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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre Premier Place de Jésus dans le monde |
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L'événement capital de
l'histoire du monde est la révolution par laquelle les plus nobles
portions de l'humanité ont passé des anciennes religions,
comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion fondée
sur l'unité divine, la trinité, l'incarnation du Fils de
Dieu. Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se
faire. La religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents
ans à se former. Mais l'origine de la révolution dont il
s'agit est un fait qui eut lieu sous les règnes d'Auguste et de
Tibère. Alors vécut une personne supérieure qui,
par son initiative hardie et par l'amour qu'elle sut inspirer, créa
l'objet et posa le point de départ de la foi future de l'humanité. L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire
qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité,
et pour lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant
des milliers d'années, s'égara de la manière la plus
étrange. Chez beaucoup de races, il ne dépassa point la
croyance aux sorciers sous la forme grossière où nous la
trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez quelques-unes,
le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de boucherie
qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexique. Chez
d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme, c'est-à-dire
à l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait
des pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments
élève l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même,
se change parfois en perversion et en férocité ; ainsi cette
divine faculté de la religion put longtemps sembler un chancre
qu'il fallait extirper de l'espèce humaine, une cause d'erreurs
et de crimes que les sages devaient chercher à supprimer. Les brillantes civilisations qui se développèrent dès
une antiquité fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte,
firent faire à la religion certains progrès. La Chine arriva
de très bonne heure à une sorte de bon sens médiocre,
qui lui interdit les grands égarements. Elle ne connut ni les avantages,
ni les abus du génie religieux. En tout cas, elle n'eut par ce
côté aucune influence sur la direction du grand courant de
l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne se
dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange ;
ces religions restèrent, jusqu'à leur extinction au IVe
et au Ve siècle de notre ère, des écoles
d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par une
sorte d'intuition poétique, de pénétrantes échappées
sur le monde divin. L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme
apparent, put avoir de bonne heure des dogmes métaphysiques et
un symbolisme relevé. Mais sans doute ces interprétations
d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives.
Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé
à la revêtir de symboles : c'est le plus souvent à
la suite de longues réflexions, et par l'impossibilité où
est l'esprit humain de se résigner à l'absurde, qu'on cherche
des idées sous les vieilles images mystiques dont le sens est perdu.
Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs, qu'est venue la foi de l'humanité.
Les éléments qui, dans la religion d'un chrétien,
viennent, à travers mille transformations, d'Égypte et de
Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence,
ou des scories telles que les cultes les plus épurés en
retiennent toujours. Le grand défaut des religions dont nous parlons
était leur caractère essentiellement superstitieux ; ce qu'elles
jetèrent dans le monde, ce furent des millions d'amulettes et d'abraxas.
Aucune grande pensée morale ne pouvait sortir de races abaissées
par un despotisme séculaire et accoutumées à des
institutions qui enlevaient presque tout exercice à la liberté
des individus. La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté,
le dévouement, apparaissent dans le monde avec les deux grandes
races qui, en un sens, ont fait l'humanité, je veux dire la race
indo-européenne et la race sémitique. Les premières
intuitions religieuses de la race indo-européenne furent essentiellement
naturalistes. Mais c'était un naturalisme profond et moral, un
embrassement amoureux de la nature par l'homme, une poésie délicieuse,
pleine du sentiment de l'infini, le principe enfin de tout ce que le génie
germanique et celtique, de ce qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient
exprimer plus tard. Ce n'était ni de la religion, ni de la morale
réfléchies ; c'était de la mélancolie, de la
tendresse, de l'imagination ; c'était par-dessus tout du sérieux,
c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la religion.
La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce
que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher
du polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien
clair. Le brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce
au privilège étonnant de conservation que l'Inde semble
posséder. Le bouddhisme échoua dans toutes ses tentatives
vers l'ouest. Le druidisme resta une forme exclusivement nationale et
sans portée universelle. Les tentatives grecques de réforme,
l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour donner aux âmes
un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une religion
dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée ;
mais il est fort possible que cette organisation même fût
une imitation ou un emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le
monde ; elle s'est convertie, au contraire, quand elle a vu paraître
sur ses frontières le drapeau de l'unité divine proclamée
par l'islam. C'est la race sémitique
[1] qui a la gloire d'avoir fait la religion de l'humanité.
Bien au delà des confins de l'histoire, sous sa tente restée
pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le patriarche
bédouin préparait la foi du monde. Une forte antipathie
contre les cultes voluptueux de la Syrie, une grande simplicité
de rituel, l'absence complète de temples, l'idole réduite
à d'insignifiants theraphim, voilà sa supériorité.
Entre toutes les tribus des Sémites nomades, celle des Beni-Israël
était marquée déjà pour d'immenses destinées.
D'antiques rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent
peut-être quelques emprunts purement matériels, ne firent
qu'augmenter leur répulsion pour l'idolâtrie. Une «Loi»
ou Thora, très anciennement écrite sur des tables
de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur
Moïse, était déjà le code du monothéisme
et renfermait, comparée aux institutions d'Égypte et de
Chaldée, de puissants germes d'égalité sociale et
de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des deux côtés
des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur matériel
religieux ; là étaient réunis les objets sacrés
de la nation, ses reliques, ses souvenirs, le «livre» enfin
[2], journal toujours ouvert de la tribu, mais où l'on
écrivait très discrètement. La famille chargée
de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives, étant
près du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance.
De là cependant ne vint pas l'institution qui décida de
l'avenir ; le prêtre hébreu ne diffère pas beaucoup
des autres prêtres de l'antiquité. Le caractère qui
distingue essentiellement Israël entre les peuples théocratiques,
c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné
à l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu
nomade avait son nabi ou prophète, sorte d'oracle vivant
que l'on consultait pour la solution des questions obscures qui supposaient
un haut degré de clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés
en groupes ou écoles, eurent une grande supériorité.
Défenseurs de l'ancien esprit démocratique, ennemis des
riches, opposés à toute organisation politique et à
ce qui eût engagé Israël dans les voies des autres nations,
ils furent les vrais instruments de la primauté religieuse du peuple
juif. De bonne heure, ils annoncèrent des espérances illimitées,
et quand le peuple, en partie victime de leurs conseils impolitiques,
eut été écrasé par la puissance assyrienne,
ils proclamèrent qu'un règne sans bornes lui était
réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale
du monde entier et que le genre humain se ferait juif. Jérusalem
et son temple leur apparurent comme une ville placée sur le sommet
d'une montagne, vers laquelle tous les peuples devaient accourir, comme
un oracle d'où la loi universelle devait sortir, comme le centre
d'un règne idéal, où le genre humain, pacifié
par Israël, retrouverait les joies de l'Éden [3]. Des accents inconnus se font
déjà entendre pour exalter le martyre et célébrer
la puissance de «l'homme de douleur» A propos de quelqu'un
de ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient
de leur sang les rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique
sur les souffrances et le triomphe du «Serviteur de Dieu»
où toute la force prophétique du génie d'Israël
sembla concentrée [4]. «Il
s'élevait comme un faible arbuste, comme un rejeton qui monte d'un
sol aride ; il n'avait ni grâce ni beauté. Accablé
d'opprobres, délaissé des hommes, tous détournaient
de lui la face ; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant.
C'est qu'il s'est chargé de nos souffrances ; c'est qu'il a pris
sur lui nos douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé
de Dieu, touché de sa main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert
de blessures, nos iniquités qui l'ont broyé ; le châtiment
qui nous a valu le pardon a pesé sur lui, et ses meurtrissures
ont été notre guérison. Nous étions comme
un troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah
a déchargé sur lui l'iniquité de tous. Écrasé,
humilié, il n'a pas ouvert la bouche ; il s'est laissé mener
comme un agneau a l'immolation ; comme une brebis silencieuse devant celui
qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son tombeau passe pour celui
d'un méchant, sa mort pour celle d'un impie. Mais du moment qu'il
aura offert sa vie, il verra naître une postérité
nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront
dans sa main.» De profondes modifications s'opérèrent en même temps
dans la Thora. De nouveaux textes, prétendant représenter
la vraie loi de Moïse, tels que le Deutéronome, se produisirent
et inaugurèrent en réalité un esprit fort différent
de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le trait dominant de
cet esprit. Des croyants forcenés provoquent sans cesse des violences
contre tout ce qui s'écarte du culte de Jéhovah ; un code
de sang, édictant la peine de mort pour des délits religieux,
réussit à s'établir. La piété amène
presque toujours de singulières oppositions de véhémence
et de douceur. Ce zèle, inconnu à la grossière simplicité
du temps des Juges, inspire des tons de prédication émue
et d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là.
Une forte tendance vers les questions sociales se fait déjà
sentir ; des utopies, des rêves de société parfaite
prennent place dans le code. Mélange de morale patriarcale et de
dévotion ardente, d'intuitions primitives et de raffinements pieux
comme ceux qui remplissaient l'âme d'un Ézéchias,
d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi
dans la forme où nous le voyons, et devient pour des siècles
la règle absolue de l'esprit national. Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple juif
se déroule avec un entraînement irrésistible. Les
grands empires qui se succèdent dans l'Asie occidentale, en brisant
pour lui tout espoir d'un royaume terrestre, le jettent dans les rêves
religieux avec une sorte de passion sombre. Peu soucieux de dynastie nationale
ou d'indépendance politique, il accepte tous les gouvernements
qui le laissent pratiquer librement son culte et suivre ses usages. Israël
n'aura plus désormais d'autre direction que celle de ses enthousiastes
religieux, d'autres ennemis que ceux de l'unité divine, d'autre
patrie que sa Loi. Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale et
morale. C'était l'œuvre d'hommes pénétrés
d'un haut idéal de la vie présente et croyant avoir trouvé
les meilleurs moyens pour le réaliser. La conviction de tous est
que la Thora bien observée ne peut manquer de donner la
parfaite félicité. Cette Thora n'a rien de commun
avec les «Lois» grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant
guère que du droit abstrait, entrent peu dans les questions de
bonheur et de moralité privés. On sent d'avance que les
résultats qui en sortiront seront d'ordre social, et non d'ordre
politique, que l'œuvre à laquelle ce peuple travaille est
un royaume de Dieu, non une république civile, une institution
universelle, non une nationalité ou une patrie. A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint admirablement
cette vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras, Néhémie,
Onias, les Macchabées, dévorés du zèle de
la Loi, se succèdent pour la défense des antiques institutions.
L'idée qu'Israël est un peuple de Saints, une tribu choisie
de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des racines de
plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les âmes.
Toute l'antiquité indo-européenne avait placé le
paradis à l'origine ; tous ses poëtes avaient pleuré
un âge d'or évanoui. Israël mettait l'âge d'or
dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes religieuses,
les Psaumes, éclosent de ce piétisme exalté, avec
leur divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment
et par excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions
païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie,
à un charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à
une grossière idolâtrie, dans le monde grec et latin, à
des parades. Ce que les martyrs chrétiens ont fait dans les premiers
siècles de notre ère, ce que les victimes de l'orthodoxie
persécutrice ont fait dans le sein même du christianisme
jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les deux siècles
qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent
une vivante protestation contre la superstition et le matérialisme
religieux. Un mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux
résultats les plus opposés, faisait d'eux à cette
époque le peuple le plus frappant et le plus original du monde.
Leur dispersion sur tout le littoral de la Méditerranée
et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptèrent hors de la Palestine,
préparèrent les voies à une propagande dont les sociétés
anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient encore
offert aucun exemple. Jusqu'au temps des Macchabées,
le judaïsme, malgré sa persistance à annoncer qu'il
serait un jour la religion du genre humain, avait eu le caractère
de tous les autres cultes de l'antiquité : c'était un culte
de famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte
était le meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers.
Mais il croyait aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite
que pour lui seul. On embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait
dans la famille juive [5] ; voilà tout. Aucun israélite ne
songeait à convertir l'étranger à un culte qui était
le patrimoine des fils d'Abraham. Le développement de l'esprit
piétiste, depuis Esdras et Néhémie, amena une conception
beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la vraie
religion d'une manière absolue ; on accorda à qui voulut
le droit d'y entrer [6] ; bientôt ce fut une œuvre pie d'y amener
le plus de monde possible [7]. Sans doute, le sentiment délicat qui éleva
Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées
de races n'existait pas encore ; par une étrange contradiction,
ces convertis (prosélytes) étaient peu considérés
et traités avec dédain [8].
Mais l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque
chose au monde de supérieur à la patrie, au sang, aux lois,
l'idée qui fera les apôtres et les martyrs, était
fondée. Une profonde pitié pour les païens, quelque
brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais le sentiment
de tout juif [9]. Par un cycle de légendes, destinées
à fournir des modèles d'inébranlable fermeté
(Daniel et ses compagnons, la mère des Macchabées et ses
sept fils [10], le roman de l'Hippodrome d'Alexandrie [11]), les guides du peuple cherchent surtout à
inculquer cette idée que la vertu consiste dans un attachement
fanatique à des institutions religieuses déterminées. Les persécutions d'Antiochus
Épiphane firent de cette idée une passion, presque une frénésie.
Ce fut quelque chose de très—analogue à ce qui se
passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le
désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions
et des rêves. La première apocalypse, le «Livre de
Daniel» parut. Ce fut comme une renaissance du prophétisme,
mais sous une forme très—différente de l'ancienne
et avec un sentiment bien plus large des destinées du monde. Le
Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances messianiques
leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à
la façon de David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste ;
ce fut un «fils de l'homme» apparaissant dans la nue [12],
un être surnaturel, revêtu de l'apparence humaine, chargé
de juger le monde et de présider à l'âge d'or. Peut-être
le Sosiosch de la Perse, le grand prophète à venir,
chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il
quelques traits à ce nouvel idéal [13]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout
cas, une influence décisive sur l'événement religieux
qui allait transformer le monde. Il fournit la mise en scène et
les termes techniques du nouveau messianisme, et on peut lui appliquer
ce que Jésus disait de Jean-Baptiste : Jusqu'à lui, les prophètes ;
à partir de lui, le royaume de Dieu. Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondément
religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers,
comme cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté
au sein du christianisme. Le juif de cette époque était
aussi peu théologien que possible. Il ne spéculait pas sur
l'essence de la divinité ; les croyances sur les anges, sur les
fins de l'homme, sur les hypostases divines, dont le premier germe se
laissait déjà entrevoir, étaient des croyances libres,
des méditations auxquelles chacun se livrait selon la tournure
de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas entendu parler.
C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en dehors
de toutes ces imaginations particulières, et s'en tenaient à
la simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue
à celui que le christianisme orthodoxe a déféré
à l'Église n'existait alors. Ce n'est qu'à partir
du IIIe siècle, quand le christianisme est tombé
entre les mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de métaphysique,
que commence cette fièvre de définitions, qui fait de l'histoire
de l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait
aussi chez les Juifs ; des écoles ardentes apportaient à
presque toutes les questions qui s'agitaient des solutions opposées ;
mais dans ces luttes, dont le Talmud nous a conservé les principaux
détails, il n'y a pas un seul mot de théologie spéculative.
Observer et maintenir la loi, parce que la loi est juste, et que, bien
observée, elle donne le bonheur, voilà tout le judaïsme.
Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple de la philosophie
arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir l'oracle de la
synagogue, parce qu'il a été un canoniste très exercé. Les règnes des derniers
Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation grandir
encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de mouvements
religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait en
des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour
la terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange
qui s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles,
n'a nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de
l'Orient. Les âmes au courant de leur siècle sont pourtant
mieux avisées. Le tendre et clairvoyant Virgile semble répondre,
comme par un écho secret, au second Isaïe ; la naissance d'un
enfant le jette dans des rêves de palingénésie universelle
[14]. Ces rêves étaient ordinaires et
formaient comme un genre de littérature, que l'on couvrait du nom
des Sibylles. La formation toute récente de l'Empire exaltait les
imaginations ; la grande ère de paix où l'on entrait et cette
impression de sensibilité mélancolique qu'éprouvent
les âmes après les longues périodes de révolution,
faisaient naître de toute part des espérances illimitées. En Judée, l'attente
était à son comble. De saintes personnes, parmi lesquelles
on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus
dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme
prophétesse [15], passaient leur vie autour du temple, jeûnant,
priant, pour qu'il plût à Dieu de ne pas les retirer du monde
sans avoir vu l'accomplissement des espérances d'Israël. On
sent une puissante incubation, l'approche de quelque chose d'inconnu. Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative
de déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse
refoulées par une odieuse réalité, trouvèrent
enfin leur interprète dans l'homme incomparable auquel la conscience
universelle a décerné le titre de Fils de Dieu, et cela
avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un pas auquel
nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être comparé. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. Une telle désignation est tout à fait défectueuse ; mais c'est un de ces mots, comme «architecture gothique» «chiffres arabes» qu'il faut conserver pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent. [2] I Sam., X, 25. [3] Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv. ; Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas d'Isaïe. [4] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier. [5] Ruth, I, 16. [6] Esther, IX, 27. [7] Matth., XXIII, 15 ; Josèphe, Vita, 23 ; B. J., II, xvii, 10 ; VII, iii, 3 ; Ant., XX, II, 4 ; Horat., Sat. I, iv, 143 ; Juv., XIV, 96 et suiv. ; Tacite, Ann., II, 85 ; Hist., V, 5 ; Dion Cassius, XXXVII, 17. [8] Mischna, Schebiit, X, 9 ; Talmud de Babylone, Niddah, fol. 13 b, Jebamoth, 47 b ; Kidduschin, 70 b ; Midrasch, Jalkut Ruth, fol. 163 d. [9] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, Cad. pseud. V.T. II, 147 et suiv. [10] IIe livre des Macchabées, ch. VII, et le De Maccaboeis, attribué à Josèphe. Cf. Epître aux Hébreux, xi, 33 et suiv. [11] III livre (apocr.) des Macchabées ; Rufinn, Suppl. ad Jos., Contra Apionem, II,5. [12] VII, 13 et suiv. [13] Vendidad ; XIX, 48, 49 ; Minokhired, passage publié dans la Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft, I, 263 ; Boundehesch XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements entre les croyances juives et persanes. [14] Egl. IV. Le Cumæum carmen (v. 4) était une sorte d'apocalypse sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familière à l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et Carmina sibyllina, III, 97-817. Cf. Tac., Hist., V, 13. [15] Luc, II, 25 et suiv. |
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