les plus épineux. Telle était la situation à la veille du Synode de 1872.

Le Synode s'ouvrit au milieu des bruits de schisme. L'Église réformée venait de se diviser, et les Montbéliardais étaient venus à Paris en groupe compact, disposés, disait-on, à quitter la salle si l'on parlait de confession de foi. Mais le Synode n'avait pas duré trois jours que les glaces étaient fondues. M. Vallette présidait avec une bonhommie parfaite. La salle était trop petite pour que les journalistes y eussent accès. pas de tribune, pas de discours, rien que des entretiens. Le sentiment de l'unité de l'Église, le patriotisme religieux se réveillaient chez les délégués de nos campagnes. Les Parisiens avaient mis tant de droiture dans leurs explications, tant de véritable largeur dans les garanties de liberté qu'ils donnaient à ceux d'une opinion différente, que les cœurs furent bientôt gagnés. M. Kuhn et ses amis étaient comme un roc : « Nous voulons confesser notre foi. » Mais en même temps ils écartaient résolument toute prétention de faire signer la confession de foi aux pasteurs et d'imposer aux Consistoires des pasteurs qu'ils n'auraient pas choisis. Ce fut un moment solennel que celui où, à l'appel de M. Noblot, l'assemblée, unanime sauf une voix, se leva pour proclamer l'autorité des saintes Ecritures et pour reconnaître la Confession d'Augsbourg comme la base légale de l'Église.

Au Synode, William fut un indiscipliné comme il l'était souvent. Poussé par un esprit démocratique qui se rencontre souvent chez les luthériens de bonne marque, il s'unit à trois ou quatre Montbéliardais pour réclamer, en faveur des paroisses, le droit absolu de choisir leurs pasteurs. Les signataires de la proposition furent seuls à voter pour elle, mais nous retrouverons toujours William jaloux de décentraliser l'Église. Ce fut une de ses pensées les plus constantes.

Secrétaire de la Commission synodale, William fut bientôt l'âme de la réorganisation de l'Église. Un jour, peut-être, on racontera l'histoire de ces négociations, menées avec autant d'habileté que de persévérance, qui ont abouti au vote de la constitution de l'Église par les deux Chambres. Mais seul, en vérité, William aurait pu dire toute cette histoire. Il en a du reste laissé entrevoir quelque chose sans son Recueil de documents, qui est avant tout le compte rendu de ces délicates opérations. Il a réellement fait le siège des deux rapporteurs, il s'est attaché à eux jusqu'à ce que l'Église ait eu ses lois organiques. On vit alors se réveiller en lui le juriste, l'homme aux mille ressources, le plaideur acharné qui méritait de gagner sa cause par sa tenace habileté autant que par sa conviction profonde. Une première Commission, composée d'hommes éminents et dévoués, n'avait rencontré que d'obstacles. C'était surtout sur l'article de la translation de la Faculté de Strasbourg que les difficultés s'étaient multipliées devant elle. La nouvelle Commission eut le bonheur de rencontrer au ministère M. Waddington et l'honneur de le conquérir à sa cause. On n'oubliera pas cette soirée du 16 Mais, dans laquelle le fidèle M. Léon de Bussierre et le plus obstiné des secrétaires attendirent, à sa porte, jusqu'au milieu de la nuit, le ministre descendu du pouvoir, et ne se retirèrent qu'avec les arrêtés qui permettaient à la Faculté de vivre. Il est vrai que les bureaux du ministère étaient sous une autre influence que celle de l'Église luthérienne. Des nominations furent faites qui affligèrent profondément notre ami, et il put se plaindre de ne pas reconnaître l'enfant auquel il avait donnée le jour. Il n'en cacha pas son chagrin. Il n'en est pas moins vrai qu'après Dieu, c'est surtout à lui que la Faculté de Paris doit d'exister.

William était depuis longtemps membre du comité de la Mission intérieure luthérienne, il en fut bientôt le secrétaire, et il en a été longtemps la cheville ouvrière. La Mission intérieure avait été fondée autrefois par M. Meyer, sous le nom de Mission allemande, pour l'évangélisation des balayeurs hessois de la Villette et du quartier Mouffetard. Se transformant à mesure que l'Église luthérienne se développait, elle était devenue une sorte d'avant-garde de l'Église, une œuvre de préservation des protestants disséminés. Mais les Allemands avaient des titres de propriété, des droits qu'ils revendiquèrent en 1874 et en présence desquels le comité se trouva serré comme dans un étau, William était du côté de ceux qui demandaient avant tout la paix et qui ne voulaient pas que l'Église fût divisée, aussi était-il tout désigné comme négociateur. On l'envoya à Francfort, avec un collègue, pour traiter des questions en litige et convenir d'un modus vivendi. Il revint l'âme navrée. Les chrétiens de là-bas n'avaient pas compris ce que des français devaient souffrir à discuter avec eux en un pareil moment.

Rempli du sentiment de ce que l'Église doit aux étrangers, et toujours soucieux de resserrer les liens de fraternité avec les Églises luthériennes des pays du Nord, William s'est particulièrement intéressé à l'évangélisation des Scandinaves, gui sont nombreux à Paris et dans nos ports. C'est à lui, dans une large mesure, ainsi qu'au colonel Staaf, son ami, qu'est due l'ouverture, d'abord, d'un culte norvégien, puis d'une église suédoise à Paris.

L'œuvre des Diaconesses de paroisse fut, en grande partie, sa création. On en sait l'origine. Deux diaconesses de la rue de Reuilly, luthériennes de convictions et des plus distinguées à tous égards, avaient dû quitter l'établissement par suite d'un désaccord avec le comité directeur. Il s'agissait, je crois, surtout de la discipline intérieure de la maison, de la vie religieuse des sœurs et de la communion, que les dissidentes voulaient plus fréquente, mais aussi de l'activité extérieure, du soin des pauvres au dehors et d'un rattachement plus étroit au ministère des pasteurs. M. Kuhn, avec l'aide de William et de quelques autres, recueillit les sœurs qui avaient quitté la rue de Reuilly et leur donna le nom de Diaconesses de paroisse. Des origines semblables sont toujours difficiles. Les épreuves de toute espèce ne furent pas épargnées à la nouvelle et modeste maison. À l'heure qu'il est, cette œuvre est encore petite et lutte comme au premier jour pour l'existence. Elle n'en n'a pas moins fait déjà un grand bien et elle s'est concilié les cœurs de ceux qui, au premier moment, la regardaient, avec défiance.

Dès le premier jour, William fut de la rédaction du Témoignage. Il y avait là une lacune à remplir et beaucoup de choses nouvelles et très sérieuses à dire. S'il est vrai que l'Église luthérienne a surtout sa raison d'être dans une pensée chrétienne plus profonde et dans une doctrine plus ferme et nette, il fallait que cette pensée eût un organe et cette doctrine un défenseur. Ce qu'est devenu ce journal, je n'ai pas à le dire. Plusieurs années avant sa mort, William l'avait quitté. Mais si le Témoignage a tenu une place honorable dans la direction des esprits du protestantisme français, il le doit, pour une large part, à celui qui l'a si longtemps porté dans son cœur.

Il aurait voulu servir son Église par la plume, par la composition et la traduction de bons livres de doctrine, Plusieurs œuvres de ce genre ont été commencées sous son impulsion, peu ont été achevées. Je m'assure pourtant que plus d'un bon livre de piété domestique ou d'histoire religieuse a dû à ses encouragements de voir le jour. Mais enfin, ce qu'il a pu faire à cet égard a été très peu en regard de ce qu'il avait rêvé. Depuis ses vingt ans il formait avec amour, bien moins pour lui que pour l'Église, une superbe bibliothèque théologique. Les œuvres des réformateurs y figuraient dans les éditions les plus rares, la série complète des journaux religieux était là, et je n'ai pas besoin de dire que l'Église luthérienne y tenait la place d'honneur. Les origines de la Réforme en France, dans lesquelles il aimait à retrouver l'influence de Luther, étaient aussi un des sujets qu'il avait le plus cultivés. Mais cet admirable instrument de travail n'a pas produit encore l'œuvre à laquelle il était destiné.

Les forces de l'homme ont une limite et, bien qu'il fut vigoureux de corps et d'esprit, William avait trop fait pour pouvoir supporter longtemps cet effort. Il le pouvait d'autant moins que c'était une nature combative, ardente, qui prenait à cœur toutes les difficultés et pour qui les contradictions étaient un perpétuel rongement d'esprit. Il fut atteint d'un mal opiniâtre, un eczéma très douloureux. Il voulut le violenter et on le vit, à un synode terni à Montbéliard, la tête enveloppée de bandes, lisant son rapport et défendant son administration. Il fallut néanmoins enrayer. Peu à peu il devint rare aux séances du Consistoire, puis il n'y vint plus. Malgré les instances de M. Bartholdi, le président, qui ne croyait pas pouvoir se passer de son expérience, il se fit remplacer comme secrétaire des Commissions synodales et il cessa progressivement de s'occuper activement des institutions auxquelles il avait porté le plus d'intérêt. La maladie avait usé ses forces, je ne dirai pas son courage, et il eut des heures de profonde tristesse. Il finit par concentrer son dévouement sur deux œuvres qui furent les siennes jusqu'à la fin, l'évangélisation des Quatre-Chemins, au nord de Paris, et les écoles de Saint-Marcel. À Saint-Marcel, il s'institua directeur et comptable, il s'occupa des bâtiments, du matériel, de la liquidation des vieux comptes, avec une ardeur que rien ne rebutait. C'est ainsi qu'il a servi l'Église jusqu'au bout.

En voilà assez sur ses travaux. Marié à vingt et un ans, il avait eu le bonheur de pouvoir, dès la première heure, associer sa femme à son dévouement à l'Église. Dieu leur avait donné douze enfants, il leur en avait repris trois. William était le précepteur de ses garçons : pendant les vacances, il se plaisait à voyager avec eux. L'alpinisme était sa joie, son soulagement et son repos. J'ai parcouru avec lui, ces deux étés, l'alpenstock à la main et la corde à la ceinture, les Grisons, le Valais et les frontières de l'Italie. C'était un jarret d'acier, un caractère d'un entrain et d'un ressort extraordinaires. Vif avec cela, mais prompt à revenir, dur à la fatigue, content de tout, soucieux de son camarade plus que de lui, enthousiaste de la nature, en un mot, le meilleur compagnon qu'on ait jamais eu.

J'arrive à la fin. Elle a été dure comme est toute fin, plus dure que n'est souvent la fin. William était profondément atteint et il le savait : James aussi portait en lui, sans le savoir, le germe d'un mal impitoyable. James, le plus jeune, tomba le premier. Il revint de Nice, au mois de mai dernier, sans respiration et sans forces. Quand William vit son frère ainsi abattu, ce fut pour lui un coup terrible. Il se sentait également malade, et il pensait (qu'en sait-on jamais ?) être atteint de la même maladie. Je ne décrirai pas ces cruelles semaines, longues pour nous, bien plus longues pour ceux qui souffraient. Les deux frères s'appelaient l'un l'autre. Les amis s'en allaient, désolés, de l'avenue d'Antin, où James se mourrait, à Viroflay, où William s'était retiré, surveillant leurs paroles pour ne pas augmenter les soucis de leurs malades. Les obsèques de James furent particulièrement douloureuses : il semblait que nous enterrions son frère avec lui, et William ne savait pas que son frère fût mort. Alors recommencèrent les pèlerinages à cette maison entourée de sapins, que je ne reverrai jamais sans tristesse : soleil ardent, plaine brûlante, chemin montant qu'on aurait voulu plus long encore, de la peur qu'on avait de se trouver en face de ce pauvre ami qui demandait des nouvelles de son frère. Enfin, lui aussi, il s'endormit doucement, entouré des siens dont il prit congé en les recommandant à Dieu.

Les deux frères reposent auprès de leurs parents. Les amis qui ont formé leur jeunesse ne sont pas loin d'eux. Le bon Dieu les a recueillis tous ensemble.


Samuel Berger


25e anniversaire de l'École alsacienne (1873-1898) les trois fils de William Jackson, Paul, Daniel et Étienne ont été des élèves de l'École alsacienne

William Jackson (1841-1895) : photographies

James Jackson (1843-1895) : photographies

James Jackson et ses fils par William Fritz Jackson (1893)

index | contact
Lexilogos