Émile Littré
Pathologies verbales
ou Lésions de certains mots dans le cours de l'usage
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Nourrisson
A côté de : le nourrisson, l'ancienne langue avait la nourrisson, signifiant nourriture, éducation. Tous deux, le nourrisson et la nourrisson, viennent du latin nutritionem, dont notre langage scientifique a fait nutrition. Le français moderne a laissé se perdre la nourrisson. A côté de : la prison, l'ancienne langue avait le prison, signifiant prisonnier. Tous deux, la prison et le prison, viennent du latin prehensionem, dont le langage scientifique a fait préhension. Le français moderne n'a pas gardé le prison. Il paraît que polisson est un mot du même genre, c'est-à-dire un masculin déduit d'un féminin latin ; ce latin serait politionem, et le sens primitif de polisson serait celui de nettoyeur, de balayeur. N'est-il pas amusant de voir l'usage tirer, si je puis ainsi parler, d'un sac deux moutures, et, suivant qu'il considère dans l'original latin l'action ou le résultat de l'action, avoir dans le premier cas un féminin et dans le second un masculin ? C'était agir fort librement avec le latin que de lui changer ainsi le genre de ses substantifs. Mais, du moment qu'ils étaient entrés dans le domaine français, il était juste qu'ils acceptassent toutes les lois de leur nouvelle patrie. L'ancienne langue fut ingénieuse avec les deux genres et les deux acceptions ; la langue moderne est inconséquente en gardant tantôt le masculin, tantôt le féminin, mais non les deux régulièrement.


Opiniâtre

Opiniâtre désigne celui qui est attaché outre mesure à son opinion, et est formé d'opinion et de la finale péjorative âtre. Certes ceux qui les premiers conçurent une pareille formation furent de hardis néologistes ; et je ne sais si les plus entreprenants de nos jours s'aviseraient de faire ainsi une jonction qui ne va pas de soi ; car opinion se prête assez mal à entrer en composition. Quoi qu'il en soit, opiniâtre et ses dérivés opiniâtrement, opiniâtrer, opiniâtreté, n'appartiennent pas aux temps anciens de la langue ; ils ne se montrent que dans le seizième siècle. C'est un vieux mot pour nous ; mais c'était un néologisme pour Amyot, pour Montaigne, pour d'Aubigné. Il faut les remercier de n'avoir pas repoussé d'une plume dédaigneuse le nouveau venu ; car il est de bonne signification, et figure bien à côté d'obstination, obstinément, obstiner ; ce sont là des termes anciens. Il est heureux qu'opiniâtre ne les ait pas fait tomber en désuétude ; cela arrive maintes fois.


Ordonner

L'ancienne forme est ordener ; de même on disait ordenance. Cela est régulier ; car le latin ordinare, avec son i bref, n'a pu donner que ordener. Ordonner ne se montre qu'au quatorzième siècle, et aussitôt il supplante tout à fait ordener, qui ne reparaît plus. D'où vient cet o substitué à l'e primitif ? On ne peut y voir qu'une faute de prononciation. Les fautes de ce genre sont faciles à commettre et quelquefois très difficiles à réparer ; témoin ordener, qui en est resté victime, et ordonner, dont l'usage présent ne soupçonne pas la tache originelle.


Ordre

Dans l'ancienne langue, ordre signifie uniquement arrangement, disposition, et aussi compagnie monastique. Le sens d'injonction, prescription, ne s'y rencontre pas ; on ne le voit apparaître qu'au dix-septième siècle, et alors il est courant parmi les meilleurs auteurs. C'était pourtant un vigoureux néologisme de signification. On comprend comment, d'arrangement, de disposition, ordre en est venu à signifier prescription ; la liaison des deux idées, une fois sentie, s'explique sans difficulté considérable. Mais l'opération mentale qui les trouva mérite qu'on la signale à l'attention, ainsi que l'époque où elle se manifeste et s'établit. Je ne nie pas que je me plais à signaler le dix-septième siècle en délits de néologisme. On lui a fait une réputation de pruderie puriste qu'il ne mérite ni en bien ni en mal.


Papelard

Proprement, ce mot signifie celui qui mange le lard, et encore aujourd'hui on dit, à propos de deux prétendants qui se disputent quelque chose : On verra qui mangera le lard. En italien, pappalardo veut dire goinfre, bafreur ; mais il signifie aussi faux dévot, hypocrite. Dans le français, même le plus ancien, il n'a pas d'autre signification que celle de faux dévot. C'est manifestement un mot de plaisanterie, et c'est en plaisantant qu'on en est venu à attribuer aux mangeurs de lard une qualification aussi défavorable que celle de l'hypocrite. Les textes ne donnent pas précisément la clef d'une dérivation si éloignée. Pourtant voici comment j'imagine qu'on peut combler la distance entre le point de départ et le point d'arrivée. «Tel fait devant le papelart, dit un vieux trouvère, Qui par derrière pape lartPaper le lard, c'est-à-dire s'adjuger les bons morceaux par-derrière, c'est-à-dire sans que les autres s'en aperçoivent, est un tour de papelardie, et de cette papelardie il n'y a pas loin à celle de l'hypocrisie générale qui ne se borne plus à paper le lard, mais qui se revêt du masque des vertus vénérées, le tout, il est vrai, pour faire son chemin ou sa fortune, comme ce bon M. Tartuffe. En définitive, paper le lard et faire l'hypocrite sont devenus synonymes, et la plus ancienne langue s'est gaussée de la fausse dévotion, qui trompe sous un masque respecté les imbéciles et qui s'adjuge les bons morceaux.


Papillote

Il faut vraiment admirer le joli de certaines imaginations dont l'usage est capable. La langue avait, à côté de papillon, une forme moins usitée, papillot. Au quinzième siècle, on va dénicher ce papillot et en tirer une assimilation avec le morceau de papier qui sert à envelopper les boucles de cheveux des dames avant de les friser. Celui qui l'a fait mérite toute louange pour cet ingénieux néologisme. Notez, en outre, les sens variés de papilloter, tous dérivés de ce papillon qu'une heureuse et riante imagination a logé dans la papillote.


Parole

Où est la pathologie à dire parole ou lieu de verbe, qui eût été le mot propre ? Elle est en ce qu'il a fallu une forte méprise pour imposer au mot roman le sens qu'il a. Quand vous cherchez l'origine d'un vocable, soyez très circonspect dans vos conjectures ; hors des textes, il n'y a guère de certitude. Au moment de la naissance des langues romanes et dans les populations usant de ce que nous nommons bas latin, on se servit de parabola pour exprimer la parole. Comment la parabole en était-elle venue à un sens si détourné ? On répugnait à se servir, dans l'usage vulgaire, du mot verbum, qui avait une acception sacrée ; d'un autre côté, la parabole revenait sans cesse dans les sermons des prédicateurs. Les ignorants prirent ce mot pour eux et lui attachèrent le sens de verbum. Les ignorants firent loi, étant le grand nombre, et les savants furent obligés de dire parole comme les autres. Parabole a-t-il subi quelque dégradation en passant de l'emploi qu'il a dans le Nouveau Testament à celui que lui donne l'usage vulgaire ? Sans doute ; du moins, en le faisant descendre à un office de tous les jours, on a eu soin de le déguiser ; car ce n'est pas le premier venu qui, sous parole, reconnaît parabole.


Persifler

Je n'inscris pas persifler dans la pathologie, parce que le simple siffler a deux ff, et que le composé persifler n'en a qu'une ; cette anomalie est bizarre, mais de peu d'importance ; je l'inscris, parce que persifler, quand on en scrute la signification, ne paraît pas un produit légitime de siffler. C'est un néologisme du dix-huitième siècle, aujourd'hui entré tout à fait dans l'usage. Rien auparavant n'en faisait prévoir la création. Eh bien ! supposons qu'il n'existe pas, et imaginons qu'un de nos contemporains, prenant le verbe siffler, y adapte la préposition latine per et donne au tout le sens de : railler quelqu'un, en lui adressant d'un air ingénu des paroles qu'il n'entend pas ou qu'il prend dans un autre sens ; ne verrons-nous pas le nouveau venu mal accueilli ? et ne s'élèvera-t-il pas des réclamations contre de telles témérités ? En effet, la signification d'une pareille composition demeure assez ambiguë. Est-ce siffler au sens de faire en sifflant une désapprobation, comme quand on dit : siffler une pièce, un acteur ? Non, cela ne peut être, car le persifleur ne siffle pas le persiflé. Il est vraisemblable qu'ici siffler a le sens de siffler un oiseau, c'est-à-dire lui apprendre un air. Le persifleur siffle le persiflé ; et celui-ci prend bon jeu, bon argent, ce que l'autre lui dit. Le cas n'aurait pas souffert de difficulté, si le néologiste avait dit permoquer, moquer à outrance. Permoquer nous choque prodigieusement ; il n'est pourtant pas plus étrange que persifler ; mais persifler est embarrassant, parce que siffler n'a pas le sens de moquer. Tout considéré, il me paraît que les gens du dix-huitième siècle, en choisissant siffler et non moquer, ont eu dans l'idée l'oiseau qu'on siffle et qui se laisse instruire comme veut celui qui le siffle.


Personne

Personne est un exemple des mots d'assez basse origine qui montent en dignité. Il provient du latin persona, qui signifie un masque de théâtre. Que le masque ait été pris pour l'acteur même, c'est une métathèse qui s'est opérée facilement. Cela fait, notre vieille langue, s'attachant uniquement au rôle public et considérable que la persona jouait autrefois, et la purifiant de ce qu'elle avait de profane, se servit de ce mot pour signifier un ecclésiastique constitué en quelque dignité. C'est encore le sens que ce mot a dans la langue anglaise (parson), qui nous l'a emprunté avec sa métamorphose d'acception. Nous avons été moins fidèles que les Anglais à la tradition ; et, délaissant le sens que nous avions créé nous-mêmes, nous avons imposé à personne l'acception générale d'homme ou de femme quelconques. Le mot anglais, qui est le nôtre, n'a pas subi cette régression, ou plutôt n'a pas laissé percer le sens, ancien aussi, d'homme ou femme en général. En effet, cette acception se trouve dès le treizième siècle. On peut se figurer ainsi le procédé du français naissant à l'égard du latin persona : deux vues se firent jour ; l'une, peut-être la plus ancienne, s'attachant surtout aux grands personnages que le masque théâtral recouvrait, fit de ces personnes des dignitaires ecclésiastiques ; l'autre, plus générale, se borna à prendre le masque pour la personne.


Pistole, pistolet

La pathologie, en ces deux mots visiblement identiques, est que leurs significations actuelles n'ont rien de commun. Dans les langues d'où ils dérivent, italien et espagnol, ils signifient uniquement une petite arme à feu, et pourtant, en français, ils ont l'un, le sens d'une monnaie, l'autre, celui d'un court fusil. Autrefois, en français, pistole et pistolet se dirent, comme cela devait être, de l'arme portative. Puis, la forme diminutive de pistolet suggéra l'idée de donner ce nom aux écus d'Espagne, parce qu'ils sont plus petits que les autres. Une fois la notion de monnaie introduite dans ces deux mots, l'usage les sépara, ne faisant signifier que monnaie à pistole, et qu'arme à pistolet. J'avoue qu'il ne me paraît pas que cela soit bien imaginé. L'italien et l'espagnol ne se sont pas trouvés mal d'avoir conservé à ces mots leur sens originel ; et ici nous avons fait trop facilement le sacrifice de connexions intimes.


Placer

Place, qui vient du latin platea, place publique, est fort ancien dans la langue. Il n'en est pas de même du verbe placer. Celui-ci, à en juger par les textes, serait un néologisme de la fin du seizième siècle, néologisme fort bien accueilli par le dix-septième, qui a fait très bon usage de ce verbe et qui nous l'a légué pleinement constitué. Nul ne sait aujourd'hui quel est le hardi parleur ou écrivain qui, le premier, hasarda un verbe dérivé de place, et destiné à former un auxiliaire fort commode de mettre. Si ce verbe se créait aujourd'hui, l'Académie voudrait-elle l'accueillir dans son dictionnaire ?


Poison

Deux genres de pathologie affectent ce mot : il n'a jamais dû être masculin, et jamais non plus il n'a dû signifier une substance vénéneuse. Poison est féminin d'origine ; car il vient du latin potionem ; toute l'ancienne langue lui a donné constamment ce genre ; le peuple est fidèle à la tradition, et il dit la poison, au scandale des lettrés qui lui reprochent son solécisme, et auxquels il serait bien en droit de reprocher le leur. C'est avec le dix-septième siècle que le masculin commence. Pourquoi cet étrange changement de genre ? On n'en connaît pas les circonstances, et on ne se l'explique guère, à moins de supposer que poisson, voisin de poison par la forme, l'a attiré à soi et l'a condamné au solécisme. Mais là n'est pas la seule particularité que ce mot présente ; il n'a aucunement, par lui-même, le sens de venin ; et longtemps la langue ne s'en est servi qu'en son sens étymologique de boisson. Toutefois, il n'est pas rare que la signification d'un mot, de générale qu'elle est d'abord, devienne spéciale ; c'est ainsi que, dans l'ancienne langue, enherber, qui proprement ne signifie que faire prendre des herbes, avait reçu le sens de faire prendre des herbes malfaisantes, d'empoisonner. Semblablement la poison, qui n'était qu'une boisson, a fini par ne plus signifier qu'une sorte de boisson, une boisson où une substance toxique a été mêlée. Puis, le sens de toxique empiétant constamment, l'idée de boisson a disparu de poison ; et ce nom s'est appliqué à toute substance, solide ou liquide, qui, introduite dans le corps vivant, y porte le trouble et la désorganisation.


Potence

Pour montrer la pathologie de ce mot, je suppose que le français soit aussi peu connu que l'est le zend, et qu'un érudit, recherchant dans un texte le sens de ce mot, procède comme on fait dans le zend là où les documents sont absents, par voie d'étymologie ; il trouvera, avec toute raison, que potence veut dire puissance. Nous voilà bien loin du sens de gibet qu'a le mot. Comment faire pour le retrouver ? Suivons la filière que l'usage a suivie, filière capricieuse sans doute, mais réelle pourtant. L'ancien français, se prévalant de l'idée de force et de soutien qui est dans potence, s'en servit pour désigner un bâton qui soutient, une béquille qui aide à marcher. Maintenant, pour passer au sens de gibet, on change de point de vue ; ce n'est point une idée, c'est une forme qui détermine la nouvelle acception, et le gibet, avec sa pièce de bois droite et sa pièce transversale, est comparé à une béquille. Il faut laisser la responsabilité de tout cela à l'usage, qui, ayant gibet, n'avait pas besoin de faire tant d'efforts pour s'engager dans un bizarre détour de significations.


Poulaine

Ceci est un exemple de ce que je nomme la dégradation des mots. Au quatorzième siècle, la mode voulait que les souliers fussent relevés en une pointe d'autant plus grande que la dignité de la personne était plus haute ; cette pointe était dite poulaine, parce qu'elle était faite d'une peau nommée poulaine, et poulaine, en notre vieille langue, signifiait Pologne et de Pologne. Comme on voit, rien n'était mieux porté. Sa chute a été profonde en passant dans le langage des marins ; ils désignent ainsi dans les navires une saillie en planches située à l'avant, sur laquelle l'équipage vient laver son linge et qui contient aussi les latrines. Tout ce que le mot avait d'aristocratique a disparu en cet usage vil ; il n'y est resté que la forme en pointe, en saillie.


Préalable

«Nous n'avons guère de plus mauvais mot en notre langue», dit Vaugelas, qui ajoute qu'un grand prince ne pouvait jamais l'entendre sans froncer le sourcil, choqué de ce que allable entrait dans cette composition pour qui doit aller[*]. Ce grand prince avait bien raison ; mais que voulez-vous ? Ce malencontreux néologisme avait pour lui la prescription. Il paraît avoir été forgé dans le courant du quinzième siècle ; du moins on trouve à cette date préalablement. Le seizième siècle s'en sert couramment. Il est visible que ce néologisme a été fait tout d'une pièce, je veux dire qu'il n'existait point d'adjectif allable, auquel on aurait ajouté pré. De cette façon, préalable, formé d'un verbe supposé préaller, est moins choquant qu'un adjectif allable, tiré d'aller contre toute syntaxe.

[*] Animé d'une indignation semblable, Royer-Collard avait déclaré qu'il se retierait de l'Académie française, si cette compagnie admettait en son dictionnaire le verbe baser.


Ramage

Ramage est un mot de l'ancienne langue, où il est adjectif, non substantif. Et, de droit, il ne peut être qu'adjectif. De fait, il est devenu substantif ; et c'est ce fait qui appartient à notre pathologie. Quelqu'un, que je ne supposerai ni très lettré ni très ignorant, entend parler d'étoffe à ramage, de velours à ramage, et il sait qu'en cet emploi ramage signifie branches d'arbre, rameaux. D'un autre côté, il a chez lui en cage des serins dont le ramage lui plaît et le distrait. Ce ramage--ci désigne le chant des oiseaux. S'il a quelque tendance à réfléchir sur les mots, il pourra se demander d'où vient qu'un même mot ait des sens si différents, et s'il ne faut pas chercher pour le second ramage un radical qui contienne l'idée de chant. Ce serait une erreur. Quelque dissemblables de signification que soient ces deux ramages, il sont semblables de formation. Dans l'ancienne langue ramage signifiait de rameau, branchier, et venait du latin ramus, branche, par le latin barbare ramaticus : oiseau ramage, oiseau sauvage, branchier ; chant ramage, chant des rameaux, des bois, des oiseaux qui logent dans les bois. C'est de la sorte que ramage, devenant substantif, a pu exprimer très naturellement des figures de rameaux et le chant des oiseaux.


Regarder
La lutte entre la latinité et le germanisme appartient à la pathologie, car notre langue est essentiellement latine. De cette lutte regarder est un témoin des plus dignes d'être entendu. Les mots latins qui signifient porter l'oeil sur, n'avaient point trouvé accueil ; respeitre, de respicere, ne s'était pas formé, et respectus avait fourni respict, avec un tout autre sens ; aspicere aurait pu donner aspeitre et ne l'avait pas donné. Dans cette défaite de la latinité, le germanisme offrit ses ressources ; il fallait, il est vrai, détourner les sens ; mais l'usage, on le sait, est habile à pratiquer ces opérations. Le haut allemand a un verbe, warten, qui est entré dans le français sous la forme de garder. Outre ce sens, warten signifie aussi faire attention, prendre garde ; et c'est là l'acception qui s'est prêtée à devenir celle de jeter l'oeil sur. Non pas que la langue ait pris garder purement et simplement ; elle le pourvut d'un préfixe ; et, ainsi armé, garder s'employa pour exprimer certaines directions de la vue. Ce préfixe est double, es ou re, qui sont également anciens. L'ancienne langue disait esgarder, qui est tombé en désuétude, mais non le substantif esgard (égard) ; elle disait aussi regarder, qui est notre mot actuel, avec son substantif regard. Égard et regard, outre leur acception quant à la vue, ont aussi celle de soin, d'attention, qui appartient au radical warten, et qui est la primitive. Ils sont à mettre parmi les exemples où l'on passe d'un sens moral à un sens physique. Cela est plus rare que l'inverse.

Sensé
C'est un des cas de pathologie que certains mots, sans raison valable, cessent de vivre. Verborum vetus interit aetas, a dit Horace. L'ancien adjectif sené (qui vient de l'allemand sinn, comme l'italien senno, sens, jugement) a été victime de ces accidents de l'usage. Mais sa disparition laissait une lacune regrettable, et c'est vers la fin du seizième et le commencement du dix-septième siècle qu'il a été remplacé par sensé. Quel est le téméraire qui le premier tira sensé de sens, ou, si l'on veut, du latin sensatus ? Nous n'en savons rien. Nous le saurions peut-être, si quelque Vaugelas s'était récrié contre son introduction. Personne ne se récria ; le purisme du temps ne lui chercha aucune chicane ; et aujourd'hui on le prend pour un vieux mot, tandis qu'il n'est qu'un vieux néologisme.


Sensualité

Ce ne sont pas seulement de vieux mots qui meurent, selon l'adage d'Horace ; ce sont aussi de vieilles significations. On en a vu plus d'un exemple dans ce fragment de pathologie linguistique. Sensualité mérite d'être ajouté à ceux que j'ai déjà rapportés. En latin, sensualitas signifie sensibilité, faculté de percevoir. C'est aussi le sens que sensualité a dans les anciens textes. Mais, au seizième siècle, on voit apparaître la signification d'attachement aux plaisirs des sens. Dès lors, l'acception ancienne et véritable s'oblitère ; l'autre s'établit uniquement, si bien qu'on ne serait plus compris si l'on employait sensualité en sa signification propre. D'où vient cette déviation ? Elle vient d'une acception spéciale que reçut le mot sens. A côté de se signification générale, ce mot, particulièrement dans le langage mystique, prit, au pluriel, la signification des satisfactions que les sens tirent des objets extérieurs, des plaisirs plus ou moins raisonnables et matériels qu'ils procurent. C'est grâce à cet emploi que sensualité, dépouillant son ancien et légitime emploi, n'a plus présenté à nous autres modernes qu'une idée péjorative.


Sevrer

Sevrer doit être mis à côté d'accoucher pour le genre de pathologie qui consiste à substituer à la signification générale du mot une signification extrêmement particulière, qui, si l'on ne se réfère aux procédés de l'usage, semble n'y avoir aucun rapport. Ainsi, il ne faudrait pas croire que sevrer contînt rien qui indique que la mère ou la nourrice cesse d'allaiter le nourrisson. Sevrer, dans l'ancienne langue, signifie uniquement séparer ; il est, en effet, la transformation légitime du latin separare. Quand on voulait dire cesser d'allaiter, on disait sevrer de la mamelle, sevrer du lait, c'est-à-dire séparer. L'usage a fini par sous-entendre lait ou mamelle, et, dès lors, sevrer a pris le sens tout spécial dans lequel nous l'employons. En revanche, il a perdu son sens ancien et étymologique, où le néologisme séparer, néologisme qui date du quatorzième siècle, l'a remplacé.


Sobriquet

Sobriquet appartient de plein droit à la pathologie. Il lui revient par la malformation ; car tout porte à croire qu'il en a été affecté, soit par vice de prononciation, soit par confusion de l'un de ses éléments avec un vocable plus usuel. Il lui revient encore par l'étrange variété de significations qui a conduit depuis l'acception originelle jusqu'à celle d'aujourd'hui. Le sens propre en est : petit coup sous le menton. Ce sens passe métaphoriquement à celui de propos railleur, et finalement à celui de surnom donné par dérision ou autrement, qui est le nôtre. En étudiant de près le mot, je m'aperçus que soubsbriquet (c'est l'ancienne orthographe) est exactement synonyme de sous-barbe et de soupape, qui signifient aussi coup sous le menton. Sous-barbe s'entend de soi ; quant à soupape, il est formé de sous et de pape, qui veut dire la partie inférieure du menton ; il est singulier que la langue ait eu trois mots pour désigner cette espèce de coup. Cela posé, briquet m'apparut comme synonyme de barbe, de pape, et signifiant le dessous du menton. Mais il se refusait absolument à recevoir une telle acception. J'entrai alors dans la voie des conjectures, et il me sembla possible que briquet fût une altération de bequet : soubsbequet, coup sous le bec. J'en était là de mes déductions, quand l'idée me vint de chercher dans mon Supplément, et je vis que cette même conjecture avait été émise de point en point par M. Bugge, savant Scandinave qui s'est occupé avec beaucoup d'érudition d'étymologies romanes. Il faut en conclure, d'un côté, que l'opinion de M. Bugge est très probable, et, d'autre côté, qu'on est exposé par les souvenirs latents à prendre une réminiscence pour une pensée à soi. Il y a bien loin de coup sous le menton à surnom de dérision ; pourtant, quand on tient le fil, on a une explication suffisante de ces soubresauts de l'usage ; et alors on ne le désapprouve pas d'avoir fait ce qu'il a fait. Surnom est le terme général ; sobriquet y introduit une nuance ; et les nuances sont précieuses dans une langue.


Soupçon

J'inscris soupçon au compte de la pathologie, parce qu'il devrait être féminin comme il l'a été longtemps, et comme le montre son doublet suspicion. Suspicion est un néologisme ; entendons-nous, un néologisme du seizième siècle. C'est alors qu'on le forma crûment du latin suspicionem. Antérieurement on ne connaissait que la forme organique soupeçon, où les éléments latins avaient reçu l'empreinte française. Soupeçon est féminin, comme cela devait être, dans tout le cours de la langue jusqu'au seizième siècle inclusivement. Puis tout à coup il devient masculin contre l'analogie. Nous connaissons deux cas où l'ancienne langue avait attribué le masculin à ces noms féminins en on : la prison, mais à côté le prison, qui signifiait prisonnier et que nous avons perdu ; la nourrisson, que nous n'avons plus et que nous avons remplacé par le scientifique nutrition, et le nourrisson, que nous avons gardé. Il y en avait peut-être d'autres. Si elle avait employé ce procédé à l'égard de soupeçon, la soupeçon eût été la suspicion, et le soupeçon eût été l'homme soupçonné. Notre soupçon masculin est un solécisme gratuit. En regard de soupçon, suspicion est assez peu nécessaire. Les deux significations se confondent par leur origine, et l'usage n'y a pas introduit une grande nuance. La différence principale est que suspicion n'est pas susceptible des diverses acceptions métaphoriques que soupçon reçoit.


Suffisant

Suffisant a ceci de pathologique qu'il a pris néologiquement un sens péjoratif que rien ne lui annonçait ; car ce qui suffit est toujours bon. Bien plus, ce sens péjoratif est en contradiction avec l'acception propre du mot ; car tout défaut est une insuffisance, comme défaut l'indique par lui-même. On voit que suffisant a été victime d'une rude entorse. Elle s'explique cependant, et, s'expliquant, se justifie jusqu'à un certain point. Il existe un intermédiaire aujourd'hui oublié ; dans le seizième siècle, notre mot s'appliqua aux personnes et s'employa pour capable de ; cela ne suscita point d'objection : un homme capable d'une chose est suffisant à cette chose. La construction de suffisant avec un nom de personne ne plut pas au dix-septième siècle ; du moins il ne s'en sert pas. En revanche et comme pour y marquer son déplaisir, il lui endossa un sens de dénigrement relatif à un défaut de caractère, le défaut qui fait que l'on se croit fort capable et qu'on le témoigne par son air ; si bien que le suffisant ne suffit qu'en apparence.


Tancer

Tancer relève, à un double titre, de la pathologie : d'abord il a, dès l'origine, deux significations opposées, ce qui semble contradictoire ; puis il a subi une dégradation et, du meilleur style où il figurait, il a passé au rang de terme familier. Les deux sens opposés, tous deux usités concurremment, sont ceux de défendre et attaquer, de protéger et malmener. On explique cela, parce que le latin fictif tentiare, dont vient tancer, contient le radical tentus, de tenere, lequel peut se prêter à la double signification. Mais il n'en est pas moins étrange que les Romans, qui créèrent ce vocable, aient assez hésité sur le sens à lui attribuer pour aller les uns vers la protection et les autres vers l'attaque. C'est un phénomène mental peu sain qu'il n'est pas inutile de signaler. Durant le douzième siècle et le treizième, les deux acceptions vécurent côte à côte. Mais on se lassa de l'équivoque qui était ainsi entretenue. Le sens de protéger tomba en désuétude ; celui d'attaquer, malmener, prit le dessus. Enfin, par une dernière mutation, la langue moderne en fit un synonyme de gronder, malmener en paroles.


Tante

Tante, avec sont t mis en tête du mot, est un cas de monstruosité linguistique. La forme ancienne est ante, dont la légitimité ne peut être sujette à aucun doute ; car ante représente exactement le latin amita, avec l'accent sur a. Mais tandis que la pathologie dans les mots ne les atteint que postérieurement et après une existence plus ou moins longue, ici l'altération remonte fort haut. On n'a que des conjectures (qu'on peut voir dans mon dictionnaire) sur l'introduction de ce t parasite, qui déforme le mot. Ce fut un malin destin qui donna le triomphe au déformé sur le bien conformé ; car c'est toujours un mal quand les étymologies se troublent et que des excroissances défigurent les linéaments réguliers d'un mot bien dérivé.


Tapinois

Un mot est lésé et montre des signes de pathologie, quand il perd son office général, et que, mutilé dans son expansion, il ne peut plus sortir du confinement où le mal l'a jeté. Au seizième et au dix-septième siècle tapinois était un adjectif ou un substantif qui s'employaient dans le langage courant : une fine tapinoise, un larcin tapinois. La langue moderne a rejeté l'adjectif ou le substantif, et n'a gardé qu'une locution adverbiale, de laquelle il n'est plus possible de faire sortir tapinois : en tapinois. C'est certainement un dommage ; il n'est pas bon pour la flexibilité et la netteté du langage d'immobiliser ainsi des termes qui méritaient de demeurer dans le langage commun. Gaspiller ce qu'on a ne vaut pas mieux dans l'économie des langues que dans celle des ménages.


Targuer

Targuer est entaché d'une faute contre la dérivation ; il devrait être targer et non targuer ; car il provient de targe ; peut-être les formes de la langue d'oc targa, targar, ont-elles déterminé cette altération. De plus, il a subi un rétrécissement pathologique, quand de verbe à conjugaison libre il est devenu un verbe uniquement réfléchi ; les anciens textes usent de l'actif targer ou targuer au sens de couvrir, protéger. Jusqu'à la fin du seizième siècle se targer (se targuer) conserve la signification propre de se couvrir d'une targe, et, figurément, de se défendre, se protéger. Mais, au dix-septième siècle, la signification se hausse d'un cran dans la voie de la métaphore, et se targuer n'a plus que l'acception de se prévaloir, tirer avantage. Il est dommage que ce verbe, tout en prenant sa nouvelle signification, n'ait pas conservé la propre et primitive. Les langues, en agissant comme a fait ici la française, s'appauvrissent de gaieté de coeur.


Teint

Le teint et la teinte sont deux substantifs, l'un masculin, l'autre féminin, qui représentent le participe passé du verbe teindre. Mais, tandis que la teinte s'applique à toutes les couleurs que la teinture peut donner, le teint subit un rétrécissement d'acception et désigne uniquement le coloris du visage ; et même, en un certain emploi absolu, le teint est la teinte rosée de la peau de la face. Le teint est ou plutôt a été un mot nouveau, car il paraît être un néologisme créé par le seizième siècle. Du moins on ne le trouve pas dans les textes antérieurs à cette époque. Toutefois il faut dire que la transformation du participe teint, au sens spécial d'une certaine manière d'être du visage quant à la couleur, a été aidée par l'emploi qu'en faisaient les anciens écrivains en parlant des variations de couleur que la face pouvait présenter. Ainsi, quand on lit dans Thomas martyr, v. 330 :
De maltalent e d'ire e tainz e tressués,
et dans le Romancero, p. 16 :
Fille, com ceste amour vous a pâlie et tainte,
on est bien près de l'acception du seizième siècle et de la nôtre.


Tempérer, tremper

C'est un accident qu'un même verbe latin temperare produise deux verbes français, tremper et tempérer ; et cet accident est dû à ce que, l'ancienne langue ayant formé régulièrement de temperare (avec l'e bref) temprer et, par métathèse de l'r, tremper, la langue plus moderne tira crûment tempérer du mot latin. Cela fit deux vocables, l'un organique, l'autre inorganique, au point de vue de la formation ; mais, la faute une fois admise par l'usage, tempérer prit une place que tremper ne lui avait aucunement ôtée ; car l'ancienne langue avait spécialisé singulièrement le sens du verbe latin ; dans mélanger, allier, combiner qu'il signifie, elle n'avait considéré que le mélange avec l'eau, que l'idée de mouiller.


Trépas, trépasser

Quand un mot, perdant sa signification propre et générale, passe à une signification toute restreinte, d'où il n'est plus possible de le déplacer, c'est qu'il a reçu une atteinte de pathologie. Trépas et trépasser, conformément à leur composition (tres, représentant le latin trans, et passer), ne signifiaient dans l'ancienne langue que passage au delà, passer au delà. Par une métaphore très facile et très bonne, on disait couramment trespasser de vie à mort, trespasser de ce siècle. C'était de cette façon qu'on exprimait la fin de notre existence. Une fois cette locution bien établie dans l'usage, il fut possible de supprimer ce qui caractérisait ce mode de passage, et trépas et trépasser furent employés absolument, sans faire naître aucune ambiguïté. La transition se voit dans des exemples comme celui-ci, emprunté à Jean de Meung :
Non morurent, ains trespasserent ;
Car de ceste vie passèrent
A celle où l'en [l'on] ne puet mourir.
Ici trespasserent joue sur le sens de passer au delà et de mourir. Jusque-là rien à objecter, et de telles ellipses sont conformes aux habitudes des langues. Mais ce qui doit être blâmé, c'est qu'en même temps qu'on donnait à trespasser le sens absolu de mourir, on ne lui ait pas conservé le sens originel de passer au delà. Il faudrait que néologisme n'impliquât pas destruction. On remarquera que, tandis que trépas est du style élevé, trépasser a subi la dégradation qui affecte souvent les mots archaïques ; il n'est pas du haut style et n'a plus que peu d'emploi.


Tromper

Plus d'un accident a frappé ce mot. D'abord il est neutre d'origine, et ce n'est qu'en le dénaturant qu'on en a fait un verbe actif. Puis, il est aussi éloigné qu'il est possible de la signification que l'usage moderne lui a infligée. La très ancienne langue ne connaissait en cette acception que decevoir, du latin decipere, qui avait aussi donné l'infinitif deçoivre, par la règle des accents. C'est seulement au quatorzième siècle que tromper prit le sens qu'il a aujourd'hui. La formation de cet ancien néologisme est curieuse. Tromper ne signifiait originairement que jouer de la trompe ou trompette. Par la faculté qu'on avait de rendre réfléchis les verbes neutres, on a dit, dans ce même sens de jouer de la trompe, se tromper, comme se dormir, s'écrier, etc., dont les uns ne sont plus usités et dont les autres sont restés dans l'usage. Dès lors il a été facile de passer à une métaphore où se tromper de quelqu'un signifie se jouer de lui. C'est ce qui fut fait, et les plus anciens exemples n'ont que cette forme. Une fois ce sens bien établi, et les verbes réfléchis neutres tendant à disparaître, se tromper devint tromper, pris d'abord neutralement, puis activement. Qui aurait imaginé, avant l'exemple mis sous les yeux du lecteur, que la trompette entrerait dans la composition du vocable destiné à se substituer à décevoir dans le parler courant ?


Valet

Ce mot avec sa signification actuelle est tombé de haut ; et sa dégradation est un cas de ma pathologie. De plus, il est affecté d'une irrégularité de prononciation ; il devrait se prononcer vâlet, vu l'étymologie ; prononciation qui subsiste, en effet, dans quelques localités. Écrit jadis vaslet ou varlet, il signifiait uniquement jeune garçon ; en raison de son origine (il est un diminutif de vassal), il prenait parfois le sens de jeune guerrier. Dans tout le moyen âge il garde sa signification relevée, et un valet peut très bien être fils de roi. Mais à côté ne tarde pas à se montrer une acception à laquelle le sens de jeune garçon se prêtait facilement, celle de serviteur, d'homme attaché au service. Dès le douzième siècle on en a des exemples. Dans la langue moderne, l'usage, à tort, s'est montré exclusif ; l'ancienne signification s'est perdue, sauf dans quelques patois fidèles à la vieille tradition ; et l'on ne serait plus compris, si l'on donnait à valet le sens de jeune garçon. Toutefois, sous la forme de varlet, le mot a continué de garder une signification d'honneur ; mais il ne s'applique plus qu'aux personnages du moyen âge. L'r dans varlet est, comme dans hurler (de ululare), un accident inorganique, mais il n'est pas mal de faire servir des accidents à des distinctions qui ne sont ni sans grâce ni sans utilité.


Viande

La viande est pour nous la chair des animaux qu'on mange ; mais, en termes de chasseur, viander se dit d'un cerf qui va pâturer ; certes, le cerf pacifique ne va pas chercher une proie sanglante. Donc, dans viande, l'accident pathologique porte sur la violence faite à la signification naturelle et primitive. Dans la première moitié du dix-septième siècle, ce mot avait encore la plénitude de son acception, et signifiait tout ce qui sert comme aliment à entretenir la vie. En effet, il vient du latin vivendus, et ne peut, d'origine, avoir un sens restreint. Voyez ici combien, en certains cas, la destruction marche vite. En moins de cent cinquante ans, viande a perdu tout ce qui lui était propre. On ne serait plus compris à dire comme Malherbe, que la terre produit une diversité de viandes qui se succèdent selon les saisons, ou, comme Mme de Sévigné, en appellant viandes une salade de concombres et des cerneaux. Pour l'usage moderne, viande n'est plus que la chair des animaux de boucherie, ou de basse-cour, ou de chasse, que l'on sert sur les tables. Nous n'aurions certes pas l'approbation de nos aïeux, s'ils voyaient ce qu'on a fait de mots excellents, pleins d'acceptions étendues et fidèles à l'idée fondamentale. Vraiment, les barbares ne sont pas toujours ceux qu'on pense.


Vilain

La pathologie ici est une dégradation. Il y a dans la latinité un joli mot : c'est villa, qui a donné ville, mais qui signifie proprennent maison de campagne. De villa, le bas latin forma villanus, habitant d'une villa ou exploitation rurale. Ainsi introduit, vilain prit naturellement le sens d'homme des champs ; et, comme l'homme des champs était serf dans la période féodale, vilain s'opposa à gentilhomme et fut un synonyme de roturier. Mais, une fois engagé dans la voie des acceptions défavorables, vilain ne s'arrêta pas à ce premier degré, et il fut employé comme équivalent de déshonnête, de fâcheux, de sale, de méchant ; c'était une extension du sens de non noble. Puis il se spécialisa davantage, et de déshonnête en général devint un avare, un ladre en particulier. Enfin, des emplois moraux qu'il avait eus jusque-là, il passa à un emploi physique, celui de laid, de déplaisant à la vue. C'est ordinairement le contraire qui arrive : un sens concret devient abstrait, mais rien en cela n'est obligatoire pour les langues ; et elles savent fort bien que ces inversions ne dépassent pas leur puissance.


Voler

Le mal qui afflige voler est celui de la confusion des vocables et de l'homonymie malencontreuse. Ce mot, au sens de dérober furtivement, est récent dans la langue ; je n'en connais d'exemple que de la fin du seizième siècle. Auparavant, on disait embler, issu du latin involare, qui a le même sens. Par malheur, voler, l'intrus, a chassé complètement l'ancien maître de la maison. Embler, qui a été en usage durant le seizième siècle et dont Saint-Simon (il est vrai qu'il ne craint pas les archaïsmes) se sert encore, a aujourd'hui tout à fait disparu de l'usage. Ce qui a fait la fortune de voler, c'est son identité avec un mot très courant, voler, se soutenir par des ailes. Une fois que, grâce à quelque connexion assez saugrenue, l'usage eut rattaché l'action du faucon dressé qui vole (c'est le mot technique) une perdrix et l'action du coquin qui s'empare de ce qui ne lui appartient pas, voler, c'est-à-dire dérober, étant protégé par voler, c'est-à-dire se mouvoir en lair, n'eut plus aucun effort à faire pour occuper le terrain d'embler. Mais admirez la sottise de l'usage, qui délaisse un terme excellent pour confondre le plus maladroitement ce qui était le plus justement distinct. Voler avec son sens nouveau est un gros péché contre la clarté et l'élégance. C'est le seizième siècle qui est coupable de ce fâcheux néologisme.





L'ordre alphabétique est nécessairement aveugle. Pourtant il a, ici, semblé voir clair ; car il fait que je termine cette esquisse par l'un des plus frappants exemples de la distorsion que de vicieuses habitudes peuvent infliger à un mot sain jusque-là. Jamais, dans l'espèce humaine, épine dorsale n'a été plus maltraitée par la pathologie.

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