Nourrisson
A côté de :
le nourrisson, l'ancienne
langue avait
la nourrisson, signifiant nourriture,
éducation. Tous deux,
le nourrisson
et
la nourrisson, viennent du latin
nutritionem,
dont notre langage scientifique a fait nutrition. Le français moderne
a laissé se perdre
la nourrisson.
A côté de :
la prison, l'ancienne
langue avait
le prison, signifiant prisonnier.
Tous deux,
la prison et
le
prison, viennent du latin
prehensionem,
dont le langage scientifique a fait
préhension.
Le français moderne n'a pas gardé
le
prison. Il paraît que
polisson
est un mot du même genre, c'est-à-dire un masculin déduit
d'un féminin latin ; ce latin serait
politionem,
et le sens primitif de
polisson serait celui
de nettoyeur, de balayeur. N'est-il pas amusant de voir l'usage tirer,
si je puis ainsi parler, d'un sac deux moutures, et, suivant qu'il considère
dans l'original latin l'action ou le résultat de l'action, avoir
dans le premier cas un féminin et dans le second un masculin ? C'était
agir fort librement avec le latin que de lui changer ainsi le genre de
ses substantifs. Mais, du moment qu'ils étaient entrés dans
le domaine français, il était juste qu'ils acceptassent
toutes les lois de leur nouvelle patrie. L'ancienne langue fut ingénieuse
avec les deux genres et les deux acceptions ; la langue moderne est inconséquente
en gardant tantôt le masculin, tantôt le féminin, mais
non les deux régulièrement.
Opiniâtre
Opiniâtre désigne celui qui
est attaché outre mesure à son opinion, et est formé
d'
opinion et de la finale péjorative
âtre. Certes ceux qui les premiers
conçurent une pareille formation furent de hardis néologistes ;
et je ne sais si les plus entreprenants de nos jours s'aviseraient de
faire ainsi une jonction qui ne va pas de soi ; car
opinion
se prête assez mal à entrer en composition. Quoi qu'il en
soit,
opiniâtre et ses dérivés
opiniâtrement,
opiniâtrer,
opiniâtreté, n'appartiennent
pas aux temps anciens de la langue ; ils ne se montrent que dans le seizième
siècle. C'est un vieux mot pour nous ; mais c'était un néologisme
pour Amyot, pour Montaigne, pour d'Aubigné. Il faut les remercier
de n'avoir pas repoussé d'une plume dédaigneuse le nouveau
venu ; car il est de bonne signification, et figure bien à côté
d'
obstination,
obstinément,
obstiner ; ce sont là des termes anciens.
Il est heureux qu'
opiniâtre ne les
ait pas fait tomber en désuétude ; cela arrive maintes fois.
Ordonner
L'ancienne forme est
ordener ; de même
on disait
ordenance. Cela est régulier ;
car le latin
ordinare, avec son
i
bref, n'a pu donner que
ordener.
Ordonner
ne se montre qu'au quatorzième siècle, et aussitôt
il supplante tout à fait
ordener,
qui ne reparaît plus. D'où vient cet
o
substitué à l'
e primitif ? On
ne peut y voir qu'une faute de prononciation. Les fautes de ce genre sont
faciles à commettre et quelquefois très difficiles à
réparer ; témoin
ordener, qui
en est resté victime, et
ordonner,
dont l'usage présent ne soupçonne pas la tache originelle.
Ordre
Dans l'ancienne langue,
ordre signifie uniquement
arrangement, disposition, et aussi compagnie monastique. Le sens d'injonction,
prescription, ne s'y rencontre pas ; on ne le voit apparaître qu'au
dix-septième siècle, et alors il est courant parmi les meilleurs
auteurs. C'était pourtant un vigoureux néologisme de signification.
On comprend comment, d'arrangement, de disposition,
ordre
en est venu à signifier prescription ; la liaison des deux idées,
une fois sentie, s'explique sans difficulté considérable.
Mais l'opération mentale qui les trouva mérite qu'on la
signale à l'attention, ainsi que l'époque où elle
se manifeste et s'établit. Je ne nie pas que je me plais à
signaler le dix-septième siècle en délits de néologisme.
On lui a fait une réputation de pruderie puriste qu'il ne mérite
ni en bien ni en mal.
Papelard
Proprement, ce mot signifie celui qui mange le lard, et encore aujourd'hui
on dit, à propos de deux prétendants qui se disputent quelque
chose : On verra qui mangera le lard. En italien,
pappalardo
veut dire goinfre, bafreur ; mais il signifie aussi faux dévot,
hypocrite. Dans le français, même le plus ancien, il n'a
pas d'autre signification que celle de faux dévot. C'est manifestement
un mot de plaisanterie, et c'est en plaisantant qu'on en est venu à
attribuer aux mangeurs de lard une qualification aussi défavorable
que celle de l'hypocrite. Les textes ne donnent pas précisément
la clef d'une dérivation si éloignée. Pourtant voici
comment j'imagine qu'on peut combler la distance entre le point de départ
et le point d'arrivée. «Tel fait devant le
papelart,
dit un vieux trouvère, Qui par derrière
pape
lart.»
Paper le lard, c'est-à-dire
s'adjuger les bons morceaux par-derrière, c'est-à-dire sans
que les autres s'en aperçoivent, est un tour de
papelardie,
et de cette papelardie il n'y a pas loin à celle de l'hypocrisie
générale qui ne se borne plus à paper le lard, mais
qui se revêt du masque des vertus vénérées,
le tout, il est vrai, pour faire son chemin ou sa fortune, comme ce bon
M. Tartuffe. En définitive, paper le lard et faire l'hypocrite
sont devenus synonymes, et la plus ancienne langue s'est gaussée
de la fausse dévotion, qui trompe sous un masque respecté
les imbéciles et qui s'adjuge les bons morceaux.
Papillote
Il faut vraiment admirer le joli de certaines imaginations dont l'usage
est capable. La langue avait, à côté de
papillon,
une forme moins usitée,
papillot.
Au quinzième siècle, on va dénicher ce
papillot
et en tirer une assimilation avec le morceau de papier qui sert à
envelopper les boucles de cheveux des dames avant de les friser. Celui
qui l'a fait mérite toute louange pour cet ingénieux néologisme.
Notez, en outre, les sens variés de
papilloter,
tous dérivés de ce
papillon
qu'une heureuse et riante imagination a logé dans la
papillote.
Parole
Où est la pathologie à dire
parole
ou lieu de
verbe, qui eût été
le mot propre ? Elle est en ce qu'il a fallu une forte méprise pour
imposer au mot roman le sens qu'il a. Quand vous cherchez l'origine d'un
vocable, soyez très circonspect dans vos conjectures ; hors des
textes, il n'y a guère de certitude. Au moment de la naissance
des langues romanes et dans les populations usant de ce que nous nommons
bas latin, on se servit de
parabola pour
exprimer la
parole. Comment la
parabole
en était-elle venue à un sens si détourné ?
On répugnait à se servir, dans l'usage vulgaire, du mot
verbum, qui avait une acception sacrée ;
d'un autre côté, la
parabole
revenait sans cesse dans les sermons des prédicateurs. Les ignorants
prirent ce mot pour eux et lui attachèrent le sens de
verbum.
Les ignorants firent loi, étant le grand nombre, et les savants
furent obligés de dire parole comme les autres.
Parabole
a-t-il subi quelque dégradation en passant de l'emploi qu'il a
dans le Nouveau Testament à celui que lui donne l'usage vulgaire ?
Sans doute ; du moins, en le faisant descendre à un office de tous
les jours, on a eu soin de le déguiser ; car ce n'est pas le premier
venu qui, sous
parole, reconnaît
parabole.
Persifler
Je n'inscris pas
persifler dans la pathologie,
parce que le simple
siffler a deux
ff,
et que le composé
persifler n'en a
qu'une ; cette anomalie est bizarre, mais de peu d'importance ; je l'inscris,
parce que
persifler, quand on en scrute la
signification, ne paraît pas un produit légitime de
siffler.
C'est un néologisme du dix-huitième siècle, aujourd'hui
entré tout à fait dans l'usage. Rien auparavant n'en faisait
prévoir la création. Eh bien ! supposons qu'il n'existe pas,
et imaginons qu'un de nos contemporains, prenant le verbe
siffler,
y adapte la préposition latine
per
et donne au tout le sens de : railler quelqu'un, en lui adressant d'un
air ingénu des paroles qu'il n'entend pas ou qu'il prend dans un
autre sens ; ne verrons-nous pas le nouveau venu mal accueilli ? et ne s'élèvera-t-il
pas des réclamations contre de telles témérités ?
En effet, la signification d'une pareille composition demeure assez ambiguë.
Est-ce
siffler au sens de faire en sifflant
une désapprobation, comme quand on dit : siffler une pièce,
un acteur ? Non, cela ne peut être, car le persifleur ne siffle pas
le persiflé. Il est vraisemblable qu'ici siffler a le sens de siffler
un oiseau, c'est-à-dire lui apprendre un air. Le persifleur siffle
le persiflé ; et celui-ci prend bon jeu, bon argent, ce que l'autre
lui dit. Le cas n'aurait pas souffert de difficulté, si le néologiste
avait dit
permoquer, moquer à outrance.
Permoquer nous choque prodigieusement ; il
n'est pourtant pas plus étrange que
persifler ;
mais
persifler est embarrassant, parce que
siffler n'a pas le sens de moquer. Tout considéré,
il me paraît que les gens du dix-huitième siècle,
en choisissant
siffler et non
moquer,
ont eu dans l'idée l'oiseau qu'on siffle et qui se laisse instruire
comme veut celui qui le siffle.
Personne
Personne est un exemple des mots d'assez
basse origine qui montent en dignité. Il provient du latin
persona,
qui signifie un masque de théâtre. Que le masque ait été
pris pour l'acteur même, c'est une métathèse qui s'est
opérée facilement. Cela fait, notre vieille langue, s'attachant
uniquement au rôle public et considérable que la
persona
jouait autrefois, et la purifiant de ce qu'elle avait de profane, se servit
de ce mot pour signifier un ecclésiastique constitué en
quelque dignité. C'est encore le sens que ce mot a dans la langue
anglaise (
parson), qui nous l'a emprunté
avec sa métamorphose d'acception. Nous avons été
moins fidèles que les Anglais à la tradition ; et, délaissant
le sens que nous avions créé nous-mêmes, nous avons
imposé à
personne l'acception
générale d'homme ou de femme quelconques. Le mot anglais,
qui est le nôtre, n'a pas subi cette régression, ou plutôt
n'a pas laissé percer le sens, ancien aussi, d'homme ou femme en
général. En effet, cette acception se trouve dès
le treizième siècle. On peut se figurer ainsi le procédé
du français naissant à l'égard du latin
persona :
deux vues se firent jour ; l'une, peut-être la plus ancienne, s'attachant
surtout aux grands personnages que le masque théâtral recouvrait,
fit de ces personnes des dignitaires ecclésiastiques ; l'autre,
plus générale, se borna à prendre le masque pour
la personne.
Pistole, pistolet
La pathologie, en ces deux mots visiblement identiques, est que leurs
significations actuelles n'ont rien de commun. Dans les langues d'où
ils dérivent, italien et espagnol, ils signifient uniquement une
petite arme à feu, et pourtant, en français, ils ont l'un,
le sens d'une monnaie, l'autre, celui d'un court fusil. Autrefois, en
français,
pistole et
pistolet
se dirent, comme cela devait être, de l'arme portative. Puis, la
forme diminutive de
pistolet suggéra
l'idée de donner ce nom aux écus d'Espagne, parce qu'ils
sont plus petits que les autres. Une fois la notion de monnaie introduite
dans ces deux mots, l'usage les sépara, ne faisant signifier que
monnaie à
pistole, et qu'arme à
pistolet. J'avoue qu'il ne me paraît
pas que cela soit bien imaginé. L'italien et l'espagnol ne se sont
pas trouvés mal d'avoir conservé à ces mots leur
sens originel ; et ici nous avons fait trop facilement le sacrifice de
connexions intimes.
Placer
Place, qui vient du latin
platea,
place publique, est fort ancien dans la langue. Il n'en est pas de même
du verbe
placer. Celui-ci, à en juger
par les textes, serait un néologisme de la fin du seizième
siècle, néologisme fort bien accueilli par le dix-septième,
qui a fait très bon usage de ce verbe et qui nous l'a légué
pleinement constitué. Nul ne sait aujourd'hui quel est le hardi
parleur ou écrivain qui, le premier, hasarda un verbe dérivé
de
place, et destiné à former
un auxiliaire fort commode de mettre. Si ce verbe se créait aujourd'hui,
l'Académie voudrait-elle l'accueillir dans son dictionnaire ?
Poison
Deux genres de pathologie affectent ce mot : il n'a jamais dû être
masculin, et jamais non plus il n'a dû signifier une substance vénéneuse.
Poison est féminin d'origine ; car
il vient du latin
potionem ; toute l'ancienne
langue lui a donné constamment ce genre ; le peuple est fidèle
à la tradition, et il dit
la poison,
au scandale des lettrés qui lui reprochent son solécisme,
et auxquels il serait bien en droit de reprocher le leur. C'est avec le
dix-septième siècle que le masculin commence. Pourquoi cet
étrange changement de genre ? On n'en connaît pas les circonstances,
et on ne se l'explique guère, à moins de supposer que
poisson,
voisin de
poison par la forme, l'a attiré
à soi et l'a condamné au solécisme. Mais là
n'est pas la seule particularité que ce mot présente ; il
n'a aucunement, par lui-même, le sens de venin ; et longtemps la
langue ne s'en est servi qu'en son sens étymologique de boisson.
Toutefois, il n'est pas rare que la signification d'un mot, de générale
qu'elle est d'abord, devienne spéciale ; c'est ainsi que, dans l'ancienne
langue,
enherber, qui proprement ne signifie
que faire prendre des herbes, avait reçu le sens de faire prendre
des herbes malfaisantes, d'empoisonner. Semblablement
la
poison, qui n'était qu'une boisson, a fini par ne plus signifier
qu'une sorte de boisson, une boisson où une substance toxique a
été mêlée. Puis, le sens de toxique empiétant
constamment, l'idée de boisson a disparu de
poison ;
et ce nom s'est appliqué à toute substance, solide ou liquide,
qui, introduite dans le corps vivant, y porte le trouble et la désorganisation.
Potence
Pour montrer la pathologie de ce mot, je suppose que le français
soit aussi peu connu que l'est le zend, et qu'un érudit, recherchant
dans un texte le sens de ce mot, procède comme on fait dans le
zend là où les documents sont absents, par voie d'étymologie ;
il trouvera, avec toute raison, que
potence
veut dire puissance. Nous voilà bien loin du sens de gibet qu'a
le mot. Comment faire pour le retrouver ? Suivons la filière que
l'usage a suivie, filière capricieuse sans doute, mais réelle
pourtant. L'ancien français, se prévalant de l'idée
de force et de soutien qui est dans
potence,
s'en servit pour désigner un bâton qui soutient, une béquille
qui aide à marcher. Maintenant, pour passer au sens de gibet, on
change de point de vue ; ce n'est point une idée, c'est une forme
qui détermine la nouvelle acception, et le gibet, avec sa pièce
de bois droite et sa pièce transversale, est comparé à
une béquille. Il faut laisser la responsabilité de tout
cela à l'usage, qui, ayant gibet, n'avait pas besoin de faire tant
d'efforts pour s'engager dans un bizarre détour de significations.
Poulaine
Ceci est un exemple de ce que je nomme la dégradation des mots.
Au quatorzième siècle, la mode voulait que les souliers
fussent relevés en une pointe d'autant plus grande que la dignité
de la personne était plus haute ; cette pointe était dite
poulaine, parce qu'elle était faite
d'une peau nommée
poulaine, et
poulaine,
en notre vieille langue, signifiait
Pologne
et
de Pologne. Comme on voit, rien n'était
mieux porté. Sa chute a été profonde en passant dans
le langage des marins ; ils désignent ainsi dans les navires une
saillie en planches située à l'avant, sur laquelle l'équipage
vient laver son linge et qui contient aussi les latrines. Tout ce que
le mot avait d'aristocratique a disparu en cet usage vil ; il n'y est resté
que la forme en pointe, en saillie.
Préalable
«Nous n'avons guère de plus mauvais mot en notre langue»,
dit Vaugelas, qui ajoute qu'un grand prince ne pouvait jamais l'entendre
sans froncer le sourcil, choqué de ce que
allable
entrait dans cette composition pour
qui doit aller[*].
Ce grand prince avait bien raison ; mais que voulez-vous ? Ce malencontreux
néologisme avait pour lui la prescription. Il paraît avoir
été forgé dans le courant du quinzième siècle ;
du moins on trouve à cette date
préalablement.
Le seizième siècle s'en sert couramment. Il est visible
que ce néologisme a été fait tout d'une pièce,
je veux dire qu'il n'existait point d'adjectif
allable,
auquel on aurait ajouté
pré.
De cette façon,
préalable,
formé d'un verbe supposé
préaller,
est moins choquant qu'un adjectif
allable,
tiré d'
aller contre toute syntaxe.
[*] Animé d'une indignation semblable, Royer-Collard avait déclaré
qu'il se retierait de l'Académie française, si cette compagnie
admettait en son dictionnaire le verbe
baser.
Ramage
Ramage est un mot de l'ancienne langue, où
il est adjectif, non substantif. Et, de droit, il ne peut être qu'adjectif.
De fait, il est devenu substantif ; et c'est ce fait qui appartient à
notre pathologie. Quelqu'un, que je ne supposerai ni très lettré
ni très ignorant, entend parler d'étoffe à
ramage,
de velours à
ramage, et il sait qu'en
cet emploi
ramage signifie branches d'arbre,
rameaux. D'un autre côté, il a chez lui en cage des serins
dont le
ramage lui plaît et le distrait.
Ce
ramage--ci désigne le chant des
oiseaux. S'il a quelque tendance à réfléchir sur
les mots, il pourra se demander d'où vient qu'un même mot
ait des sens si différents, et s'il ne faut pas chercher pour le
second
ramage un radical qui contienne l'idée
de chant. Ce serait une erreur. Quelque dissemblables de signification
que soient ces deux
ramages, il sont semblables
de formation. Dans l'ancienne langue
ramage
signifiait de rameau, branchier, et venait du latin
ramus,
branche, par le latin barbare
ramaticus :
oiseau ramage, oiseau sauvage, branchier ; chant ramage, chant des rameaux,
des bois, des oiseaux qui logent dans les bois. C'est de la sorte que
ramage, devenant substantif, a pu exprimer
très naturellement des figures de rameaux et le chant des oiseaux.
Regarder
La lutte entre la latinité et le germanisme appartient à
la pathologie, car notre langue est essentiellement latine. De cette lutte
regarder est un témoin des plus dignes
d'être entendu. Les mots latins qui signifient porter l'oeil sur,
n'avaient point trouvé accueil ;
respeitre,
de
respicere, ne s'était pas formé,
et
respectus avait fourni
respict,
avec un tout autre sens ;
aspicere aurait
pu donner
aspeitre et ne l'avait pas donné.
Dans cette défaite de la latinité, le germanisme offrit
ses ressources ; il fallait, il est vrai, détourner les sens ; mais
l'usage, on le sait, est habile à pratiquer ces opérations.
Le haut allemand a un verbe,
warten, qui
est entré dans le français sous la forme de
garder.
Outre ce sens,
warten signifie aussi faire
attention, prendre garde ; et c'est là l'acception qui s'est prêtée
à devenir celle de jeter l'oeil sur. Non pas que la langue ait
pris
garder purement et simplement ; elle
le pourvut d'un préfixe ; et, ainsi armé,
garder
s'employa pour exprimer certaines directions de la vue. Ce préfixe
est double,
es ou
re,
qui sont également anciens. L'ancienne langue disait
esgarder,
qui est tombé en désuétude, mais non le substantif
esgard (
égard) ;
elle disait aussi
regarder, qui est notre
mot actuel, avec son substantif
regard.
Égard
et
regard, outre leur acception quant à
la vue, ont aussi celle de soin, d'attention, qui appartient au radical
warten, et qui est la primitive. Ils sont
à mettre parmi les exemples où l'on passe d'un sens moral
à un sens physique. Cela est plus rare que l'inverse.
Sensé
C'est un des cas de pathologie que certains mots, sans raison valable,
cessent de vivre.
Verborum vetus interit aetas,
a dit Horace. L'ancien adjectif
sené
(qui vient de l'allemand
sinn, comme l'italien
senno, sens, jugement) a été
victime de ces accidents de l'usage. Mais sa disparition laissait une
lacune regrettable, et c'est vers la fin du seizième et le commencement
du dix-septième siècle qu'il a été remplacé
par
sensé. Quel est le téméraire
qui le premier tira
sensé de
sens,
ou, si l'on veut, du latin
sensatus ? Nous
n'en savons rien. Nous le saurions peut-être, si quelque Vaugelas
s'était récrié contre son introduction. Personne
ne se récria ; le purisme du temps ne lui chercha aucune chicane ;
et aujourd'hui on le prend pour un vieux mot, tandis qu'il n'est qu'un
vieux néologisme.
Sensualité
Ce ne sont pas seulement de vieux mots qui meurent, selon l'adage d'Horace ;
ce sont aussi de vieilles significations. On en a vu plus d'un exemple
dans ce fragment de pathologie linguistique.
Sensualité
mérite d'être ajouté à ceux que j'ai déjà
rapportés. En latin,
sensualitas signifie
sensibilité, faculté de percevoir. C'est aussi le sens que
sensualité a dans les anciens textes.
Mais, au seizième siècle, on voit apparaître la signification
d'attachement aux plaisirs des sens. Dès lors, l'acception ancienne
et véritable s'oblitère ; l'autre s'établit uniquement,
si bien qu'on ne serait plus compris si l'on employait
sensualité
en sa signification propre. D'où vient cette déviation ?
Elle vient d'une acception spéciale que reçut le mot
sens.
A côté de se signification générale, ce mot,
particulièrement dans le langage mystique, prit, au pluriel, la
signification des satisfactions que les sens tirent des objets extérieurs,
des plaisirs plus ou moins raisonnables et matériels qu'ils procurent.
C'est grâce à cet emploi que
sensualité,
dépouillant son ancien et légitime emploi, n'a plus présenté
à nous autres modernes qu'une idée péjorative.
Sevrer
Sevrer doit être mis à côté
d'
accoucher
pour le genre de pathologie qui consiste à substituer à
la signification générale du mot une signification extrêmement
particulière, qui, si l'on ne se réfère aux procédés
de l'usage, semble n'y avoir aucun rapport. Ainsi, il ne faudrait pas
croire que
sevrer contînt rien qui
indique que la mère ou la nourrice cesse d'allaiter le nourrisson.
Sevrer, dans l'ancienne langue, signifie
uniquement
séparer ; il est, en effet,
la transformation légitime du latin
separare.
Quand on voulait dire cesser d'allaiter, on disait
sevrer
de la mamelle,
sevrer du lait, c'est-à-dire
séparer. L'usage a fini par sous-entendre lait ou mamelle, et,
dès lors,
sevrer a pris le sens tout
spécial dans lequel nous l'employons. En revanche, il a perdu son
sens ancien et étymologique, où le néologisme
séparer,
néologisme qui date du quatorzième siècle, l'a remplacé.
Sobriquet
Sobriquet appartient de plein droit à la pathologie. Il lui revient
par la malformation ; car tout porte à croire qu'il en a été
affecté, soit par vice de prononciation, soit par confusion de
l'un de ses éléments avec un vocable plus usuel. Il lui
revient encore par l'étrange variété de significations
qui a conduit depuis l'acception originelle jusqu'à celle d'aujourd'hui.
Le sens propre en est : petit coup sous le menton. Ce sens passe métaphoriquement
à celui de propos railleur, et finalement à celui de surnom
donné par dérision ou autrement, qui est le nôtre.
En étudiant de près le mot, je m'aperçus que
soubsbriquet
(c'est l'ancienne orthographe) est exactement synonyme de
sous-barbe
et de
soupape, qui signifient aussi coup
sous le menton.
Sous-barbe s'entend de soi ;
quant à
soupape, il est formé
de
sous et de
pape,
qui veut dire la partie inférieure du menton ; il est singulier
que la langue ait eu trois mots pour désigner cette espèce
de coup. Cela posé,
briquet m'apparut
comme synonyme de
barbe, de
pape,
et signifiant le dessous du menton. Mais il se refusait absolument à
recevoir une telle acception. J'entrai alors dans la voie des conjectures,
et il me sembla possible que
briquet fût
une altération de
bequet :
soubsbequet,
coup sous le bec. J'en était là de mes déductions,
quand l'idée me vint de chercher dans mon
Supplément,
et je vis que cette même conjecture avait été émise
de point en point par M. Bugge, savant Scandinave qui s'est occupé
avec beaucoup d'érudition d'étymologies romanes. Il faut
en conclure, d'un côté, que l'opinion de M. Bugge est très
probable, et, d'autre côté, qu'on est exposé par les
souvenirs latents à prendre une réminiscence pour une pensée
à soi. Il y a bien loin de coup sous le menton à surnom
de dérision ; pourtant, quand on tient le fil, on a une explication
suffisante de ces soubresauts de l'usage ; et alors on ne le désapprouve
pas d'avoir fait ce qu'il a fait.
Surnom
est le terme général ;
sobriquet
y introduit une nuance ; et les nuances sont précieuses dans une
langue.
Soupçon
J'inscris
soupçon au compte de la
pathologie, parce qu'il devrait être féminin comme il l'a
été longtemps, et comme le montre son doublet
suspicion.
Suspicion est un néologisme ; entendons-nous,
un néologisme du seizième siècle. C'est alors qu'on
le forma crûment du latin
suspicionem.
Antérieurement on ne connaissait que la forme organique
soupeçon,
où les éléments latins avaient reçu l'empreinte
française.
Soupeçon est féminin,
comme cela devait être, dans tout le cours de la langue jusqu'au
seizième siècle inclusivement. Puis tout à coup il
devient masculin contre l'analogie. Nous connaissons deux cas où
l'ancienne langue avait attribué le masculin à ces noms
féminins en
on :
la
prison, mais à côté
le
prison, qui signifiait prisonnier et que nous avons perdu ;
la
nourrisson, que nous n'avons plus et que nous avons remplacé
par le scientifique
nutrition, et
le
nourrisson, que nous avons gardé. Il y en avait peut-être
d'autres. Si elle avait employé ce procédé à
l'égard de
soupeçon,
la
soupeçon eût été
la
suspicion, et
le soupeçon eût
été l'homme soupçonné. Notre
soupçon
masculin est un solécisme gratuit. En regard de
soupçon,
suspicion est assez peu nécessaire.
Les deux significations se confondent par leur origine, et l'usage n'y
a pas introduit une grande nuance. La différence principale est
que
suspicion n'est pas susceptible des diverses
acceptions métaphoriques que
soupçon
reçoit.
Suffisant
Suffisant a ceci de pathologique qu'il a
pris néologiquement un sens péjoratif que rien ne lui annonçait ;
car ce qui suffit est toujours bon. Bien plus, ce sens péjoratif
est en contradiction avec l'acception propre du mot ; car tout défaut
est une insuffisance, comme
défaut
l'indique par lui-même. On voit que
suffisant
a été victime d'une rude entorse. Elle s'explique cependant,
et, s'expliquant, se justifie jusqu'à un certain point. Il existe
un intermédiaire aujourd'hui oublié ; dans le seizième
siècle, notre mot s'appliqua aux personnes et s'employa pour capable
de ; cela ne suscita point d'objection : un homme capable d'une chose est
suffisant à cette chose. La construction de
suffisant
avec un nom de personne ne plut pas au dix-septième siècle ;
du moins il ne s'en sert pas. En revanche et comme pour y marquer son
déplaisir, il lui endossa un sens de dénigrement relatif
à un défaut de caractère, le défaut qui fait
que l'on se croit fort capable et qu'on le témoigne par son air ;
si bien que le
suffisant ne
suffit
qu'en apparence.
Tancer
Tancer relève, à un double
titre, de la pathologie : d'abord il a, dès l'origine, deux significations
opposées, ce qui semble contradictoire ; puis il a subi une dégradation
et, du meilleur style où il figurait, il a passé au rang
de terme familier. Les deux sens opposés, tous deux usités
concurremment, sont ceux de défendre et attaquer, de protéger
et malmener. On explique cela, parce que le latin fictif
tentiare,
dont vient
tancer, contient le radical
tentus,
de
tenere, lequel peut se prêter à
la double signification. Mais il n'en est pas moins étrange que
les Romans, qui créèrent ce vocable, aient assez hésité
sur le sens à lui attribuer pour aller les uns vers la protection
et les autres vers l'attaque. C'est un phénomène mental
peu sain qu'il n'est pas inutile de signaler. Durant le douzième
siècle et le treizième, les deux acceptions vécurent
côte à côte. Mais on se lassa de l'équivoque
qui était ainsi entretenue. Le sens de protéger tomba en
désuétude ; celui d'attaquer, malmener, prit le dessus. Enfin,
par une dernière mutation, la langue moderne en fit un synonyme
de gronder, malmener en paroles.
Tante
Tante, avec sont
t
mis en tête du mot, est un cas de monstruosité linguistique.
La forme ancienne est
ante, dont la légitimité
ne peut être sujette à aucun doute ; car
ante
représente exactement le latin
amita,
avec l'accent sur
a. Mais tandis que la pathologie
dans les mots ne les atteint que postérieurement et après
une existence plus ou moins longue, ici l'altération remonte fort
haut. On n'a que des conjectures (qu'on peut voir dans mon dictionnaire)
sur l'introduction de ce
t parasite, qui
déforme le mot. Ce fut un malin destin qui donna le triomphe au
déformé sur le bien conformé ; car c'est toujours
un mal quand les étymologies se troublent et que des excroissances
défigurent les linéaments réguliers d'un mot bien
dérivé.
Tapinois
Un mot est lésé et montre des signes de pathologie, quand
il perd son office général, et que, mutilé dans son
expansion, il ne peut plus sortir du confinement où le mal l'a
jeté. Au seizième et au dix-septième siècle
tapinois était un adjectif ou un substantif
qui s'employaient dans le langage courant : une fine
tapinoise,
un larcin
tapinois. La langue moderne a rejeté
l'adjectif ou le substantif, et n'a gardé qu'une locution adverbiale,
de laquelle il n'est plus possible de faire sortir
tapinois :
en tapinois. C'est certainement un dommage ; il n'est pas bon pour la flexibilité
et la netteté du langage d'immobiliser ainsi des termes qui méritaient
de demeurer dans le langage commun. Gaspiller ce qu'on a ne vaut pas mieux
dans l'économie des langues que dans celle des ménages.
Targuer
Targuer est entaché d'une faute contre
la dérivation ; il devrait être
targer
et non
targuer ; car il provient de
targe ;
peut-être les formes de la langue d'oc
targa,
targar, ont-elles déterminé
cette altération. De plus, il a subi un rétrécissement
pathologique, quand de verbe à conjugaison libre il est devenu
un verbe uniquement réfléchi ; les anciens textes usent de
l'actif
targer ou
targuer
au sens de couvrir, protéger. Jusqu'à la fin du seizième
siècle
se targer (
se
targuer) conserve la signification propre de se couvrir d'une targe,
et, figurément, de se défendre, se protéger. Mais,
au dix-septième siècle, la signification se hausse d'un
cran dans la voie de la métaphore, et
se
targuer n'a plus que l'acception de se prévaloir, tirer
avantage. Il est dommage que ce verbe, tout en prenant sa nouvelle signification,
n'ait pas conservé la propre et primitive. Les langues, en agissant
comme a fait ici la française, s'appauvrissent de gaieté
de coeur.
Teint
Le
teint et la
teinte
sont deux substantifs, l'un masculin, l'autre féminin, qui représentent
le participe passé du verbe
teindre.
Mais, tandis que la
teinte s'applique à
toutes les couleurs que la teinture peut donner, le
teint
subit un rétrécissement d'acception et désigne uniquement
le coloris du visage ; et même, en un certain emploi absolu, le
teint
est la teinte rosée de la peau de la face. Le
teint
est ou plutôt a été un mot nouveau, car il paraît
être un néologisme créé par le seizième
siècle. Du moins on ne le trouve pas dans les textes antérieurs
à cette époque. Toutefois il faut dire que la transformation
du participe
teint, au sens spécial
d'une certaine manière d'être du visage quant à la
couleur, a été aidée par l'emploi qu'en faisaient
les anciens écrivains en parlant des variations de couleur que
la face pouvait présenter. Ainsi, quand on lit dans
Thomas
martyr, v. 330 :
De maltalent e d'ire e tainz
e tressués,
et dans le
Romancero, p. 16 :
Fille, com ceste amour vous a pâlie et tainte,
on est bien près de l'acception du seizième siècle
et de la nôtre.
Tempérer, tremper
C'est un accident qu'un même verbe latin
temperare
produise deux verbes français,
tremper
et
tempérer ; et cet accident est dû
à ce que, l'ancienne langue ayant formé régulièrement
de
temperare (avec l'
e
bref)
temprer et, par métathèse
de l'
r,
tremper,
la langue plus moderne tira crûment
tempérer
du mot latin. Cela fit deux vocables, l'un organique, l'autre inorganique,
au point de vue de la formation ; mais, la faute une fois admise par l'usage,
tempérer prit une place que
tremper
ne lui avait aucunement ôtée ; car l'ancienne langue avait
spécialisé singulièrement le sens du verbe latin ;
dans mélanger, allier, combiner qu'il signifie, elle n'avait considéré
que le mélange avec l'eau, que l'idée de mouiller.
Trépas, trépasser
Quand un mot, perdant sa signification propre et générale,
passe à une signification toute restreinte, d'où il n'est
plus possible de le déplacer, c'est qu'il a reçu une atteinte
de pathologie.
Trépas et
trépasser,
conformément à leur composition (
tres,
représentant le latin
trans, et
passer),
ne signifiaient dans l'ancienne langue que passage au delà, passer
au delà. Par une métaphore très facile et très
bonne, on disait couramment
trespasser de
vie à mort,
trespasser de ce siècle.
C'était de cette façon qu'on exprimait la fin de notre existence.
Une fois cette locution bien établie dans l'usage, il fut possible
de supprimer ce qui caractérisait ce mode de passage, et
trépas
et
trépasser furent employés
absolument, sans faire naître aucune ambiguïté. La transition
se voit dans des exemples comme celui-ci, emprunté à Jean
de Meung :
Non morurent, ains trespasserent ;
Car de ceste vie passèrent
A celle où l'en [l'on] ne puet mourir.
Ici
trespasserent joue sur le sens de passer
au delà et de
mourir. Jusque-là
rien à objecter, et de telles ellipses sont conformes aux habitudes
des langues. Mais ce qui doit être blâmé, c'est qu'en
même temps qu'on donnait à
trespasser
le sens absolu de mourir, on ne lui ait pas conservé le sens originel
de passer au delà. Il faudrait que néologisme n'impliquât
pas destruction. On remarquera que, tandis que
trépas
est du style élevé,
trépasser
a subi la dégradation qui affecte souvent les mots archaïques ;
il n'est pas du haut style et n'a plus que peu d'emploi.
Tromper
Plus d'un accident a frappé ce mot. D'abord il est neutre d'origine,
et ce n'est qu'en le dénaturant qu'on en a fait un verbe actif.
Puis, il est aussi éloigné qu'il est possible de la signification
que l'usage moderne lui a infligée. La très ancienne langue
ne connaissait en cette acception que
decevoir,
du latin
decipere, qui avait aussi donné
l'infinitif
deçoivre, par la règle
des accents. C'est seulement au quatorzième siècle que
tromper
prit le sens qu'il a aujourd'hui. La formation de cet ancien néologisme
est curieuse.
Tromper ne signifiait originairement
que jouer de la trompe ou trompette. Par la faculté qu'on avait
de rendre réfléchis les verbes neutres, on a dit, dans ce
même sens de jouer de la trompe,
se tromper,
comme
se dormir,
s'écrier,
etc., dont les uns ne sont plus usités et dont les autres sont
restés dans l'usage. Dès lors il a été facile
de passer à une métaphore où
se
tromper de quelqu'un signifie se jouer de lui. C'est ce qui fut
fait, et les plus anciens exemples n'ont que cette forme. Une fois ce
sens bien établi, et les verbes réfléchis neutres
tendant à disparaître,
se tromper
devint
tromper, pris d'abord neutralement,
puis activement. Qui aurait imaginé, avant l'exemple mis sous les
yeux du lecteur, que la
trompette entrerait
dans la composition du vocable destiné à se substituer à
décevoir dans le parler courant ?
Valet
Ce mot avec sa signification actuelle est tombé de haut ; et sa
dégradation est un cas de ma pathologie. De plus, il est affecté
d'une irrégularité de prononciation ; il devrait se prononcer
vâlet, vu l'étymologie ; prononciation
qui subsiste, en effet, dans quelques localités. Écrit jadis
vaslet ou
varlet,
il signifiait uniquement jeune garçon ; en raison de son origine
(il est un diminutif de
vassal), il prenait
parfois le sens de jeune guerrier. Dans tout le moyen âge il garde
sa signification relevée, et un
valet
peut très bien être fils de roi. Mais à côté
ne tarde pas à se montrer une acception à laquelle le sens
de jeune garçon se prêtait facilement, celle de serviteur,
d'homme attaché au service. Dès le douzième siècle
on en a des exemples. Dans la langue moderne, l'usage, à tort,
s'est montré exclusif ; l'ancienne signification s'est perdue, sauf
dans quelques patois fidèles à la vieille tradition ; et
l'on ne serait plus compris, si l'on donnait à
valet
le sens de jeune garçon. Toutefois, sous la forme de
varlet,
le mot a continué de garder une signification d'honneur ; mais il
ne s'applique plus qu'aux personnages du moyen âge. L'
r
dans
varlet est, comme dans
hurler
(de
ululare), un accident inorganique, mais
il n'est pas mal de faire servir des accidents à des distinctions
qui ne sont ni sans grâce ni sans utilité.
Viande
La
viande est pour nous la chair des animaux
qu'on mange ; mais, en termes de chasseur,
viander
se dit d'un cerf qui va pâturer ; certes, le cerf pacifique ne va
pas chercher une proie sanglante. Donc, dans
viande,
l'accident pathologique porte sur la violence faite à la signification
naturelle et primitive. Dans la première moitié du dix-septième
siècle, ce mot avait encore la plénitude de son acception,
et signifiait tout ce qui sert comme aliment à entretenir la vie.
En effet, il vient du latin
vivendus, et
ne peut, d'origine, avoir un sens restreint. Voyez ici combien, en certains
cas, la destruction marche vite. En moins de cent cinquante ans,
viande
a perdu tout ce qui lui était propre. On ne serait plus compris
à dire comme Malherbe, que la terre produit une diversité
de viandes qui se succèdent selon les saisons, ou, comme Mme de
Sévigné, en appellant
viandes
une salade de concombres et des cerneaux. Pour l'usage moderne,
viande
n'est plus que la chair des animaux de boucherie, ou de basse-cour, ou
de chasse, que l'on sert sur les tables. Nous n'aurions certes pas l'approbation
de nos aïeux, s'ils voyaient ce qu'on a fait de mots excellents,
pleins d'acceptions étendues et fidèles à l'idée
fondamentale. Vraiment, les barbares ne sont pas toujours ceux qu'on pense.
Vilain
La pathologie ici est une dégradation. Il y a dans la latinité
un joli mot : c'est
villa, qui a donné
ville, mais qui signifie proprennent maison
de campagne. De
villa, le bas latin forma
villanus, habitant d'une
villa
ou exploitation rurale. Ainsi introduit,
vilain
prit naturellement le sens d'homme des champs ; et, comme l'homme des champs
était serf dans la période féodale,
vilain
s'opposa à gentilhomme et fut un synonyme de roturier. Mais, une
fois engagé dans la voie des acceptions défavorables,
vilain
ne s'arrêta pas à ce premier degré, et il fut employé
comme équivalent de déshonnête, de fâcheux,
de sale, de méchant ; c'était une extension du sens de non
noble. Puis il se spécialisa davantage, et de déshonnête
en général devint un avare, un ladre en particulier. Enfin,
des emplois moraux qu'il avait eus jusque-là, il passa à
un emploi physique, celui de laid, de déplaisant à la vue.
C'est ordinairement le contraire qui arrive : un sens concret devient abstrait,
mais rien en cela n'est obligatoire pour les langues ; et elles savent
fort bien que ces inversions ne dépassent pas leur puissance.
Voler
Le mal qui afflige
voler est celui de la
confusion des vocables et de l'homonymie malencontreuse. Ce mot, au sens
de dérober furtivement, est récent dans la langue ; je n'en
connais d'exemple que de la fin du seizième siècle. Auparavant,
on disait
embler, issu du latin
involare,
qui a le même sens. Par malheur,
voler,
l'intrus, a chassé complètement l'ancien maître de
la maison.
Embler, qui a été
en usage durant le seizième siècle et dont Saint-Simon (il
est vrai qu'il ne craint pas les archaïsmes) se sert encore, a aujourd'hui
tout à fait disparu de l'usage. Ce qui a fait la fortune de
voler,
c'est son identité avec un mot très courant,
voler,
se soutenir par des ailes. Une fois que, grâce à quelque
connexion assez saugrenue, l'usage eut rattaché l'action du faucon
dressé qui
vole (c'est le mot technique)
une perdrix et l'action du coquin qui s'empare de ce qui ne lui appartient
pas,
voler, c'est-à-dire dérober,
étant protégé par
voler,
c'est-à-dire se mouvoir en lair, n'eut plus aucun effort à
faire pour occuper le terrain d'
embler. Mais
admirez la sottise de l'usage, qui délaisse un terme excellent
pour confondre le plus maladroitement ce qui était le plus justement
distinct.
Voler avec son sens nouveau est
un gros péché contre la clarté et l'élégance.
C'est le seizième siècle qui est coupable de ce fâcheux
néologisme.
L'ordre alphabétique
est nécessairement aveugle. Pourtant il a, ici, semblé voir
clair ; car il fait que je termine cette esquisse par l'un des plus frappants
exemples de la distorsion que de vicieuses habitudes peuvent infliger
à un mot sain jusque-là. Jamais, dans l'espèce humaine,
épine dorsale n'a été plus maltraitée par
la pathologie.