Émile Littré
Pathologies verbales
ou Lésions de certains mots dans le cours de l'usage

    index > A-E - F-M - N-Z



Fille
Ce mot, si noble et si doux, est un de ceux que la langue moderne a le plus maltraités ; car elle y a introduit quelque chose de malhonnête. L'ancienne langue exprimait par fille uniquement la relation de l'enfant du sexe féminin au père ou à la mère ; elle avait plusieurs mots pour désigner la jeune femme, mescine, touse, bachele et son diminutif bachelette, garce, enfin pucelle, qui n'avait pas le sens particulier d'aujourd'hui et qui représentait, non pour l'étymologie, mais pour la signification, le latin puella. La perte profondément regrettable de ces mots essentiels a fait qu'il n'a plus été possible de rendre, sinon par une périphrase (jeune fille), le latin puella, ou bien l'allemand Mädchen et l'anglais maid. Mais ce n'a pas été le seul dommage : fille a été dégradé jusqu'à signifier la femme qui se prostitue. L'usage est parfois bien intelligent et bien ingénieux ; mais ici il s'est montré dénué de prévoyance et singulièrement grossier et malhonnête.


Finance

Le latin disait solvere pour payer. De ce verbe, l'ancien français fit soudre avec le même sens. Pourquoi ce verbe, qui satisfaisait au besoin de rendre une idée essentielle, ne devint-il pas d'un usage commun, et laissa-t-il à la langue l'occasion de chercher à détourner de leur acception effective des mots qui ne songeaient guère, qu'on me permette de le dire, à leur nouvel office ? C'est ce qui n'est pas expliqué et rentre dans ce que j'appelle pathologie verbale. D'un côté, l'imagination populaire se porta sur le verbe latin pacare, appaiser, pour lui imposer le sens de payer ; et, en effet, un payement est un appaisement entre le créancier et le débiteur. En même temps, l'ancienne langue prenait le verbe finer, qui signifie finir, et s'en servait pour dire : payer une somme d'argent ; en effet, effectuer un payement c'est finir une affaire. Du participe présent de ce verbe finer, aujourd'hui inusité, vient le substantif finance, qui avait aussi dans l'ancienne langue le sens primitif de terminaison. En se détériorant de la sorte, c'est-à-dire en prenant une acception très détournée, tout en laissant tomber hors de l'usage l'acception naturelle, les mots deviennent des signes purement algébriques qui ne rappellent plus à l'esprit rien de concret et d'imagé. Si finance signifiant terminaison était resté à côté de finance signifiant argent, on aurait été constamment invité à se demander quel était le lien entre les deux idées ; mais, l'un étant effacé, l'autre n'est plus qu'un signe arbitraire pour tout autre que l'étymologiste, qui fouille et interprète le passé des mots.


Flagorner

Quelle que soit l'étymologie de ce mot, qui demeure douteuse, le sens ancien (on n'a pas d'exemples au delà du quinzième siècle) est bavarder, dire à l'oreille ; puis ce sens se perd, et sans transition, du moins je ne connais pas d'exemple du dix-septième siècle, on voit au dix-huitième flagorner prendre l'acception qui est seule usitée présentement. Quelle est la nuance qui a dirigé l'usage pour infliger au verbe cette considérable perversion ? Est-ce que, inconsciemment, on a attribué par une sorte de pudeur linguistique, à la flagornerie le soin de parler bas, de ne se faire entendre que de près et à voix basse ? Ou bien plutôt, est-ce que, la syllabe initiale fla étant commune à flagorner et à flatter, l'usage, qui ne sait pas se défendre contre ces sottes confusions, a cru à une communauté d'origine et de sens ?


Flatter

Le latin avait blandiri, dont le vieux français fit blandir. Mais les couches populaires n'étaient pas un milieu où tous les beaux mots aient eu le droit ou la chance de pénétrer ; et leur parler, qui fit si souvent la loi, chercha un vocable qui fût plus à leur portée. Le germanique flat ou flaz, qui signifie plat, avait passé dans les Gaules. On en fit le verbe flatter, qui signifiait proprement rendre plat, puis alla figurément au sens de caresser comme avec la main, et par suite de flatter. C'est ainsi que l'on suppléa à blandiri, qui ne devint pas populaire, et à adulari, qui n'a laissé dans la langue d'oïl aucune trace. Adulateur ne se trouve que dans le quatorzième siècle et aduler dans le quinzième. Ce sont des mots savants, forgés directement du latin ; la vieille langue en eût fait le substantif aülere, aüleor et le verbe aüler.


Franchir

Personne de ceux qui emploient couramment ce verbe ne songe au sens propre et ancien. Dans la langue des hauts temps, il n'a que la signification de rendre franc, libre ; et, s'il l'avait conservée jusqu'à nous, on s'indignerait de l'audace du novateur qui l'emploierait pour signifier : traverser franchement, résolument des obstacles. Ce hardi néologisme s'est opéré au quinzième siècle ; et, ce qu'il y a de curieux, c'est qu'il a fait tomber en complète désuétude l'acception légitime, et qu'il est resté seul en possession de l'usage. Dans l'opinion commune, l'usage est un despote qui fait ce qu'il veut, sans autre règle que son caprice ; mais son caprice même ne peut se soustraire aux conditions que chaque mot présente ; et, quand on recherche ces conditions, on trouve qu'il a obéi autant qu'il a commandé.


Fripon

Fripon
, au début de son emploi, signifia seulement gourmand, aimant à manger : c'est au dix-septième siècle que le changement de sens s'opère. Cependant friponner, qui veut dire bien manger, commence au seizième siècle, dans Montaigne, à prendre le sens actuel et moderne. Aujourd'hui le sens original est complètement oublié. Ici encore l'acception néologique a tué l'acception primitive. Tout en blâmant ces exécutions qui sacrifient complètement l'ancien au nouveau, ce qui importe ici, c'est de concevoir par quelle déviation l'usage a passé de l'un à l'autre. Le fripon (gourmand) est entaché d'un défaut ; de plus, il est fort enclin aux petits larcins pour satisfaire sa gourmandise. C'est là que le néologisme a trouvé son point d'appui pour faire d'un gourmand un filou. Fripon aurait lieu de se plaindre d'avoir été ainsi métamorphosé. C'est une dégradation ; car, d'un défaut léger et qui n'est pas toujours mal porté, on a fait un coquin, un voleur. D'autres mots tombent de plus haut ; mais ce n'en est pas moins une chute.


Fronder

Qui aurait jamais imaginé que fronder, c'est-à-dire lancer une pierre ou une balle avec la fronde, engin qui n'est presque plus en usage, prendrait le sens de faire le mécontent, critiquer ? C'est un hasard qui a produit ce singulier résultat. Au temps des troubles de la minorité de Louis XIV, des enfants avaient l'habitude de se réunir dans les fossés de Paris pour lancer des pierres avec la fronde, se dispersant dès qu'ils voyaient paraître le lieutenant civil et revenant quand il n'était plus là. Bachaumont compara, un jour, le parlement à ces enfants qui lançaient des pierres, que la police dispersait et qui revenaient pour recommencer. De là vint la Fronde, nom de la révolte contre Mazarin et contre l'autorité royale, et la Fronde produisit sans peine le verbe fronder.


Gagner

Ce verbe, par son étymologie germanique, a le sens de paître, qu'il a conservé en termes de chasse, et dans gagnage qui veut dire pâturage. La langue d'oïl, du sens rural de paître, a passé à l'acception rurale aussi de labourer ; puis le profit fait par la culture s'est dans gagner généralisé à signifier toute sorte de profits, seul sens resté en usage. La même déviation de signification se voit dans le provençal gazanhar et l'italien guadagnare. Cette déviation mérite d'être notée à cause du fait parallèle que la langue latine présente : le latin pecunia, qui signifie argent monnayé, est originairement un terme rural, par pecus, mouton, bête de campagne. Le mot latin nous reporte à un temps très ancien où, dans la vieille Italie, les troupeaux faisaient la principale richesse. Gagner est d'une époque beaucoup moins reculée ; pourtant lui aussi représente un état de choses où la paissance tient un haut rang dans la fortune des hommes ; c'est que l'invasion germanique, à laquelle le mot gagner appartient, avait reproduit quelqu'une des conditions d'une société pastorale.


Galetas

Quelle déchéance ! A l'origine, galetas est le nom d'une tour de Constantinople. Puis ce mot vient à signifier un appartement dans la maison des templiers, à la Cour des comptes, et une partie importante d'un grand château. La chute n'est pas encore complète ; mais, au quinzième siècle, le sens s'amoindrit ; et, au seizième, le galetas est devenu ce que nous le voyons. C'est bien la peine de venir des bords du Bosphore pour se dégrader si misérablement. N'est-ce pas ainsi que l'on voit des familles descendre peu à peu des hauts rangs et se perdre dans la misère et l'oubli de soi-même ?


Garce, garçon, gars

Ces trois mots n'en font qu'un, proprement : gars est le nominatif, du bas latin garcio, avec l'accent sur gar ; garçon est le régime, de garciónem, avec l'accent sur o : garce est le féminin de gars. Dans l'ancienne langue, gars, garçon, signifie enfant mâle, jeune homme ; mais, de bonne heure, il s'y mêle un sens défavorable, et souvent ce vocable devient un terme d'injure, signifiant un mauvais drôle, un lâche. Cette acception fâcheuse n'a pas pénétré dans la langue moderne. Il n'en est pas de même de garce. Tandis que, dans l'ancienne langue, garce signifie une jeune fille, en dehors de tout sens mauvais, il est devenu dans la langue moderne un terme injurieux et grossier. Il semblerait que le mot n'a pu échapper à son destin : en passant dans l'usage moderne, garçon s'est purifié, mais garce s'est dégradé. Il vaut la peine de considérer d'où provient ce jeu de significations. Le sens propre de garçon, garce, est jeune homme, jeune femme. Comme les jeunes gens sont souvent employés en service, le moyen âge donna par occasion à garçon l'acception de serviteur d'un ordre inférieur, au-dessous des écuyers et des sergents. Une fois cette habitude introduite, on conçoit qu'une idée péjorative ait pris naissance à l'égard de ce mot, comme il est arrivé pour valet. De là le sens injurieux que l'ancienne langue, non la moderne, attribua à garçon. Ceci est clair ; mais comment garce est-il tombé si bas qu'il ne peut plus même être prononcé honnêtement ? Je ne veux voir là que quelque brutalité de langage qui malheureusement a pris pied, flétrissant ce qu'elle touchait ; brutalité qui se montre, à un pire degré encore, dans fille, dont il faut comparer l'article à celui de garce.


Garnement

Garnement
, anciennement garniment, vient de garnir. Comment un mot issu d'une telle origine a-t-il pu jamais arriver au sens de mauvais drôle, de vaurien ? Le sens original est ce qui garnit : vêtement, ornement, armure. Dans les hauts temps, il n'y en a pas d'autre. Mais, au quatorzième siècle (car ce grand néologisme d'acception ne nous appartient pas, il appartient à nos aïeux), l'usage transporte hardiment ce qui garnit à celui qui est garni ; et, avec l'épithète de méchant, de mauvais, il fait d'une mauvaise vêture un homme qui ne vaut pas mieux que son habillement. Il va même (car il ne dit jamais un bon garnement) jusqu'à supprimer l'épithète méchant, mauvais, sans changer le sens : un garnement. On doit regretter que, pour la singularité des contrastes, le sens de vêtement n'ait pas été conservé à côté de celui de mauvais sujet.


Garnison

Garnison
et garnement sont un même mot, avec des finales différentes et avec une signification primitive identique. Ils expriment tous les deux ce qui garnit : vêtements, armures, provisions. Longtemps ils n'ont eu l'un et l'autre que cette acception ; mais, dans le cours du parler toujours vivant et toujours mobile, on a vu ce qu'il est advenu de garnement, qui n'a gardé aucune trace du sens qui lui est inhérent. La transformation a été moins étrange pour garnison. Du sens de ce qui garnit, il n'y a pas très loin au sens d'une troupe qui défend, garnit une ville, une forteresse. Mais, quand on lit, par exemple, une phrase comme celle-ci : Le plus méchant garnement de la garnison, quel est celui qui, sans être averti, imaginera qu'il a là sous les yeux deux mots de même origine et de même acception première ?


Gauche

L'ancienne langue ne connaît que senestre, en latin sinister. Puis au quinzième siècle apparaît un mot (gauche) signifiant qui n'est pas droit, qui est de travers. Au quinzième siècle, senestre commence à tomber en désuétude, et c'est gauche qui le remplace. Pourquoi  ? peut-être parce que, le sentiment de l'usage attachant une infériorité à la main de ce côté, senestre n'y satisfait pas. Il y avait satisfait dans la latinité ; car sinister a aussi un sens péjoratif que nous avons conservé dans le vocable moderne sinistre. En cet état, l'usage se porta sur gauche, qui remplit la double condition de signifier opposé au côté droit et opposé à adresse. L'italien, mû par un même mobile, a dit la main gauche de deux façons : stanca, la main fatiguée, et manca, la main estropiée.


Geindre

Geindre
est la forme française régulière que doit prendre le latin gemere. Avec l'accent sur la première syllabe, gémere n'a pu fournir qu'un mot français où cette même première syllabe eût l'accent. Mais à côté, dès les anciens temps, existait gémir, qui provient d'une formation barbare, gemêre, au lieu de gémere. Ces deux verbes, l'usage moderne ne les a pas laissés synonymes. Suivant la tendance qu'il a de donner à la forme la plus archaïque un sens péjoratif, il a fait de geindre un terme du langage vulgaire où le gémissement est présenté comme quelque chose de ridicule ou de peu sérieux. Au contraire, gémir est le beau mot, celui qui exprime la peine morale et la profonde tristesse.


Gent
, s. f.
Il est regrettable, je dirais presque douloureux, que des mots excellents et honorables subissent une dégradation qui leur inflige une signification ou basse ou moqueuse et qui les relègue hors du beau style. Gent en est un exemple. Encore au commencement du dix-septième siècle, il était d'un usage relevé, et Malherbe disait la gent qui porte turban ; le cardinal du Perron, une gent invincible aux combats ; et Segrais, cette gent farouche. Aujourd'hui cela ne serait pas reçu  ; on rirait si quelque chose de pareil se rencontrait dans un vers moderne de poésie soutenue ; car gent ne se dit plus qu'en un sens de dénigrement ou qu'en un sens comique. A quoi tiennent ces injustices de l'usage  ? à ce que gent, tombant peu à peu en désuétude, est devenu archaïque. Sous ce prétexte, on l'a dépouillé de la noblesse, et on en a fait un roturier ou un vilain.


Gourmander

Gourmander
, verbe neutre, signifie manger en gourmand, et ne présente aucune difficulté ; c'est un dérivé naturel de l'adjectif. Mais gourmander, verbe actif, signifie réprimander avec dureté ou vivacité  ; comment cela, et quelle relation subtile l'usage a-t-il saisie entre les deux significations  ? Malheureusement, gourmand ne paraît pas un mot très ancien, du moins le premier exemple connu est du quatorzième siècle  ; de plus, l'origine en est ignorée ; ces deux circonstances ôtent à la déduction des sens son meilleur appui. Pourtant une lueur est fournie par E. Deschamps, écrivain qui appartient aux quatorzième et quinzième siècles. Il parle d'une souffrance qui vient chaque jour vers la nuit Pour son corps nuire et gourmander. Gourmander signifie ici léser, attaquer. Faut-il penser que de l'idée de gourmand attaquant les mets, on a passé à l'idée de l'effet de cette attaque, et qu'on a fait de la sorte gourmander synonyme, jusqu'à un certain point, de nuire et d'attaquer ? Cela est bien subtil et bien fragile  ; mais je n'ai rien de mieux. Gourmander est un problème que je livre aux curieux de la dérivation des significations ; c'est une partie de la lexicographie qui a son intérêt.


Greffe
(le) et Greffe (la)
Parmi les personnes étrangères aux études étymologiques, nul ne pensera que le greffe d'un tribunal et la greffe des jardiniers soient un seul et même mot. Rien pourtant n'est mieux assuré. Les deux proviennent du latin graphium, poinçon à écrire ; on sait que les anciens écrivaient avec un poinçon sur des tablettes enduites de cire. De poinçon à écrire, on tire le sens de lieu où l'on écrit, où l'on conserve ce qui est écrit. Voilà pour greffe du tribunal. Mais c'est aussi d'un poinçon que l'on se sert pour pratiquer certaines entes ; de là on tire l'action de placer une ente et le nom de l'ente elle-même. Voilà pour la greffe des jardiniers. Heureusement l'usage a mis, par le genre, une différence entre les deux emplois.


Grief, griève

Grief
nous offre une déformation de prononciation ; il représente le grav du latin grav-is, qui est monosyllabique ; et pourtant il est devenu chez nous disyllabique. C'est une faute contre la dérivation étymologique, laquelle ne permet pas de dédoubler un a de manière à en faire deux sons distincts. Cela a été causé par une particularité de la très ancienne orthographe. Dans les hauts temps, ce mot s'écrivait gref ou grief, mais était, sous la seconde forme, monosyllabique comme sous la première. Comment prononçait-on grief monosyllabe ? nous n'en savons rien. Toujours est-il que, dans les bas temps, l'orthographe grief ayant prévalu, il fut impossible de l'articuler facilement en une seule émission de voix. De là est né le péché fâcheux contre l'équivalence des voyelles en gravis dans le passage du latin au français.


Griffonner

Ce verbe est un néologisme du dix-septième siècle. On a bien dans le seizième un verbe griffonner ou griffonnier, mais c'est un terme savant qui se rapporte au griffon, animal fabuleux, qu'on disait percer la terre pour en tirer l'or : griffonnier l'or, lit-on dans Cholières. Pourtant l'origine de notre griffonner remonte au seizième siècle et est due à un joli néologisme de Marot. Il nomme griffon un scribe occupé dans un bureau à barbouiller du papier. Griffon en ce sens n'a pas duré, et nous l'avons remplacé par griffonneur. Comment Marot a-t-il imaginé la dénomination plaisante que je viens de rapporter ? Sans doute il n'a vu dans le barbouillage du scribe qu'une opération de griffes ; et dès lors le griffon, armé et pourvu de griffes, lui a fourni l'image qu'il cherchait.


Grivois

Un grivois, une grivoise, est une personne d'un caractère libre, entreprenant, alerte à toute chose ; mais bien déçu serait celui qui en chercherait directement l'étymologie. Le sens immédiatement précédent, qui d'ailleurs n'est plus aucunement usité, est celui de soldat en général ; le soldat se prêtant par son allure déterminée à fournir l'idée, le type de ce que nous entendons aujourd'hui par grivois. Est-ce tout ? pas encore, et la filière n'est point à son terme. Avant d'être un soldat en général, le grivois fut un soldat de certaines troupes étrangères. Encore un pas et nous touchons à l'origine de notre locution. Le grivois des troupes étrangères était ainsi nommé parce qu'il usait beaucoup d'une grivoise, sorte de tabatière propre à râper le tabac. Grivoise est l'altération d'un mot suisse rabeisen, râpe à tabac (proprement fer à râper). Quel long chemin nous avons fait ! et quelle bizarrerie, certainement originale et curieuse, a tiré d'une espèce de râpe un mot vif et alerte, qu'il n'est pas déplaisant de posséder !


Groin

La prononciation offre ici le même cas pathologique que pour grief ; elle représente par deux syllabes une syllabe unique du latin. En effet groin vient de grun-nire, qui a donné grogn-er, où grogn est monosyllabique comme cela doit être. La vieille langue n'avait pas, bien entendu, cette faute ; elle était trop près de l'origine pour se méprendre. Mais ici, comme dans grief, l'r a fait sentir son influence ; la difficulté d'énoncer monosyllabiquement ce mot a triomphé des lois étymologiques, et le grun latin est devenu le disyllabe groin. Je regrette, en ceci du moins, que le spiritisme n'ait aucune réalité, car j'aurais évoqué un Français du douzième siècle, et l'aurais prié d'articuler groin près de mon oreille. Faute de cela, la prononciation monosyllabique de groin reste, pour moi du moins, un problème.


Guérir

Ce mot vient d'un verbe allemand qui signifie garantir, protéger. Et en effet l'ancienne langue ne lui connaît pas d'autre acception. Au douzième siècle, guérir ne signifie que cela ; mais au treizième siècle la signification de délivrer d'une maladie, d'une blessure, s'introduit, et fait si bien qu'elle ne laisse plus aucune place à celle qui avait les droits d'origine. Que faut-il penser de ce néologisme, fort ancien puisqu'il remonte jusqu'au treizième siècle ? En général, un néologisme qui n'apporte pas un mot nouveau, mais qui change la signification d'un mot reçu n'est pas à recommander. La langue avait saner du latin sanare ; saner suffisait ; il a péri, laissant pourtant des parents, tels que sain, santé qui le regrettent. D'ailleurs, la large signification du guérir primitif s'est partagée entre les verbes garantir, protéger, défendre, qui ne la représentent pas complètement. Le treizième siècle aurait donc mieux fait de s'abstenir de toucher au vieux mot ; mais de quoi l'usage s'abstient-il, une fois qu'une circonstance quelconque l'a mis sur une pente de changement ?


Habillement, habiller

Il n'y a dans ces mots rien qui rappelle le vêtement ou l'action de vêtir. Vêtement et vêtir sont les mots propres qui nous viennent du latin et que nous avons conservés, mais l'inclination qu'a le langage à détourner des vocables de leur sens primitif et à y infuser des particularités inattendues, s'est emparée d'habiller, qui, venant d'habile, signifie proprement rendre habile, disposer à. L'homme vêtu est plus habile, plus dispos, plus propre à différents offices. C'est ainsi qu'habiller s'est spécifié de plus en plus dans l'acception usuelle qu'il a aujourd'hui. On ne trouve plus l'acception originelle et légitime que dans quelques emplois techniques : habiller un lapin, de la volaille, les dépouiller et les vider ; en boucherie, habiller une bête tuée ; en pêche, habiller la morue, la fendre et en ôter l'arête ; en jardinage, habiller un arbre, en écourter les branches, les racines, avant de le planter. A ce propos, c'est le lieu de remarquer que les métiers sont particulièrement tenaces des anciennes acceptions. Ici, comme dans plusieurs autres cas, il y a lieu de regretter qu'habiller, prenant le sens de vêtir, puisque ainsi le voulait l'usage, n'ait pas conservé à côté son acception propre. Habiller, signifiant vêtir, est un néologisme assez ingénieux, mais peu utile en présence de vêtir, et nuisible parce qu'il a produit la désuétude de la vraie signification.


Hasard

Fortuit, du latin fortuitus, ne se trouve qu'au seizième siècle. Fortuité est un latinisme qui n'apparaît que de notre temps. De la sorte, ce que les Latins exprimaient par le substantif fors n'avait point de correspondant ; et une idée essentielle faisait défaut à la langue. Il advint qu'une sorte de jeu de dés reçut dans le douzième siècle le nom de hasart, fourni par un incident des croisades. Le fortuit règne en maître dans le jeu de dés. L'usage, et ce fut une grande marque d'intelligence, sut tirer de là une signification bien nécessaire. Il est quelquefois obtus et déraisonnable, mais, en revanche, il est aussi, à ses moments, singulièrement ingénieux et subtil. Qui aurait songé dans son cabinet à combler, grâce à un terme de jeu, la lacune laissée par la disparition du terme latin ? C'est un de ces cas où il est permis de dire que tout le monde a plus d'esprit que Voltaire.


Hier

La prononciation fait de ce mot un disyllabe ; et pourtant il représente une seule syllabe latine, her-i ; c'est donc une faute considérable contre l'étymologie. L'ancienne langue ne la commettait pas ; elle écrivait suivant les dialectes et suivant les siècles her ou hier, mais toujours monosyllabique. Cela a duré jusqu'au dix-septième siècle ; et encore plusieurs écrivains de ce temps suivent l'ancien usage. Toutefois c'est alors que commence la résolution de l'unique syllabe archaïque en deux ; résolution qui a prévalu. Notez pourtant que la conséquence n'est pas allée jusqu'au bout et que, dans avant-hier, hier est monosyllabe. La faute qui a dédoublé l'unique syllabe latine heri est toute gratuite ; car elle n'a pas l'excuse de la difficulté de prononciation, comme pour grief ou groin. Hier se prononce monosyllabe aussi facilement que disyllabe ; et les Vaugelas n'ont pas été des puristes assez vigilants pour faire justice d'une prévarication qui s'impatronisait de leur temps.

Intéresser, intérêt
Quand on parcourt les significations du verbe intéresser, on en rencontre une qui se trouve en discordance avec le sens général de ce mot ; c'est celle où il devient synonyme d'endommager, léser, alors qu'on dit en parlant d'une blessure : La balle a intéressé le poumon. D'où vient cela ? Pour avoir l'explication, il faut recourir au substantif intérêt, et encore non à l'usage moderne, mais à l'usage ancien. En lisant l'historique de ce mot, que j'ai donné dans mon Dictionnaire, on voit intérêt jouer d'une manière remarquable entre dommage et dédommagement, ce qui importe (latin interest) se prêtant à signifier ce qui importe en mal comme ce qui importe en bien. C'est du sens de dommage impliqué dans intéresser qu'est venue l'acception d'endommager. Au reste, ni le verbe ni le substantif n'appartiennent aux origines de notre idiome ; la forme même l'indique ; le latin interesse, interfui, aurait donné entrestre, entrefu. Ils apparaissent dans le quatorzième et le quinzième siècles probablement suggérés par des mots congénères en provençal, en espagnol, en italien. Ce néologisme a été tout à fait heureux. Il faut signaler les bienfaits comme les méfaits du néologisme.


Jument
Dans la très ancienne langue, jument signifiait seulement bête de somme, ce qui est le sens de jumentum en latin. Mais le mot s'était particularisé dès le treizième siècle, et, à côté de l'acception de bête de somme, il a aussi celle de cavale. Aujourd'hui la première est absolument oblitérée, et il ne reste plus que la seconde. En ceci, la langue s'est montrée bien mauvaise ménagère des ressources qu'elle possédait. Le latin lui avait fourni régulièrement ive, de equa, femelle du cheval. Elle n'avait aucune raison de laisser perdre cet excellent mot ; mais surtout elle devait conserver à jument son acception de bête de somme, non seulement à cause de la descendance directe du latin, mais aussi à cause qu'il exprimait en un seul vocable ce que nous exprimons par la locution composée bête de somme. Or un vocable simple vaut toujours mieux qu'un terme composé, autant pour la rapidité du langage que pour la précision. Cavale ou ive pour la femelle du cheval, jument pour toute bête de somme, voilà l'état ancien et bon de la langue. La malencontreuse aperception qui, dans le terme générique de bête de somme, trouva le terme particulier de cavale, troubla tout. Jument ainsi accaparé, comment faire pour rendre jumentum ? Il n'y avait plus d'autre recours qu'au lourd procédé des vocables composés ; procédé d'autant plus désagréable que le français n'a pas la ressource de faire un seul mot de plusieurs et de dire bête-somme comme l'allemand dit Lastthier.


Ladre

Il est dans l'Évangile un pauvre nommé Lazare, qui, couvert d'ulcères, gémit à la porte du riche. Le moyen âge spécifia davantage la maladie dont ce pauvre homme était affecté, et il en fit un lépreux. Après cette spécification, Ladre (Lázarus, avec l'accent sur a, a donné Ladre au français), perdant sa qualité de nom propre, est devenu un nom commun et signifie celui qui est affecté de lèpre. Ceci est un procédé commun dans les langues. Les dérivations ne se sont pas arrêtées là. Le nom de la lèpre qui affecte l'homme a été transporté à une maladie particulière à l'espèce porcine et qui rend la chair impropre aux usages alimentaires. A ce point, ayant de la sorte une double maladie physique qui diminue notablement la sensibilité de la peau de l'individu, homme ou bête, on est passé (qui on ? on représente ici la tendance des groupes linguistiques à modifier tantôt en bien, tantôt en mal, les mots et leurs significations), on est passé, dis-je, à un sens moral, attribuant à ladre l'acception d'avare, de celui qui lésine, qui n'a égard ni à ses besoins ni à ceux des autres. Il n'y a aucune raison de médire de ceux qui, les premiers, firent une telle application ; ils n'ont pas été mal avisés, si l'on ne considère que la suite des dérivations et l'enrichissement du vocabulaire. Mais à un autre point de vue, qui aurait prédit au Lazare de l'Evangile que son nom signifierait le vice de la lésinerie ? et ne pourrait-on pas regretter qu'un pauvre digne de pitié ait servi de thème à une locution de dénigrement ? Heureusement, le jeu de l'accent a tout couvert. Lazare est devenu ladre ; et, quand on parle de l'un, personne ne songe à l'autre. Ainsi sont sauvés, quant aux apparences, les respect dû à la souffrance et l'ingéniosité du parler courant.


Libertin

Le latin libertinus, qui a donné libertin au français, ne signifie que fils d'affranchi. Pourtant, dans le seizième siècle, premier moment où libertin fait son apparition parmi nous, ce mot désigne uniquement celui qui s'affranchit des croyances et des pratiques de la religion chrétienne. D'où vient une pareille déviation, et comment de fils d'affranchi l'usage a-t-il passé à l'acception d'homme émancipé des dogmes théologiques ? Voici l'explication de ce petit problème : les Actes des apôtres, VI, 9, font mention d'une synagogue des libertins, en grec λιβερτίνων, en latin libertinorum. Cette synagogue, qui comptait sans doute des fils d'affranchis, était rangée parmi les synagogues formées d'étrangers. La traduction française de 1525 de Lefebvre d'Étaples porte : «Aulcuns de la synagogue, laquelle est appellée des libertins.» Ces libertins furent suspectés par les lecteurs de cette traduction de n'être pas parfaitement orthodoxes. De là, en français, le sens de libertin, qui est exclusivement celui d'homme rebelle aux croyances religieuses ; il prit origine dans le Nouveau Testament, fautivement interprété, et n'eut d'abord d'autre application qu'une application théologique. Ce sens a duré pendant tout le dix-septième siècle ; aujourd'hui il est aboli ; et il faut se garder, quand on lit les auteurs du temps de Louis XIV, d'y prendre ce vocable dans l'acception moderne. Mais il n'est pas difficile de voir comment cette même acception moderne est née. Le préjugé théologique attachait naturellement un blâme à celui qui ne se soumettait pas aux croyances de la foi. De religieux, ce blâme ne tarda pas à devenir simplement moral ; et c'est ainsi que libertin s'est écarté de son origine, non pas pourtant au point de désigner toute offense à la morale ; il note particulièrement celle qui a pour objet les rapports entre hommes et femmes.


Limier

Il est curieux de remarquer les ressources de l'esprit linguistique pour dénommer les objets. Le limier est une espèce de chien de chasse. Eh bien ! le mot ne veut dire que l'animal ou l'homme tenu par un lien. En effet, limier, anciennement liemier, de trois syllabes, vient du latin ligamen, lien. Tout ce qui porte un lien pourrait être dit liemier. L'usage restreignit l'acception à celle du chien qui sert à la chasse des grosses bêtes. Il n'est pas besoin de signaler l'usage métaphorique de ce mot dans limier de police.


Livrer

En passant de l'usage latin à l'usage roman, les mots n'ont pas seulement changé de forme, ils ont aussi changé d'acception. Livrer en est un exemple. Il vient du latin liberare, qui veut dire uniquement rendre libre, mettre en liberté. On trouve dès le neuvième siècle, dans un capitulaire de Charles le Chauve, liberare avec le sens de livrer, de remettre. A cette époque, le bas latin et le vieux français commençaient à ne plus guère se distinguer l'un de l'autre, le premier arrivant à sa fin, l'autre se dégageant de ses langes. Toujours est-il que le parler populaire des Gaules ne reçut pas liberare avec son sens véritable, mais lui fit subir une distorsion dont on suit sans grande peine le mouvement ; car affranchir, mettre en liberté, et ne plus retenir, livrer, sont des idées qui se tiennent. Mais, manifestement, le mot s'est dégradé ; l'idée morale de liberare a disparu devant l'idée matérielle de mettre en main, de transmettre. Faites-y attention, et vous reconnaîtrez que les mots ont leur abaissement comme les hommes ou les choses.


Loisir

Loisir est un mot élégant du langage français, qui appartient aux plus anciens temps, avec la signification actuelle. D'origine, c'est l'infinitif, pris substantivement, d'un ancien verbe jadis fort usité, qui ne veut pas dire être en loisir, mais qui veut dire être permis ; car il vient du latin licere, être licite. Au reste, le sens étymologique est conservé dans l'adjectif loisible. Ainsi, de très bonne heure, l'usage populaire a trouvé dans être permis un acheminement au sens détourné d'intervalle de temps où l'on se repose, où l'on fait ce que l'on veut. Il n'y a pas à se plaindre de cette ingéniosité d'un si ancien néologisme ; car n'est-ce pas néologiser que de transformer la signification d'un verbe latin à son passage dans le français ?

Marâtre
Marâtre n'a plus aujourd'hui qu'un sens péjoratif et injurieux. Mais il n'en était pas ainsi dans l'ancienne langue ; il signifiait simplement ce que nous nommons dans la langue actuelle belle-mère. Comme les belles-mères ne sont pas toujours tendres pour les enfants d'un premier lit et que le vers du trouvère
De mauvaise marastre est l'amour moult petite,
a souvent lieu de se vérifier, il n'est pas étonnant que marâtre soît devenu synonyme de mauvaise belle-mère. Pourtant il convient d'exprimer ici un regret. Rien n'empêchait, tout en donnant à marâtre son acception nouvelle et particulière, de conserver l'usage propre du mot. Il figurerait très bien à côté de parastre, perdu, lui, tout à fait, qui signifiait beau-père. C'est dommage de sacrifier des mots simples et expressifs pour leur substituer des termes composés, lourds et malaisés à manier.


Marionnette

Ce mot est un assez joli mot, et sa descendance est assez jolie aussi. L'ancienne langue avait mariole, diminutif de Marie, et désignant de petites figures de la Sainte Vierge. Le diminutif mariolette se corrompit en marionnette ; et, par un procédé qui n'est pas rare, l'usage transporta le nom de ces effigies sacrées à une autre espèce de figures, mais celles-là profanes. En même temps le sens ancien s'oblitéra complètement ; car, autrement, comment aurait-on commis l'impiété d'appliquer le nom des figures de la Sainte Vierge à des figures de spectacle et d'amusement ? La dégradation du sens s'est ici compliquée d'une offense aux bienséances catholiques.

Méchant
Le quatorzième siècle a inauguré (du moins on n'en voit pas d'exemple auparavant) la fortune d'un mot aujourd'hui d'un usage fort étendu : ce mot est méchant. C'est le participe présent du verbe vieilli méchoir, et d'abord il n'a désigné que celui qui a mauvaise chance. Il a passé de là aux choses de peu de valeur : un méchant livre ; et finalement, entrant dans le domaine moral, il s'est appliqué aux hommes d'un naturel pervers. Il y a satisfaction à suivre ainsi la logique secrète de l'usage, qui dérive les significations l'une de l'autre ; il est intéressant aussi d'étudier comment il se crée des doublets sans qu'on le veuille. La langue avait mauvais, et méchant au sens moral ne lui était pas nécessaire. Mais méchant s'établit ; il n'a d'abord aucune rivalité avec mauvais. Il n'en est plus de même quand il passe au sens moral ; et dès lors les auteurs de synonymes ont à chercher en quoi méchant et mauvais s'accordent et différent. L'usage, dans ses actes d'un despotisme qui est loin d'être toujours éclairé, s'inquiète peu des soucis qu'il prépare aux grammairiens.


Merci

La pathologie en ce mot affecte le genre, qui, féminin selon l'étymologie en don d'amoureuse merci, est masculin dans un grand merci. L'usage n'aime guère les casse-tête grammaticaux, et il s'en tire d'ordinaire fort mal. Le casse-tête gît ici dans le mot grand : cet adjectif est, selon la vieille langue, très correctement masculin et féminin, comme le latin grandis ; mais, suivant la moderne, il a les deux genres, grand, grande. L'usage, quand il reçut la locution toute faite grand merci, a pris grand avec son air apparent, et du tout il a fait un grand merci. La signification n'est pas non plus sans quelque pathologie. Le sens primitif, qui est faveur, récompense, grâce (du latin mercedem), s'est rétréci de manière à ne plus figurer que dans quelques locutions toutes faites : don d'amoureuse merci, Dieu merci. Puis le sens de miséricorde qui épargne se développe amplement, et atrophie l'acception primitive. La miséricorde n'est point dans le latin merces ; mais elle est, on peut le dire, une sorte de faveur ; et la langue n'a pas failli à la liaison des idées, même subtile, quand elle a ainsi détourné à son profit le vocable latin.


Mesquin

Mesquin présente un singulier accident ; il vient de l'espagnol mezquino, qui a le même sens. Même sens aussi en provençal, mesquin, et en italien, meschino. Mais, dans tout le moyen âge jusqu'au seizième siècle inclusivement, meschin, meschine, signifient jeune garçon, jeune fille, avec cette nuance pourtant que le féminin meschine a le plus souvent l'acception de jeune fille qui est en service ; acception qu'a aussi l'italien meschina. Il faut, ce semble, admettre que du sens de chétif on s'est élevé à l'idée de jeune garçon, de jeune fille, considérés comme faibles par l'âge, et qu'ennoblissant ainsi l'idée primitive du mot, on n'en a pas effacé pourtant tout ce qui était défavorable. Ce fut un anoblissement que mesquin reçut alors ; mais cet anoblissement fut passager ; et le mot, secouant ce sens comme un oripeau, n'a plus parmi nous que son acception originelle.


Moyen

L'adjectif veut dire qui occupe une position intermédiaire ; le substantif, entremise, ce qui sert à obtenir une certaine fin. On comprend comment l'idée d'intermédiaire a suggéré celle de manière de procéder pour obtenir un résultat. C'est certainement un bon exemple de l'art ingénieux de déduire des significations l'une de l'autre. Ce mot n'a pas toujours existé dans notre langue ; et moyen substantif est un néologisme. N'allez pas vous récrier ; c'est un néologisme d'une antiquité déjà respectable ; il remonte au quatorzième siècle. Il faut savoir gré au populaire de ce temps d'avoir créé un substantif si bon et si commode.
     
  index & préface
  A-E - F-M - N-Z
 
 
 
  dictionnaire français : dictionnaire Littré en ligne
  français du XIXe siècle
  étymologie