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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre XXIV Arrestation et procès de Jésus |
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La nuit était complètement tombée [1] quand on sortit delà salle [2]. Jésus, selon
son habitude, passa le val du Cédron, et se rendit, accompagné des
disciples, dans le jardin de Gethsémani, au pied du mont des
Oliviers [3]. Il s'y assit. Dominant
ses amis de son immense supériorité, il veillait et
priait. Eux dormaient à côté de lui, quand tout à coup
une troupe armée se présenta à la lueur des torches.
C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons,
sorte de brigade de police qu'on avait laissée aux prêtres ;
ils étaient soutenus par un détachement de soldats romains
avec leurs épées ; le mandat d'arrestation émanait
du grand-prêtre et du sanhédrin [4]. Judas, connaissant les
habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme
celui où on pouvait le surprendre avec le plus de facilité.
Judas, selon l'unanime tradition des premiers temps, accompagnait
lui-même l'escouade [5], et même, selon
quelques-uns [6], il aurait poussé l'odieux
jusqu'à prendre pour signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il
en soit de cette circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement
de résistance de la part des disciples [7]. Un d'eux (Pierre, selon des témoins oculaires [8]) tira l'épée
et blessa à l'oreille un des serviteurs du grand-prêtre
nommé Malek. Jésus arrêta ce premier mouvement.
Il se livra lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir
avec suite, surtout contre des autorités qui avaient tant de
prestige, les disciples prirent la fuite et se dispersèrent.
Seuls, Pierre et Jean ne quittèrent pas de vue leur maître.
Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert d'un vêtement
léger. On voulut l'arrêter ; mais le jeune homme s'enfuit,
en laissant sa tunique entre les mains des agents [9]. La marche que les prêtres avaient résolu de suivre contre
Jésus était très conforme au droit établi.
La procédure contre le «séducteur» (mésith),
qui cherche à porter atteinte à la pureté de
la religion, est expliquée dans le Talmud avec des détails
dont la naïve impudence fait sourire. Le guet-apens judiciaire
y est érigé en partie essentielle de l'instruction criminelle.
Quand un homme est accusé de «séduction» on
aposte deux témoins, que l'on cache derrière une cloison ;
on s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre contiguë,
où il puisse être entendu des deux témoins sans
que lui-même les aperçoive. On allume deux chandelles
près de lui, pour qu'il soit bien constaté que les témoins «le
voient [10].» Alors on lui fait répéter
son blasphème. On l'engage à se rétracter. S'il
persiste, les témoins qui l'ont entendu l'amènent au
tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de la sorte
qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut condamné sur
la foi de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime
de «séduction» est, du reste, le seul pour lequel
on prépare ainsi les témoins [11]. Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le crime
reproché à leur maître était la «séduction [12]» et, à part
quelques minuties, fruit de l'imagination rabbinique, le récit
des évangiles répond trait pour trait à la procédure
décrite par le Talmud. Le plan des ennemis de Jésus était
de le convaincre, par enquête testimoniale et par ses propres
aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque,
de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver
la condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous
l'avons déjà vu, résidait tout entière
de fait entre les mains de Hanan. L'ordre d'arrestation venait probablement
de lui. Ce fut chez ce puissant personnage que l'on mena d'abord Jésus [13]. Hanan l'interrogea sur
sa doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer
dans de longues explications. Il s'en référa à son
enseignement, qui avait été public ; il déclara
n'avoir jamais eu de doctrine secrète ; il engagea l'ex-grand-prêtre à interroger
ceux qui l'avaient écouté. Cette réponse était
parfaitement naturelle ; mais le respect exagéré dont
le vieux pontife était entouré la fit paraître
audacieuse ; un des assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet. Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la
demeure de Hanan. Jean, qui était connu dans la maison, fut
admis sans difficulté ; mais Pierre fut arrêté à l'entrée,
et Jean fut obligé de prier la portière de le laisser
passer. La nuit était froide. Pierre resta dans l'antichambre
et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient.
Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé.
Le malheureux, trahi par son accent galiléen, poursuivi de
questions par les valets, dont l'un était parent de Malek et
l'avait vu à Gethsémani, nia par trois fois qu'il eût
jamais eu la moindre relation avec Jésus. Il pensait que Jésus
ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette lâcheté dissimulée
renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne nature lui
révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre.
Une circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que
Jésus lui avait dit. Touché au cœur, il sortit
et se mit à pleurer amèrement [14]. Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui allait
s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de
Jésus ; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui
portait le titre officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père,
devait naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était
rassemblé chez lui [15]. L'enquête commença ;
plusieurs témoins, préparés d'avance selon le
procédé inquisitorial exposé dans le Talmud,
comparurent devant le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait
réellement prononcé : «Je détruirai le temple
de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours» fut cité par
deux témoins. Blasphémer le temple de Dieu était,
d'après la loi juive, blasphémer Dieu lui-même [16]. Jésus garda le
silence et refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut
en croire un récit, le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de
dire s'il était le Messie ; Jésus l'aurait confessé et
aurait proclamé devant l'assemblée la prochaine venue
de son règne céleste [17]. Le courage de Jésus,
décidé à mourir, n'exige pas cela. Il est plus
probable qu'ici, comme chez Hanan, il garda le silence. Ce fut en
général, à ce dernier moment, sa règle
de conduite. La sentence était arrêtée ; on ne
cherchait que des prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit
pas une défense inutile. Au point de vue du judaïsme orthodoxe,
il était bien vraiment un blasphémateur, un destructeur
du culte établi ; or ces crimes étaient punis de mort
par la loi [18]. D'une seule voix, l'assemblée le déclara
coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient secrètement
vers lui étaient absents ou ne votèrent pas [19]. La frivolité ordinaire,
aux aristocraties depuis longtemps établies ne permit pas aux
juges de réfléchir longuement sur les conséquences
de la sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors
sacrifiée bien légèrement ; sans doute les membres
du sanhédrin ne songèrent pas que leurs fils rendraient
compte à une postérité irritée de l'arrêt
prononcé avec un si insouciant dédain. Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter
une sentence de mort [20]. Mais, dans la confusion
de pouvoirs qui régnait alors en Judée, Jésus
n'en était pas moins dès ce moment un condamné.
Il demeura le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements
d'une valetaille infime, qui ne lui épargna aucun affront [21]. Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se trouvèrent
de nouveau réunis [22]. Il s'agissait de faire
ratifier par Pilate la condamnation prononcée par le sanhédrin,
et frappée d'insuffisance depuis l'occupation des Romains.
Le procurateur n'était pas investi comme le légat impérial
du droit de vie et de mort. Mais Jésus n'était pas citoyen
romain ; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que l'arrêt
prononcé contre lui eût son cours. Comme il arrive toutes
les fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi
civile et la loi religieuse se confondent, les Romains étaient
amenés à prêter à la loi juive une sorte
d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas aux Juifs. Ceux-ci
restaient sous le droit canonique que nous trouvons consigné dans
le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont encore
régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion,
les Romains sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités
portées pour des délits religieux. La situation était à peu
près celle des villes saintes de l'Inde sous la domination
anglaise, ou bien encore ce que serait l'état de Damas, le
lendemain du jour où la Syrie serait conquise par une nation
européenne. Josèphe prétend (mais certes on en
peut douter) que si un Romain franchissait les stèles qui portaient
des inscriptions défendant aux païens d'avancer, les Romains
eux-mêmes le livraient aux Juifs pour le mettre à mort [23]. Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et
l'amenèrent au prétoire, qui était l'ancien palais
d'Hérode [24], joignant la tour Antonia [25]. On était au matin
du jour où l'on devait manger l'agneau pascal (vendredi, 14
de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souillés en entrant
dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin sacré.
Ils restèrent dehors [26]. Pilate, averti de leur présence, monta au bima [27] ou tribunal situé en
plein air [28], à l'endroit qu'on nommait Gabbatha ou
en grec Lithostrotos, à cause du carrelage qui revêtait
le sol. A peine informé de l'accusation, il témoigna sa mauvaise
humeur d'être mêlé à cette affaire [29] Puis il s'enferma dans le prétoire avec Jésus.
Là eut lieu un entretien dont les détails précis
nous échappent, aucun témoin n'ayant pu le redire aux
disciples, mais dont la couleur paraît avoir été bien
devinée par Jean. Son récit, en effet, est en parfait
accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation réciproque
des deux interlocuteurs. Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à cause pilum ou
javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut décoré [30], n'avait eu jusque-là aucune
relation avec la secte naissante. Indifférent aux querelles
intérieures des Juifs, il ne voyait dans tous ces mouvements
de sectaires que les effets d'imaginations intempérantes et
de cerveaux égarés. En général, il n'aimait
pas les Juifs. Mais les Juifs le détestaient plus encore ; ils
le trouvaient dur, méprisant, emporté ; ils l'accusaient
de crimes invraisemblables [31]. Centre d'une grande
fermentation populaire, Jérusalem était une ville très séditieuse
et pour un étranger un insupportable séjour. Les exaltés
prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur
un dessein arrêté d'abolir la loi juive [32]. Leur fanatisme étroit, leurs haines religieuses
révoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement
civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec
lui. Tous les actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme
un bon administrateur [33]. Dans les premiers temps
de l'exercice de sa charge, il avait eu avec ses administrés
des difficultés qu'il avait tranchées d'une manière
très brutale, mais où il semble que, pour le fond des
choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître des
gens arriérés ; il les jugeait sans doute comme un préfet
libéral jugeait autrefois les Bas-Bretons, se révoltant
pour une nouvelle route ou pour l'établissement d'une école.
Dans ses meilleurs projets pour le bien du pays, notamment en tout
ce qui tenait aux travaux publics, il avait rencontré la Loi
comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la vie à tel
point qu'elle s'opposait à tout changement et à toute
amélioration. Les constructions romaines, même les plus
utiles, étaient de la part des Juifs zélés l'objet
d'une grande antipathie [34]. Deux écussons
votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer à sa
résidence, laquelle était voisine de l'enceinte sacrée,
provoquèrent un orage encore plus violent [35]. Pilate tint d'abord peu de compte de ces susceptibilités ;
il se vit ainsi engagé dans des répressions sanglantes [36], qui plus tard finirent
par amener sa destitution [37]. L'expérience
de tant de conflits l'avait rendu fort prudent dans ses rapports avec
un peuple intraitable, qui se vengeait de ses maîtres en les
obligeant à user envers lui de rigueurs odieuses. Le procurateur
se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer
en cette nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une
loi qu'il haïssait [38]. Il savait que le fanatisme
religieux, quand il a obtenu quelque violence des gouvernements civils,
est ensuite le premier à en faire peser sur eux la responsabilité,
presque à les en accuser. Suprême injustice ; car le vrai
coupable, en pareil cas, est l'instigateur ! Pilate eût donc désiré sauver Jésus. Peut-être
l'attitude digne et calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression.
Selon une tradition [39], Jésus aurait
trouvé un appui dans la propre femme du procurateur. Celle-ci
avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque fenêtre
du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être le revit-elle
en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait être
versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain,
c'est que Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur.
Le gouverneur l'interrogea avec bonté et avec l'intention de
chercher tous les moyens de le renvoyer absous. Le titre de «roi des Juifs» que Jésus ne s'était
jamais donné, mais que ses ennemis présentaient comme
le résumé de son rôle et de ses prétentions, était
naturellement celui par lequel on pouvait exciter les ombrages de
l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme séditieux
et comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser.
Rien n'était plus injuste ; car Jésus avait toujours
reconnu l'empire romain pour le pouvoir établi. Mais les partis
religieux conservateurs n'ont pas coutume de reculer devant la calomnie.
On tirait malgré lui toutes les conséquences de sa doctrine ;
on le transformait en disciple de Juda le Gaulonite ; on prétendait
qu'il défendait de payer le tribut à César [40]. Pilate lui demanda s'il était
réellement le roi des Juifs [41]. Jésus ne dissimula
rien de ce qu'il pensait. Mais la grande équivoque qui avait
fait sa force, et qui après sa mort devait constituer sa royauté,
le perdit cette fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne distinguant
pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche armée
de son glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse,
ne rassura jamais complètement les puissances de la terre.
S'il faut en croire Jean, il aurait avoué sa royauté,
mais prononcé en même temps cette profonde parole : «Mon
royaume n'est pas de ce monde.» Puis il aurait expliqué la
nature de sa royauté, se résumant tout entière
dans la possession et la proclamation de la vérité.
Pilate ne comprit rien à cet idéalisme supérieur [42]. Jésus lui fit sans doute l'effet d'un rêveur
inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et philosophique
chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le dévouement à la
vérité comme une chimère. Ces débats les
ennuyaient et leur paraissaient dénués de sens. Ne voyant
pas quel levain dangereux pour l'empire se cachait dans les spéculations
nouvelles, ils n'avaient aucune raison d'employer la violence contre
elles. Tout leur mécontentement tombait sur ceux qui venaient
leur demander des supplices pour de vaines subtilités. Vingt
ans plus tard, Gallion suivait encore la même conduite avec
les Juifs [43]. Jusqu'à la ruine de Jérusalem, la
règle administrative des Romains fut de rester complètement
indifférents dans ces querelles de sectaires entre eux [44]. Un expédient se présenta à l'esprit du gouverneur
pour concilier ses propres sentiments avec les exigences du peuple
fanatique dont il avait déjà tant de fois ressenti la
pression. Il était d'usage à propos de la fête
de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate,
sachant que Jésus n'avait été arrêté que
par suite de la jalousie des prêtres [45], essaya de le faire bénéficier de
cette coutume. Il parut de nouveau sur le bima, et proposa à la
foule de relâcher «le roi des Juifs.» La proposition
faite en ces termes avait un certain caractère de largeur en
même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger.
Ils agirent promptement [46], et pour combattre la
proposition de Pilate, ils suggérèrent à la foule
le nom d'un prisonnier qui jouissait dans Jérusalem d'une grande
popularité. Par un singulier hasard, il s'appelait aussi Jésus [47] et portait le surnom de Bar-Abba ou Bar-Rabban [48]. C'était un personnage
fort connu [49] ; il avait été arrêté à la
suite d'une émeute accompagnée de meurtre [50]. Une clameur générale s'éleva : «Non
celui-là ; mais Jésus Bar-Rabban.» Pilate fut obligé de
délivrer Jésus Bar-Rabban. Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour
un accusé auquel on donnait le titre de «roi des Juifs» ne
le compromît. Le fanatisme, d'ailleurs, amène tous les
pouvoirs à traiter avec lui. Pilate secrut obligé de
faire quelque concession ; mais hésitant encore à répandre
le sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut
tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux
que l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter [51]. La flagellation était
le préliminaire ordinaire du supplice de la croix [52]. Peut-être Pilate
voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà prononcée,
tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors
eut lieu, selon tous les récits, une scène révoltante.
Des soldats lui mirent sur le dos une casaque rouge, sur la tête
une couronne formée de branches épineuses, et un roseau à la
main. On l'amena ainsi affublé sur la tribune, en face du peuple.
Les soldats défilaient devant lui, le souffletaient tour à tour,
et disaient en s'agenouillant : «Salut, roi des Juifs [53].» D'autres, dit-on,
crachaient sur lui et frappaient sa tête avec le roseau. On
comprend difficilement que la gravité romaine se soit prêtée à des
actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualité de procurateur,
n'avait guère sous ses ordres que des troupes auxiliaires [54]. Des citoyens romains,
comme étaient les légionnaires, ne fussent pas descendus à de
telles indignités. Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité à couvert ?
Espérait-il détourner le coup qui menaçait Jésus
en accordant quelque chose à la haine des Juifs [55], et en substituant au dénouement tragique
une fin grotesque d'où il semblait résulter que l'affaire
ne méritait pas une autre issue ? Si telle fut sa pensée,
elle n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait
une véritable sédition. Les cris : «Qu'il soit
crucifié ! qu'il soit crucifié !» retentissaient
de tous côtés. Les prêtres, prenant un ton de plus
en plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le
séducteur n'était puni de mort [56]. Pilate vit clairement
que, pour sauver Jésus, il faudrait réprimer une émeute
sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du temps. Il rentra
dans le prétoire, s'informa de quel pays était Jésus,
cherchant un prétexte pour décliner sa propre compétence [57]. Selon une tradition,
il aurait même renvoyé Jésus à Antipas,
qui, dit-on, était alors à Jérusalem [58]. Jésus se prêta peu à ces efforts
bienveillants ; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence
digne et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient
de plus en plus menaçants. On dénonçait déjà le
peu de zèle du fonctionnaire qui protégeait un ennemi
de César. Les plus grands adversaires de la domination romaine
se trouvèrent transformés en sujets loyaux de Tibère,
pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur
trop tolérant. «Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi
que l'empereur ; quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur.
Si le gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur. [59]» Le faible Pilate
n'y tint pas ; il lut d'avance le rapport que ses ennemis enverraient à Rome,
et où on l'accuserait d'avoir soutenu un rival de Tibère.
Déjà, dans l'affaire des écussons votifs [60], les Juifs avaient écrit à l'empereur
et avaient eu raison. Il craignit pour sa place. Par une condescendance
qui devait livrer son nom aux fouets de l'histoire, il céda,
rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la responsabilité de
ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrétiens, l'auraient
pleinement acceptée, en s'écriant : «Que son sang
retombe sur nous et sur nos enfants [61] !» Ces mots furent-ils réellement prononcés ? On en peut
douter. Mais ils sont l'expression d'une profonde vérité historique.
Vu l'attitude que les Romains avaient prise en Judée, Pilate
ne pouvait guère faire que ce qu'il fit. Combien de sentences
de mort dictées par l'intolérance religieuse ont forcé la
main au pouvoir civil ! Le roi d'Espagne qui, pour complaire à un
clergé fanatique, livrait au bûcher des centaines de
ses sujets, était plus blâmable que Pilate ; car il représentait
un pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem
celui des Romains. Quand le pouvoir civil se fait persécuteur
ou tracassier, à la sollicitation du prêtre, il fait
preuve de faiblesse. Mais que le gouvernement qui à cet égard
est sans péché jette à Pilate la première
pierre. Le «bras séculier» derrière lequel
s'abrite la cruauté cléricale, n'est pas le coupable.
Nul n'est admis à dire qu'il a horreur du sang, quand il le
fait verser par ses valets. Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent
Jésus. Ce fut le vieux parti juif ; ce fut la loi mosaïque.
Selon nos idées modernes, il n'y a nulle transmission de démérite
moral du père au fils ; chacun ne doit compte à la justice
humaine et à la justice divine que de ce qu'il a fait. Tout
juif, par conséquent, qui souffre encore aujourd'hui pour le
meurtre de Jésus a droit de se plaindre ; car peut-être
eût-il été Simon le Cyrénéen ; peut-être
au moins n'eût-il pas été avec ceux qui crièrent : «Crucifiez-le !» Mais
les nations ont leur responsabilité comme les individus. Or
si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la mort de Jésus.
Cette mort fut «légale» en ce sens qu'elle eut
pour cause première une loi qui était l'âme même
de la nation. La loi mosaïque, dans sa forme moderne, il est
vrai, mais acceptée, prononçait la peine de mort contre
toute tentative pour changer le culte établi. Or, Jésus,
sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait à le détruire.
Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie : «Nous
avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir ; car il s'est fait
Fils de Dieu [62].» La loi était
détestable ; mais c'était la loi de la férocité antique,
et le héros qui s'offrait pour l'abroger devait avant tout
la subir. Hélas ! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang
qu'il va verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles,
on infligera des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles
que lui. Aujourd'hui encore, dans des pays qui se disent chrétiens,
des pénalités sont prononcées pour des délits
religieux. Jésus n'est pas responsable de ces égarements.
Il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée
le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brûlée.
Le christianisme a été intolérant ; mais l'intolérance
n'est pas un fait essentiellement chrétien. C'est un fait juif,
en ce sens que le judaïsme dressa pour la première fois
la théorie de l'absolu en religion, et posa le principe que
tout novateur, même quand il apporte des miracles à l'appui
de sa doctrine, doit être reçu à coups de pierres,
lapidé par tout le monde, sans jugement [63]. Certes, le monde païen eut aussi ses violences
religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment fût-il
devenu chrétien ? Le Pentateuque a de la sorte été dans
le monde le premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme
a donné l'exemple d'un dogme immuable, armé du glaive.
Si, au lieu de poursuivre les Juifs d'une haine aveugle, le christianisme
eût aboli le régime qui tua son fondateur, combien il
eût été plus conséquent, combien il eût
mieux mérité du genre humain ! NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Jean, XIII, 30. [2] La circonstance d'un chant religieux, rapportée par Matth., XXVI, 30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont ces deux évangélistes que le dernier repas de Jésus fut le festin pascal. Avant et après le festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., Pesachim, cap. IX, hal. 3 et fol. 118 a, etc. [3] Matth., XXVI, 36 ; Marc, XIV, 32 ; Luc, XXII, 39 ; Jean, XVIII, 1-2. [4] Matth., XXVI, 47 ; Marc, XIV, 43 ; Jean, XVIII, 3, 12. [5] Matth., XXVI, 47 ; Marc, XIV, 43 ; Luc, XXII, 47 ; Jean, XVIII, 3 ; Act., I, 16. [6] C'est la tradition des synoptiques. Dans le récit de Jean, Jésus se nomme lui-même. [7] Les deux traditions sont d'accord sur ce point. [8] Jean, XVIII, 10. [9] Marc, XIV, 51-52. [10] En matière criminelle, on n'admettait que des témoins oculaires. Mischna, Sanhédrin IV, 5. [11] Talm. de Jérus., Sanhédrin, XIV, 16 ; Talm. de Bab., même traité, 43 a, 67 a. Cf. Schabbath, 104 b. [12] Matth., XXVII, 63 ; Jean, VII, 12, 47. [13] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du quatrième évangile. [14] Matth., XXVI, 69 et suiv. ; Marc, XIV, 66 et suiv. ; Luc, XXII, 54 et suiv. ; Jean, XVIII, 15 et suiv. ; 25 et suiv. [15] Matth., XVI, 57 ; Marc, XIV, 53 ; Luc, XXII, 66. [16] Matth., XXIII, 16 et suiv. [17] Matth., XXVI, 64 ; Marc, XIV, 62 ; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien de cette scène. [18] Lévit., XXIV, 14 et suiv. ; Deutér., XIII, 1 et suiv. [19] Luc, XXIII, 50-51. [20] Jean, XVIII, 31 ; Jos., Ant., XX, IX, 1. [21] Matth., XXVI, 67-68 ; Marc, XIV, 65 ; Luc, XXII, 63-65. [22] Matth., XXVII, 1 ; Marc, XV, 1 ; Luc, XXII, 66 ; XXIII, 1 ; Jean, XVIII, 28. [23] Jos., Ant., XV, XI, 5 ; B.J., VI, II, 4. [24] Philon, Legatio ad Caïum, §38. Jos., B.J., II, XIV, 8. [25] A l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha de Jérusalem. [26] Jean, XVIII, 28. [27] Le mot grec βημα était passé en syro-chaldaïque. [28] Jos., B.J., II, IX, 3 ; XIV, 8 ; Matth., XXVII, 27 ; Jean, XVIII, 33. [29] Jean, XVIII, 29. [30] Virg., Æn., XII, 421 ; Martial, Épigr., I, XXXII ; X, XLVIII ; Plutarque, Vie de Romulus, 29. Comparez la hasta pura, décoration militaire. Orelli et Henzen, Inscr. lat., nos 3574, 6852, etc. Pilatus est, dans cette hypothèse, un mot de la même forme que Torquatus. [31] Philon, Leg. ad Caïum, § 38. [32] Jos., Ant., XVIII, iii, 1, init. [33] Jos., Ant., XVIII, ii-iv. [34] Talm. de Bab., Schabbalh, 33 b. [35] Philon, Leg. ad Caïum, § 38. [36] Jos., Ant, XVIII, iii, 1 et 2 ; Bell. Jud., II, ix, 2 et suiv. ; Luc, XIII, 1. [37] Jos., Ant. XVIII, iv, 1-2. [38] Jean, XVIII, 35. [39] Matth., XXVII, 19. [40] Luc, XXIII, 2, 5. [41] Matth., XXVII, 11 ; Marc, XV, 2 ; Luc, XXIII, 3 ; Jean, XVIII, 33. [42] Jean, XVIII, 38. [43] Act., XVIII, 14-15. [44] Tacite (Ann., XV, 44) présente la mort de Jésus comme une exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à l'époque où écrivai Tacite, la politique romaine envers les chrétiens était changée ; on les tenait pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il était naturel que l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir Jésus, avait obéi à des raisons de sûreté publique. Josèphe est bien plus exact (Ant., XVIII, iii, 3). [45] Marc, XV, 10. [46] Matth., XXVII, 20 ; Marc, XV, 11. [47] Le nom de Jésus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette leçon a néanmoins pour elle de très fortes autorités. [48] Matth., XXVII, 16. [49] Cf. saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16. [50] Marc, XV, 7 ; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc. [51] Matth., XXVII, 26 ; Marc, XV, 45 ; Jean, XIX, 1. [52] Jos., B. J., II, XIV, 9 ; V, XI, 4 ; VII, VI, 4 ; Tite-Live, XXXIII, 36 ; Quinte-Curce, VII, XI, 28. [53] Matth., XXVII, 27 et suiv. ; Marc, XV, 16 et suiv. ; Luc, XXIII, 11 ; Jean, XIX, 2 et suiv. [54] Voir Inscript, rom. de l'Algérie, n° 5, fragm. B. [55] Luc, XXIII, 16, 22. [56] Jean, XIX, 7. [57] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv. [58] Il est probable que c'est là une première tentative d'«Harmonie des Évangiles.» Luc aura eu sous les yeux un récit où la mort de Jésus était attribuée par erreur à Hérode. Pour ne pas sacrifier entièrement cette version, il aura mis bout à bout les deux traditions, d'autant plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus (comme Jean nous l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup d'autres cas, Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui sont propres à la narration de Jean. Du reste, le troisième évangile renferme, pour l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur paraît avoir puisées dans un document plus récent, et où l'arrangement en vue d'un but d'édification était sensible. [59] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier l'exactitude de la couleur de cette scène chez les évangélistes, voyez Philon, Leg. ad Caïum, § 38. [60] Voir ci-dessus, p. 402. [61] Matth., XXVII, 24-25. [62] Jean, XIX, 7. [63] Deutér., XIII, 1 et suiv. |
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