Jésus vivait
avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt, il montait
dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le rivage
[3]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui
bordent le lac, où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La
troupe fidèle allait ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les
inspirations du maître dans leur première fleur. Un doute
naïf s'élevait parfois, une question doucement sceptique :
Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire l'objection.
A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui germait, l'épi
qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de venir ; on
se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres
du monde ; les pleurs se tournaient en joie ; c'était l'avènement
sur terre de l'universelle consolation :
Heureux ceux qui pleurent ;
car ils seront consolés !
Heureux les débonnaires ;
car ils posséderont la terre !
Heureux ceux qui ont faim
et soif de justice ; car ils seront rassasiés !
Heureux les miséricordieux ;
car ils obtiendront miséricorde !
Heureux ceux qui ont le
cœur pur ; car ils verront Dieu !
Heureux les pacifiques ;
car ils seront appelés enfants de Dieu !
Heureux ceux qui sont persécutés
pour la justice ; car le royaume des cieux est à eux ! [4]
Sa prédication était
suave et douce, toute pleine de la nature et du parfum des champs. Il
aimait les fleurs et en prenait ses leçons les plus charmantes.
Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux des enfants, passaient
tour à tour dans ses enseignements. Son style n'avait rien de
la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du tour
des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs
juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le Pirké
Aboth. Ses développements avaient peu d'étendue, et
formaient des espèces de surates à la façon du
Coran, lesquelles cousues ensemble ont composé plus tard ces
longs discours qui furent écrits par Matthieu [5]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses ;
d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait
et en faisait l'unité. C'est surtout dans la parabole que le
maître excellait. Rien dans le judaïsme ne lui avait donné
le modèle de ce genre délicieux [6]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai
qu'on trouve dans les livres bouddhiques des paraboles exactement du
même ton et de la même facture que les paraboles évangéliques
[7]. Mais il est difficile d'admettre qu'une influence
bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit de mansuétude
et la profondeur de sentiment qui animèrent également
le christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être
pour expliquer ces analogies.
Une totale indifférence
pour la vie extérieure et pour le vain appareil de «confortable»
dont nos tristes pays nous font une nécessité, était
la conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée.
Les climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle
contre le dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être
et du luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins
peu nombreux sont les pays de l'idéalisme et de la poésie.
Les accessoires de la vie y sont insignifiants auprès du plaisir
de vivre. L'embellissement de la maison y est superflu ; on se tient
le moins possible enfermé. L'alimentation forte et régulière
des climats peu généreux passerait pour pesante et désagréable.
Et quant au luxe des vêtements, comment rivaliser avec celui que
Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel ? Le travail,
dans ces sortes de climats, paraît inutile ; ce qu'il donne ne
vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus
que l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris,
qui, lorsqu'il n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à
l'élévation des âmes, inspirait à Jésus
des apologues charmants : «N'enfouissez pas en terre, disait-il,
des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les
larrons découvrent et dérobent ; mais amassez-vous des
trésors dans le ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille,
ni larrons. Où est ton trésor, là aussi est ton
cœur [8]. On ne peut servir deux maîtres ; ou bien on
hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et
on délaisse l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon [9].
C'est pourquoi je vous le dis : Ne soyez pas inquiets de l'aliment que
vous aurez pour soutenir votre vie, ni des vêtements que vous
aurez pour couvrir votre corps. La vie n'est-elle pas plus noble que
l'aliment, et le corps plus noble que le vêtement ? Regardez les
oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ; ils n'ont ni
cellier ni grenier, et votre Père céleste les nourrit.
N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux ? Quel est celui d'entre vous
qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à
sa taille ? Et quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine ? Considérez
les lis des champs ; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous
le dis, Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme
l'un d'eux. Si Dieu prend soin de vêtir de la sorte une herbe
des champs, qui existe aujourd'hui et qui demain sera jetée au
feu, que ne fera-t-il point pour vous, gens de peu de foi ? Ne dites
donc pas avec anxiété : Que mangerons-nous ? que boirons-nous ?
de quoi serons-nous vêtus ? Ce sont les païens qui se préoccupent
de toutes ces choses. Votre Père céleste sait que vous
en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le royaume
de Dieu [10], et tout le reste vous sera donné par surcroît.
Ne vous souciez pas de demain ; demain se souciera de lui-même.
A chaque jour suffit sa peine [11].»
Ce sentiment essentiellement
galiléen eut sur la destinée de la secte naissante une
influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le Père
céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première
règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe
en l'homme le germe de tout bien [12].
Chaque jour elle demandait à Dieu le pain du lendemain [13]. A quoi bon thésauriser ? Le royaume de
Dieu va venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le
en aumône, disait le maître. Faites-vous au ciel des sacs
qui ne vieillissent pas, des trésors qui ne se dissipent pas
[14].» Entasser des économies
pour des héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé
[15] ? Comme exemple de la folie humaine, Jésus
aimait à citer le cas d'un homme qui, après avoir élargi
ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues années,
mourut avant d'en avoir joui [16] ! Le brigandage,
qui était très enraciné en Galilée [17],
donnait beaucoup de force à cette manière de voir. Le
pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le favori de
Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre, était
le vrai déshérité. Dans nos sociétés
établies sur une idée très rigoureuse de la propriété,
la position du pauvre est horrible ; il n'a pas à la lettre sa
place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe, d'ombrage que pour celui
qui possède la terre. En Orient, ce sont là des dons de
Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire
n'a qu'un mince privilège ; la nature est le patrimoine de tous.
Le christianisme naissant,
du reste, ne faisait en ceci que suivre la trace des Esséniens
ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la vie
cénobitique. Un élément communiste entrait dans
toutes ces sectes, également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens.
Le messianisme, tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez
elles tout social. Par une existence douce, réglée, contemplative,
laissant sa part à la liberté de l'individu, ces petites
églises croyaient inaugurer sur la terre le royaume céleste.
Des utopies de vie bienheureuse, fondées sur la fraternité
des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient les âmes
élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis,
sincères, mais de peu d'avenir.
Jésus, dont les
rapports avec les Esséniens sont très difficiles à
préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours
des rapports), était ici certainement leur frère. La communauté
des biens fut quelque temps de règle dans la société
nouvelle [18]. L'avarice était le péché
capital [19] ; or il faut bien remarquer
que le péché «d'avarice» contre lequel la
morale chrétienne a été si sévère,
était alors le simple attachement à la propriété.
La première condition pour être disciple de Jésus
était de réaliser sa fortune et d'en donner le prix aux
pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient
pas dans la communauté [20]. Jésus
répétait souvent que celui qui a trouvé le royaume
de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et qu'en cela il fait
encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert
l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre
un instant, vend ce qu'il possède et achète le champ.
Le joaillier qui a trouvé une perle inestimable, fait argent
de tout et achète la perle [21].» Hélas ! les inconvénients
de ce régime ne tardèrent pas à se faire sentir.
Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de ; Kerioth.
A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse commune [22] ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit ; une
mauvaise fin.
Quelquefois le maître,
plus versé dans les choses du ciel que dans celles de la terre,
enseignait une économie politique plus singulière encore.
Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être
fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître,
afin que les pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume
du ciel. Les pauvres, en effet, devant être les dispensateurs
de ce royaume, n'y recevront que ceux qui leur auront donné.
Un homme avisé, songeant à l'avenir, doit donc chercher
à les gagner. «Les Pharisiens, qui étaient des avares,
dit l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de
lui [23].» Entendirent-ils aussi la redoutable parabole
que voici ? «Il y avait un homme riche, qui était vêtu
de pourpre et de fin lin, et qui tous les jours faisait bonne chère.
Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui était couché
à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier
des miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient
lécher ses plaies ! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il
fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut
aussi et fut enterré [24]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il était
dans les tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare
dans son sein. Et s'écriant, il dit : «Père Abraham,
aie pitié de moi, et envoie Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau
le bout de son doigt et qu'il me rafraîchisse la langue, car je
souffre cruellement dans cette flamme.» Mais Abraham lui dit :
«Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien pendant la vie,
et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et tu es
dans les tourments [25].» Quoi de plus juste ? Plus tard on appela
cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement
et simplement la parabole du «riche.» Il est en enfer parce
qu'il est riche, parce qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce
qu'il dîne bien, tandis que d'autres à sa porte dînent
mal. Enfin, dans un moment où, moins exagéré, Jésus
ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les donner
aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore cette
déclaration terrible : «Il est plus facile à un chameau
de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans
le royaume de Dieu [26].»
Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus, ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait «les sollicitudes de ce monde» Jésus put aller à l'excès et porter atteinte aux conditions essentielles de la société humaine ; mais il fonda ce haut spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralité, viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller, des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie outre mesure [27]. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis de la vie vulgaire, un perpétuel sursum corda, une puissante distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui de Jésus à l'oreille de Marthe : «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de beaucoup de choses ; or une seule est nécessaire.» Grâce à Jésus, l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon [28]», qui a empêché la sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu.
NOTES
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la Bible en français & en hébreu, grec, latin