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Loi naturelle


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Denis Diderot
Encyclopédie > Loi naturelle
Encyclopédie

ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers

dirigée par Diderot & d'Alembert
(XVIIIe siècle)




Loi naturelle (morale)

La loi naturelle est l'ordre éternel et immuable qui doit servir de règle à nos actions. Elle est fondée sur la différence essentielle qui se trouve entre le bien et le mal. Ce qui favorise l'opinion de ceux qui refusent de reconnaître cette distinction, c'est d'un côté la difficulté que l'on rencontre quelquefois à marquer les bornes précises qui séparent la vertu et le vice : de l'autre, la diversité d'opinions qu'on trouve parmi les savants mêmes qui disputent entre eux pour savoir si certaines choses sont justes ou injustes, sur-tout en matière de politique, et enfin les lois diamétralement opposées les unes aux autres qu'on a faites sur toutes ces choses en divers siècles et en divers pays ; mais comme on voit dans la peinture, qu'en détrempant ensemble doucement et par degrés deux couleurs opposées, il arrive que de ces deux couleurs extrêmes, il en résulte une couleur mitoyenne, et qu'elles se mêlent si bien ensemble, que l'œil le plus fin ne l'est pas assez pour marquer exactement où l'une finit et l'autre commence, quoique pourtant les couleurs soient aussi différentes l'une de l'autre qu'il se puisse : ainsi quoiqu'en certains cas douteux et délicats, il puisse se faire que les confins ou se fait la séparation de la vertu et du vice, soient très-difficiles à marquer précisément, de sorte que les hommes se sont trouvés partagés là dessus, et que les lois des nations n'ont pas été par-tout les mêmes, cela n'empêche pas qu'il n'y ait réellement et essentiellement une très-grande différence entre le juste et l'injuste. La distinction éternelle du bien et du mal, la règle inviolable de la justice se concilie sans peine l'approbation de tout homme qui réfléchit et qui raisonne ; car il n'y a point d'homme à qui il arrive de transgresser volontairement cette règle dans des occasions importantes, qui ne sente qu'il agit contre ses propres principes, et contre les lumières de sa raison, et qui ne se fasse là-dessus de secrets reproches. Au contraire, il n'y a point d'homme qui, après avoir agi conformément à cette règle, ne se sache gré à lui-même, et ne s'applaudisse d'avoir eu la force de résister à ces tentations, et de n'avoir fait que ce que sa conscience lui dicte être bon et juste : c'est ce que saint Paul a voulu dire dans ces paroles du chapitre II de son Épître aux Romains :

Que les Gentils qui n'ont point de loi, font naturellement les choses qui sont de la loi, et que n'ayant point de loi, ils sont leur loi à eux-mêmes, qu'ils montrent l'œuvre de la loi écrite dans leurs cœurs, leur conscience leur rendant témoignage, et leurs pensées entre elles s'accusant ou s'excusant.

Je ne disconviens pas qu'il n'y ait des gens qui, gâtés par une mauvaise éducation, perdus de débauche, et accoutumés au vice par une longue habitude, ont furieusement dépravé leurs principes naturels, et pris un tel ascendant sur leur raison, qu'ils lui imposent silence pour n'écouter que la voix de leurs préjugés, de leurs passions et de leurs cupidités. Ces gens plutôt que de se rendre et de passer condamnation sur leur conduite, vous soutiendront impudemment, qu'ils ne sauraient voir cette distinction naturelle entre le bien et le mal qu'on leur prêche tant ; mais ces gens-là, quelque affreuse que soit leur dépravation, quelque peine qu'ils se donnent pour cacher au reste des hommes les reproches qu'ils se font à eux-mêmes, ne peuvent quelquefois s'empêcher de laisser échapper leur secret, et de se découvrir dans de certains moments où ils ne sont point en garde contre eux-mêmes. Il n'y a point d'homme en effet si scélérat et si perdu, qui, après avoir commis un meurtre hardiment et sans scrupule, n'aimât mieux, si la chose était mise à son choix, n'avoir obtenu le bien par d'autres voies que par des crimes, fût-il sûr de l'impunité. Il n'y a point d'homme imbu des principes d'Hobbes, et placé dans son état de nature, qui, toutes choses égales, n'aimât beaucoup mieux pourvoir à sa propre conservation, sans être obligé d'ôter la vie à tous ses semblables, qu'en la leur ôtant On n'est méchant, s'il est permis de parler ainsi, qu'à son corps défendant, c'est-à-dire, parce qu'on ne saurait autrement satisfaire ses désirs et contenter ses passions. Il faut être bien aveuglé pour confondre les forfaits et les horreurs avec cette vertu qui, si elle était soigneusement cultivée, ferait voir au monde la réalité des traits ingénieux dont les anciens poëtes se sont servis pour peindre l'âge d'or.

La loi naturelle est fondée, comme nous l'avons dit, sur la distinction essentielle qui se trouve entre le bien et le mal moral, il s'en suit que cette loi n'est point arbitraire.

« La loi naturelle, dit Cicéron, Livre II des Lois, n'est point une invention de l'esprit humain, ni un établissement arbitraire que les peuples aient fait, mais l'impression de la raison éternelle qui gouverne l'univers. L'outrage que Tarquin fit à Lucrèce, n'en était pas moins un crime, parce qu'il n'y avait point encore à Rome de loi écrite contre ces sortes de violences. Tarquin pécha contre la loi naturelle qui était loi dans tous les temps, et non pas seulement depuis l'instant qu'elle a été écrite. Son origine est aussi ancienne que l'esprit divin : car la véritable, la primitive, et la principale loi, n'est autre que la souveraine raison du grand Jupiter ».

Que ce soit donc une maxime pour nous incontestable, que les caractères de la vertu sont écrits au fond de nos âmes : de fortes passions nous les cachent à la vérité quelques instants ; mais elles ne les effacent jamais, parce qu'ils sont ineffaçables. Pour les comprendre, il n'est pas besoin de s'élever jusqu'aux cieux, ni de percer dans les abymes ; ils sont aussi faciles à saisir que les principes des arts les plus communs : il en sort de toutes parts des démonstrations, soit qu'on réfléchisse sur soi-même, ou qu'on ouvre les yeux sur ce qui s'offre à nous tous les jours.

En un mot, la loi naturelle est écrite dans nos cœurs en caractères si beaux, avec des expressions si fortes et des traits si lumineux, qu'il n'est pas possible de la méconnaître.

Denis Diderot

Le philosophe dans l'Encyclopédie

Denis Diderot

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