Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la
scène politique. Hérode Agrippa ayant été élevé à la
dignité de roi par Caligula, la jalouse Hérodiade jura,
elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par cette
femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait
un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence
naturelle et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre
que venait d'obtenir son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire
tourna au plus mal. Desservi par Hérode Agrippa auprès
de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna le reste
de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade
le suivit dans ses disgrâces [7]. Cent ans au moins devaient encore s'écouler
avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt dans
ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux
le meurtre de Jean-Baptiste.
Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles
coururent sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie
il avait acheté un champ aux environs de Jérusalem.
Il y avait justement, au sud du mont Sion, un endroit nommé Hakeldama (le
champ du sang) [8]. On supposa que c'était
la propriété acquise par le traître [9]. Selon une tradition,
il se tua [10]. Selon une autre, il
fit dans son champ une chute, par suite de laquelle ses entrailles
se répandirent à terre [11]. Selon d'autres, il mourut
d'une sorte d'hydropisie, accompagnée de circonstances repoussantes
que l'on prit pour un châtiment du ciel [12]. Le désir de montrer dans Judas l'accomplissement
des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami perfide [13] a pu donner lieu à ces
légendes. Peut-être, retiré dans son champ de
Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure, pendant que ses
anciens amis conquéraient le monde et y semaient le bruit de
son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui
pesait sur sa tête aboutit-elle à des actes violents,
où l'on vit le doigt du ciel.
Le temps des grandes vengeances chrétiennes était,
du reste, bien éloigné. La secte nouvelle ne fut pour
rien dans la catastrophe que le judaïsme allait bientôt
subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus tard à quoi
l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire était
certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur était
né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie
sans se douter qu'à côté de lui croissent des
principes destinés à faire subir au monde une complète
transformation. A la fois théocratique et démocratique,
l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec
l'invasion des Germains, la cause de dissolution la plus active pour
l'œuvre des Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer
au royaume de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était
désormais en principe séparée de l'État.
Les droits de la conscience, soustraits à la loi politique,
arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir
spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son
origine ; durant des siècles, les évêques ont été des
princes et le pape a été un roi. L'empire prétendu
des âmes s'est montré à diverses reprises comme
une affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le
bûcher. Mais le jour viendra où la séparation
portera ses fruits, où le domaine des choses de l'esprit cessera
de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler une «liberté.» Sorti
de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant le peuple,
aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut
empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais.
Il fut le premier triomphe de la révolution, la victoire du
sentiment populaire, l'avènement des simples de cœur,
l'inauguration du beau comme le peuple l'entend. Jésus ouvrit
ainsi dans les sociétés aristocratiques de l'antiquité la
brèche par laquelle tout passera.
Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le tour du monde, légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, l'histoire de la Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances établies ! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la conscience la grande méprise de Gethsémani [14] ?
NOTES
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Ernest Renan : biographie
la Bible en français & en hébreu, grec, latin