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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre XXVII Sort des ennemis de Jésus |
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Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jésus tomba
l'an 33 de notre ère [1]. Elle ne peut en tout
cas être ni antérieure à l'an 29, la prédication
de Jean et de Jésus ayant commencé l'an 28 [2], ni postérieure à l'an
35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pâque, Pilate et Kaïapha
perdirent l'un et l'autre leurs fonctions [3]. La mort de Jésus
paraît du reste avoir été tout à fait étrangère à ces
deux destitutions [4]. Dans sa retraite, Pilate
ne songea probablement pas un moment à l'épisode oublié qui
devait transmettre sa triste renommée à la postérité la
plus lointaine. Quant à Kaïapha, il eut pour successeur
Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait
joué dans le procès de Jésus le rôle principal.
La famille sadducéenne de Hanan garda encore longtemps le pontificat,
et, plus puissante que jamais, ne cessa de faire aux disciples et à la
famille de Jésus la guerre acharnée qu'elle avait commencée
contre le fondateur. Le christianisme, qui lui dut l'acte définitif
de sa fondation, lui dut aussi ses premiers martyrs. Hanan passa pour
un des hommes les plus heureux de son siècle [5]. Le vrai coupable de
la mort de Jésus finit sa vie au comble des honneurs et de
la considération, sans avoir douté un instant qu'il
eût rendu un grand service à la nation. Ses fils continuèrent
de régner autour du temple, à grand'peine réprimés
par les procurateurs [6] et bien des fois se passant
de leur consentement pour satisfaire leurs instincts violents et hautains. Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la
scène politique. Hérode Agrippa ayant été élevé à la
dignité de roi par Caligula, la jalouse Hérodiade jura,
elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par cette
femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait
un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence
naturelle et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre
que venait d'obtenir son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire
tourna au plus mal. Desservi par Hérode Agrippa auprès
de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna le reste
de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade
le suivit dans ses disgrâces [7]. Cent ans au moins devaient encore s'écouler
avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt dans
ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux
le meurtre de Jean-Baptiste. Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles
coururent sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie
il avait acheté un champ aux environs de Jérusalem.
Il y avait justement, au sud du mont Sion, un endroit nommé Hakeldama (le
champ du sang) [8]. On supposa que c'était
la propriété acquise par le traître [9]. Selon une tradition,
il se tua [10]. Selon une autre, il
fit dans son champ une chute, par suite de laquelle ses entrailles
se répandirent à terre [11]. Selon d'autres, il mourut
d'une sorte d'hydropisie, accompagnée de circonstances repoussantes
que l'on prit pour un châtiment du ciel [12]. Le désir de montrer dans Judas l'accomplissement
des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami perfide [13] a pu donner lieu à ces
légendes. Peut-être, retiré dans son champ de
Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure, pendant que ses
anciens amis conquéraient le monde et y semaient le bruit de
son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui
pesait sur sa tête aboutit-elle à des actes violents,
où l'on vit le doigt du ciel. Le temps des grandes vengeances chrétiennes était,
du reste, bien éloigné. La secte nouvelle ne fut pour
rien dans la catastrophe que le judaïsme allait bientôt
subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus tard à quoi
l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire était
certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur était
né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie
sans se douter qu'à côté de lui croissent des
principes destinés à faire subir au monde une complète
transformation. A la fois théocratique et démocratique,
l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec
l'invasion des Germains, la cause de dissolution la plus active pour
l'œuvre des Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer
au royaume de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était
désormais en principe séparée de l'État.
Les droits de la conscience, soustraits à la loi politique,
arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir
spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son
origine ; durant des siècles, les évêques ont été des
princes et le pape a été un roi. L'empire prétendu
des âmes s'est montré à diverses reprises comme
une affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le
bûcher. Mais le jour viendra où la séparation
portera ses fruits, où le domaine des choses de l'esprit cessera
de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler une «liberté.» Sorti
de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant le peuple,
aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut
empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais.
Il fut le premier triomphe de la révolution, la victoire du
sentiment populaire, l'avènement des simples de cœur,
l'inauguration du beau comme le peuple l'entend. Jésus ouvrit
ainsi dans les sociétés aristocratiques de l'antiquité la
brèche par laquelle tout passera. Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus
(il ne fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui),
devait en porter lourdement la responsabilité. En présidant à la
scène du Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave.
Une légende pleine d'irrévérences de toutes sortes
prévalut et fit le tour du monde, légende où les
autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est
l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police
se liguent contre la vérité. Séditieuse au plus
haut degré, l'histoire de la Passion, répandue par des
milliers d'images populaires, montra les aigles romaines sanctionnant
le plus inique des supplices, des soldats l'exécutant, un préfet
l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances établies !
Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à l'égard
des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur
la conscience la grande méprise de Gethsémani [14] ? NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] L'an 33 répond bien à une des données du problème, savoir que le 14 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une année qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter à l'an 29 ou descendre à l'an 36. [2] Luc, III, 1. [3] Jos., Ant., XVIII, IV, 2 et 3. [4] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle d'un apocryphe sans valeur (V. Thilo, Cod. apocr., N.T., p. 813 et suiv.). Le suicide de Pilate (Eusèbe, H.E., II, 7 ; Chron., ad ann. 1 Caii) paraît aussi provenir d'actes légendaires. [5] Jos., Ant., XX, IV, 1. [6] Jos., l.c. [7] Jos., Ant., XVIII, vii, 1, 2 ; B.J., II, ix, 6. [8] S. Jérôme, De situ et nom. loc. hebr., au mot Acheldama. Eusèbe (ibid.) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon de S. Jérôme. La tradition qui nomme Haceldama la nécropole située au bas de la vallée de Hinnom remonte au moins à l'époque de Constantin. [9] Act., I, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher la circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait près de là. [10] Matth., XXVII, 5. [11] Act., 1. c. ; Papias, dans Oecumenius, Enarr. in Act. Apost., II, et dans Fr. Münter, Fragm. Patrum græc. (Hafniæ, 1788), fasc. I, p. 17 et suiv. ; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5. [12] Papias, dans Münter, l. c. ; Théophylacte, l. c. [13] Psaumes LXIX et CIX. [14] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs le juif, avec une sorte de répulsion pieuse ; car c'est lui qui arrêta Jésus ! |
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