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John Bost

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photo John Bost





Bicentenaire de la naissance de John Bost
(1817-2017)
Fête de la Fondation John Bost


Discours d'Hubert Bost
président de l'École pratique des hautes études



Martin, Pierre, John et les autres… Morales murales


2017 est pour nous l'année de deux commémorations importantes : le cinquième centenaire de la Réforme protestante, dont le déclenchement est traditionnellement daté de la Toussaint 1517, lorsque Martin Luther diffuse ses 95 thèses sur les indulgences. Et la naissance de John Bost, le 4 mars 1817. Entre Martin et John, laissez-moi glisser un Pierre : Pierre Bayle, né en 1647 donc il y a 370 ans, pour vous proposer un travelling — après tout, mon titre à la Claude Sautet invite aux allusions cinématographiques —, un parcours à travers les siècles, une réflexion sur certains moments et sur certaines valeurs du protestantisme que tous trois ont illustrées, chacun à sa façon.

En sous-titre : Morales murales. Le mur comme image, l'éthique comme question. Le mur comme ce qui tout à la fois protège et isole, voire enferme, pour le meilleur ou pour le pire. Le mur, un seul et même mot pour désigner ceux qu'on bâtit le long de frontières pour empêcher les invasions de migrants, et ceux des maisons qui abritent du froid et du danger.



Première étape, Martin Luther

À la Toussaint 1517, il diffuse et placarde ses 95 thèses sur les indulgences : c'est la pratique normale d'un universitaire qui veut débattre, disputer contre ses collègues. Pratique normale et non geste subversif ou acte de révolte, comme la controverse confessionnelle, puis une lecture romantique et anachronique ont pu le laisser entendre. Mais les conséquences théologiques de cette critique des indulgences vont progressivement apparaître, mettant en cause tout un système, s'attaquant au monumental édifice doctrinal érigé par la papauté de Rome. Il y a plus : c'est toute une économie du salut, dotée d'un barème d'années de purgatoire en fonction de la gravité des péchés, compensées par des indulgences achetées à prix d'argent, qui sont des bons tirés sur le trésor des mérites du Christ et des saints. Économie du salut qui trouve sa traduction au sens littéral, puisque les campagnes de prédication d'indulgences permettent de rembourser l'énorme prêt qu'Albert de Mayence-Magdebourg a dû contracter pour obtenir de Rome la dispense qui lui permet de cumuler plusieurs diocèses, et puisque les sommes recueillies servent à financer la construction de la basilique Saint-Pierre, à Rome.


Les mois passent, le fossé entre les camps confessionnels se creuse, la hiérarchie catholique prétend mettre Luther au pas. Dans les années 1520-1521, Luther affronte à la fois l'ire de Rome et celle de l'Empire. Il sera d'abord excommunié par le pape Léon X qui condamne ses thèses sur le salut par la foi comme hérétiques, et banni par Charles Quint qui entend préserver, quoiqu'il coûte l'unité confessionnelle de son empire. Parmi les textes que Luther publie à cette époque — les grands écrits réformateurs de 1520, où il jette les bases d'une théologie alternative et les principes d'une réforme de l'Église à partir du retour aux seules saintes Écritures —, parmi ces textes figure l'important appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande. Déroulant son programme et se cherchant des soutiens, Luther expliquer qu'il veut, comme Josué faisant sonner de la trompette autour de Jéricho, abattre les murailles derrière lesquelles s'abrite la papauté pour empêcher toute réforme, menant la chrétienté à sa perte. Ces murailles sont la suprématie du pouvoir spirituel détenu par le pape sur le pouvoir temporel des princes ; la prétention doctrinale qu'ont les prélats de Rome à être « seuls maîtres de l'Écriture » et l'infaillibilité pontificale ; l'affirmation, enfin, selon laquelle seul le pape a le droit de convoquer un concile. Pour faire tomber ces murailles, Luther commence par en saper le fondement, un mur de soutènement en quelque sorte : la distinction entre État ecclésiastique ou clérical et État laïque, à laquelle il oppose le « sacerdoce universel ». De là naissent, nous le savons, l'intuition et la définition, ou la redécouverte, d'une Église pensée non comme une pyramide hiérarchique, mais comme un espace de circulation de la parole sous toutes ses formes. Soulignons la critique et la mise en cause d'un système ecclésial à bout de souffle, qui entraîne la destruction résolue de murailles qui séparent, isolent, enferment. Un geste refondateur va suivre le geste destructeur.

Filant la métaphore du mur, comment ne pas évoquer d'abord « Ein feste Burg ist unser Gott » (« C'est un rempart que notre Dieu »). Ce n'est pas par hasard si le cantique que Luther a composé entre 1527 et 1529, en paraphrasant le psaume 46, est devenu l'hymne de la Réformation. Dieu seul rempart, seule protection contre le péril et le mal, contre un dévoiement de la foi et contre l'illusion qui consisterait à placer sa confiance en soi-même. Forteresse contre les assauts et les menaces : mais forteresse dont nous n'avons pas les clés, dont nous ne sommes pas propriétaires. Murs protecteurs comme des bras qui ne sont pas les nôtres, qui appellent à faire confiance et à se déprendre de son autosuffisance. De la critique de la distinction entre l'État ecclésiastique et l'État laïque — comme si le peuple était moins « l'Église » que les clercs — naît, nous le savons, la notion essentielle de vocation adressée à chaque femme, à chaque homme : vocation qui s'exprime dans les choix de vie, la profession, la famille. Vocation qui n'est pas plus digne lorsqu'elle est « religieuse » que lorsqu'elle se traduit par des engagements dans le monde. Et ce mur abattu dégage l'horizon, rouvre un espace à l'intuition et à la définition, ou à la redécouverte, d'une Église pensée non comme une monarchie ou une hiérarchie, mais comme le lieu où la parole est prêchée et où les sacrements y sont des paroles visibles, partagées dans la communauté assemblée. Les croyants sont « libérés sur parole ».

Ce n'est pas tout : Luther ajoute, dans son Commentaire sur l'Épître aux Romains, que « l'Église est l'auberge et l'infirmerie de ceux qui sont malades et sont destinés à être guéris » (Œuvres, t. XII, p. 28). Nul besoin, je pense, d'insister longuement ici, à La Force, sur cette dimension de l'Église comme « asile de la souffrance », dimension que nous retrouverons dans notre troisième étape. Pour l'instant, en fin de cette première étape des morales murales, retenons simplement l'image de l'antagonisme entre des murs matériels, concrets, et un rempart spirituel. L'idée d'une l'Église certes visible, car elle est le lieu d'une parole incarnée, mais invisible en ce qu'elle est une communauté qui se moque allègrement des murs du temps et de l'espace. Et la conviction chevillée que cette force vulnérable de l'esprit rend, et elle seule, la foi invulnérable.



Après Martin, Pierre

Pierre Bayle, souvent qualifié de « philosophe protestant » — comme Paul Ricœur au XXe siècle —, est certainement l'un des penseurs les plus exigeants et profonds de la liberté de conscience. Lui-même exilé aux Provinces-Unies peu avant la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV, il entend témoigner de cet événement considérable et des conséquences éthiques qu'il convient d'en tirer. Bayle ne nie pas que le Roi-Soleil soit dans son droit lorsqu'il interdit le protestantisme en France : même lorsqu'un monarque abuse de son pouvoir ou prend des décisions injustes, le chrétien ne peut se révolter, seule la voie d'une résistance non violente et, le cas échéant, du martyre lui est ouverte ; même lorsqu'un monarque agit avec la ruse du renard au lieu de la force du lion. Mais ce qui est proprement scandaleux aux yeux de Bayle, c'est le déni des autorités ecclésiastiques qui prétendent que les conversions au catholicisme se seraient opérées par la douceur. On s'efforce de maquiller les dragonnades, d'euphémiser les violences, de taire les pillages et les emprisonnements. En vue d'étayer cette propagande, toute une rhétorique se met en place, qui consiste à invoquer une parabole évangélique, comme l'avait fait saint Augustin à la fin du IVe et au début du Ve siècle pour justifier le recours à la force dans la lutte contre les hérétiques donatistes.

On se souvient de cette parabole de Luc (Luc 14, 16-24), où un maître de maison invite à un banquet ses amis qui se défilent l'un après l'autre, parce qu'ils ont mieux à faire. Le maître ordonne alors à son serviteur d'inviter à son banquet les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. Puis, comme il reste encore de la place, il renvoie son serviteur : « Va-t-en par les routes et les jardins, et force les gens à entrer afin que ma maison soit remplie. » Avec autant d'opportunisme que de cynisme, on réédite en 1685 les lettres dans lesquelles Augustin expliquait que c'était pour leur bien qu'on forçait les donatistes à entrer : une petite violence pour les sauver, un peu malgré eux… Aujourd'hui, ne serait-ce pas faire preuve d'une coupable indifférence que de ne pas tout mettre en œuvre pour ramener les protestants dans le giron de la vraie Église ? Ça leur fait un peu mal, mais c'est pour leur bien. Ce « force-les » ou « contrains-les d'entrer » nous reconduit clairement vers une Église conçue comme un lieu fermé, hors duquel point de salut : Peu importe ce que tu crois, il faut juste que tu sois à l'intérieur — dans les murs — pour être sauvé.e. Mais le paradoxe, c'est que ce « contrains-les d'entrer » appliqué à une conscience libre revient à un « contrains-les de sortir », et se traduit par l'exil au Refuge huguenot.


À cette rhétorique offensive, Bayle réplique par un Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « contrains-les d'entrer », véritable manifeste pour la liberté de conscience. Son arme n'est pas la foi, mais la raison : le commentaire est philosophique parce qu'il a l'ambition de dépasser les clivages confessionnels, d'universaliser son propos, et donc aussi, à sa manière, d'abattre un mur. Bien au-delà de la seule chrétienté, c'est toute l'humanité qui est concernée. Lorsqu'il parle des « droits de la conscience errante » — c'est-à-dire des droits imprescriptibles de tout un chacun, même s'il est dans l'erreur —, Bayle a bel et bien l'intuition de ce que le siècle suivant appellera les « Droits de l'homme ». Et lorsque, dénonçant les conversions forcées, il prône une stricte distinction entre pouvoir politique et autorité spirituelle des clercs, c'est bien d'une logique de laïcité qu'il est déjà question.


Ainsi à nouveau des murs, cette fois dans lesquels on voudrait contraindre d'entrer les croyants dissidents ou non conformistes. Des murs de violence. Violence faite aux consciences et violence faite au texte biblique, otage auquel on fait dire le contraire du message évangélique. Pour s'y opposer, rien d'autre que la pensée et qu'une plume, seules armes des désarmés. Je ne tenterai pas ici de ramener le geste critique de Bayle vers une source protestante dont il me semble pourtant qu'elle l'a profondément influencé. Ce qu'en revanche je voudrais souligner à propos de cette seconde morale murale, c'est l'analogie entre le geste réformateur du salut par la foi qui libère le croyant des chaînes du scrupule et du mérite, et le geste philosophique qui, d'une façon différente mais comparable, fait advenir à la conscience une personne émancipée, adulte et responsable de ses idées — c'est-à-dire capable d'en répondre.



Après Martin et Pierre, John

Peut-être vous demandez-vous, au-delà de notre réunion ici à La Force et de l'anniversaire commémoratif, pourquoi dans ce travelling John Bost prend place. Pourquoi John après Martin et Pierre, et en quoi cette troisième étape offre-t-elle, à sa façon, elle aussi une morale murale.


Rappelons tout d'abord ce que chacune et chacun sait ici : lorsque John Bost soutient — tardivement, le 28 janvier 1880 : il a 63 ans —, sa thèse à la faculté de théologie de Montauban, il l'intitule : L'Église chrétienne considérée comme asile de la souffrance. C'est un bilan qu'il dresse de son œuvre, une réflexion qu'il mène à son sujet. Sans le savoir probablement, son titre reprend avec assez de précision l'idée qu'avait exprimée Luther, d'une Église « auberge et infirmerie de ceux qui sont malades et sont destinés à être guéris ». Il renoue bien sûr avec cette conception spirituelle de l'Église, dont les murs ne sont que des protections, jamais des obstacles à l'échange ; avec cette conception spirituelle de l'Église qui ne se définit pas a priori comme une institution mais comme un espace que traversent une dynamique, une vocation, un idéal. Or, John Bost lui-même inscrit cet idéal dans une continuité historique, celle de l'Église invisible. D'abord au sens luthérien de la communauté spirituelle, dont les frontières ne sont pas connues des hommes. Mais aussi en ce sens si cher à toutes celles et à tous ceux qui se sentent héritiers de minoritaires persécutés, en ce sens d'Église souterraine, parfois clandestine, mais toujours résistante : « Dans ses moments les plus sombres, dit-il, elle [l'Église] a maintenu ses grandes fêtes qui rappellent ses grandes doctrines, et quand parfois les peuples, les rois et le clergé lui-même semblaient avoir perdu tout souvenir du christianisme, Dieu s'est toujours réservé les sept mille hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal, les Vaudois, les Albigeois, les Claude de Turin, les saint Bernard, etc. » Et cet enracinement historique plonge encore plus avant, aux sources du christianisme primitif, lorsque John rappelle que « dès la formation de l'Église, les pauvres devraient être l'objet d'un soin particulier. De là, l'institution des diacres. »


Cette ecclésiologie où l'Église se donne à comprendre comme un asile, c'est la devise de John qui l'exprime de la manière la plus accomplie : « Ceux que tous repoussent, je les accueillerai au nom de mon Maître, sans murs ni clôtures, et je mettrai des fleurs sur leur chemin. » Ce « je les accueillerai au nom de mon Maître » semble reprendre — en douceur cette fois — la tâche du serviteur de la parabole, censée inviter les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. « Ceux que tous repoussent », ce sont à présent les jeunes filles orphelines, ou nées d'union illégitime, ou exposées au danger du prosélytisme catholique ; puis des jeunes filles infirmes, idiotes, puis les jeunes gens ; et des épileptiques ; et tant d'autres résidents qui souffraient souvent à la fois de plusieurs pathologies graves.


L'Église comme asile. En ce XIXe siècle où l'asile devient synonyme de lieu fermé, de prison pour aliénés, la devise affiche un idéal « sans murs ni clôtures ». Je n'entends pas ici idéaliser, reprendre en mon compte le thème de la « cité prophétique ». Simplement relever, dans cette troisième étape des morales murales, combien les murs des pavillons protègent celles et ceux qui souffrent sans que l'espace dans lequel elles et ils vivent ne soit jamais celui d'un enfermement.


L'intuition de la foi excommuniée (le moment Martin), la conscience exilée (le moment Pierre) et l'asile pour qui a été repoussé (le moment John) : des murs qu'il faut abattre, une maison dans laquelle on force à rentrer, un asile protecteur mais ouvert. Les trois morales murales que je viens de dessiner illustrent en quelque sorte le destin du protestantisme. Ces rapprochements que je vous ai proposés entre trois personnes, trois destins, trois œuvres, vous auront peut-être déroutés. Je n'ai pourtant pas l'impression d'être le premier à les tenter. Lorsqu'en 1885 — année du bicentenaire de la révocation de l'édit de Nantes, cinq ans après la thèse de baccalauréat tardive de John — Frank Puaux publie Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècle, il assume complètement le lien entre l'histoire de la minorité persécutée et la forme diaconale, caritative, qu'elle a voulu donner à sa réintégration dans la France républicaine. Il clôt la longue évocation historique, introduisant son gros volume par l'affirmation selon laquelle « les Églises protestantes de France doivent rester, dans la patrie, un asile ouvert à ceux qui, cherchant la vérité, ne peuvent s'incliner devant l'infaillibilité romaine » (Voir page). L'asile répond en quelque sorte à l'exil…



En vous entretenant de « Martin, Pierre et John et les autres »,

J'ai affiché un titre très, trop masculin. Je l'ai dit en commençant, il s'agissait d'une évocation du Vincent, François, Paul et les autres de Sautet (1974) : sûrement pas l'oubli de Katharina von Bora ou d'Eugénie Ponterie — Pierre, lui, est resté célibataire — dont le rôle respectif fut si important aux côtés de leur époux. Et moins encore le mépris de femmes qui imprimèrent dans l'histoire leur marque propre sans que celle-ci dépende d'un conjoint. Mais il est temps de remédier à ce déséquilibre. Sur les murs où sont esquissés nos trois portraits, faisons place à celles sans lesquelles l'histoire qu'on écrit ou qu'on raconte ne serait que celle de la moitié de l'humanité : parlons de Marie, de Madeleine et d'Évelyne.


Évoquons ici la mémoire de Marie Durand, incarcérée à la tour de Constance, enfermée dans ces épaisses murailles pendant 38 ans (1730-1768), l'inventrice du slogan « Résister », à jamais gravé sur la margelle de sa prison. Elle aurait pu, d'une simple signature abjurant sa foi, recouvrer aussitôt la liberté. Qui mieux qu'elle incarne l'inébranlable fidélité à ses convictions, la morale murale ? 38 ans de prison… Marie n'est-elle pas la grande sœur de Nelson Mandela, qui resta prisonnier 27 ans (1962-1990), refusant lui aussi les compromissions avec le régime de l'apartheid prêt à lui rendre la liberté. Marie Durand, prisonnière emblématique dont la résistance dit, de façon bouleversante et presque insupportable, que la vraie liberté, ce qui nous fait tenir debout, est reçue en nous-même, au plus intime de nous-même.


Au XXe siècle, rappelons Madeleine Barot, dont la mission auprès des Alsaciens évacués en juillet 1940 suscita la création de la Cimade : si nous évoquons murs et enfermement au siècle passé, c'est aux camps de concentration de la Deuxième Guerre mondiale que nous pensons aussitôt. Et lorsqu'il est question d'exil, c'est aux déportations, notamment à celles des juifs auxquels Madeleine Barot s'efforça de prêter l'assistance que la foi commandait de leur apporter. Il s'agissait alors d'humanité, du lien fondamental entre sœurs et frères humains : résistance encore et toujours, résistance à mains nues, contre les forces du mal et de la mort. Madeleine Barot s'engagea encore avec conviction dans le mouvement œcuménique, la défense des droits humains (qu'on ne disait pas encore) et pour la reconnaissance de la place des femmes dans l'Église : nouvelle morale murale, où l'énergie est consacrée à faire tomber les murs de séparation érigés entre confessions, entre privilégiés et démunis, entre sexes, entre nations.


Complétons ce triptyque féminin de la fresque en évoquant la mémoire d'Évelyne Sullerot, cofondatrice du Mouvement français pour le planning familial, disparue en mars de cette année… Elle qui avait été résistante, elle qui se qualifiait d'éveilleuse et d'insoumise, elle qui combattit sans relâche pour l'émancipation des femmes : non seulement pour une régulation des naissances, sans laquelle cette émancipation n'aurait été qu'un vain mot, mais aussi pour l'accès au travail et l'égalité des sexes. À ce sujet, force est de reconnaître la limite de l'image des murs de pierre et la nécessité de passer à la métaphore du plafond de verre… Se souvient-on suffisamment de cette période de l'histoire de France qui paraît aujourd'hui si lointaine, de cet « après-guerre » au cours duquel certaines femmes s'engagèrent avec un courage admirable, au mépris de leur image et parfois de leur réputation ?



Martin, Pierre, John ; Marie, Madeleine, Évelyne : des héros, des héroïnes ?

Je ne le crois pas, ou alors comme à leur corps défendant. Des saints, des saintes ? Sûrement pas au sens courant mais dévoyé que ce mot a pris dans nos usages. Des « destins », plutôt, pour reprendre le titre, Un destin, Martin Luther, qu'avait donné Lucien Febvre [1] à sa magistrale biographie du réformateur saxon. Des itinéraires orientés par une vocation particulière, balisés par des convictions partagées ; trois + trois = six vies singulières, dont chacune incarne à sa façon ce protestantisme dont nous fêtons le cinq centième anniversaire. Non pas choisis pour se livrer à une discrète apologie de cette confession ou famille du christianisme ; du reste, elles et ils n'éprouvent pas forcément le besoin d'arrimer leurs engagements respectifs à leur foi, de brandir un étendard confessionnel pour consacrer leur lutte. Non pas davantage pour prétendre à une excellence ou à une exclusivité : bien des familles de croyance, de pensée, de conviction sont incarnées dans des personnalités exceptionnelles. Plutôt, et plus simplement, pour illustrer avec ces vies, ces pensées et ces actions, ce que fut et ce que demeure encore l'impact d'une rencontre déterminante, de ce qu'on appelle la foi et de ce qui fonde le choix et le geste éthiques. Donnons, pour finir, la parole à John, dont les thèses VIII et IX résumaient admirablement tout cela dans les mots classiques de la théologie avec — déjà — la concision d'un tweet :

« Le chrétien est sauvé par la foi, non par les œuvres. La foi sans les œuvres est morte. »




Hubert Bost,
président de l'École pratique des hautes études
Notre prochain
fête des Asiles (2017)

Hubert Bost


Notes

- Voir la famille Bost : Hubert Bost est le descendant d'Ami Bost (junior), frère de John.

1- Un destin, Martin Luther par Lucien Febvre (1928)

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