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En Avignon ou à Avignon ?
On entend souvent en Avignon. On devrait pourtant dire, en français, à Avignon. Alors pourquoi dit-on en Avignon ?

En fait, ce phénomène n'est pas propre à Avignon mais concerne aussi d'autres villes, comme Alger.

Jean-Charles Laveaux écrit dans son Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux (1835) :

En Alger et à Alger ne signifient pas la même chose. En se met généralement devant un nom d'empire, de province, d'état, etc. A devant un nom de ville, de bourg, etc. Ainsi lorsqu'on dit : je vais en Alger, c'est comme si l'on disait : je vais sur le territoire de la colonie d'Alger, et lorsqu'on dit : je vais à Alger, cela signifie, je vais dans la ville même d'Alger. Il y aurait conséquemment une faute aujourd'hui dans ce vers de Corneille :

Je serai marié, si l'on veut, en Alger.

L'usage, qui se joue parfois des règles les plus sensées, n'a pas toujours respecté le principe que nous venons de développer, et nous ferons remarquer que cette locution en Alger, quoique bonne dans le sens indiqué plus haut, et quoique souvent employée d'une manière officielle par le gouvernement, n'en est pas moins, à l'heure qu'il est, une expression que l'usage dédaigne. Que le gouvernement se console de cet échec; la raison n'est pas mieux traitée que lui.

De même, on explique l'emploi de en Avignon, par le fait qu'autrefois, il y avait un Comtat d'Avignon, territoire du pape, qui ne fut rattaché à la France qu'à la Révolution. En Avignon signifierait alors dans le comtat d'Avignon.

Cependant, si on dit en Avignon, on dit aussi en Arles. Même s'il y avait fort longtemps un royaume d'Arles, c'était à une époque où le français n'était guère utilisé dans la forme que nous lui connaissons aujourd'hui.

Second élément, François Génin, dans son Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle (1846) explique :

Il va vous emmener votre fils en Alger. — On t'emmène esclave en Alger ! (Scapin II)

Cette façon de parler est née de l'horreur de nos pères pour l'hiatus, même en prose. A Alger, leur paraissait intolérable. En pareil cas, ils appelaient à leur secours les consonnes euphoniques, dont l'n était une des principales, et disaient : aller a(n) Alger. L'identité de prononciation a fait écrire par e, en Alger.

Cependant, la principale raison vient de l'emploi assez répandu autrefois de l'emploi du en devant le nom d'une ville. Par exemple, l'entrée du roi en Paris. Ainsi, Jean Froissart écrit, au XIVe siècle :

En ce temps vint-il en dévotion au roi Phelippe d'aler en Avignon veoir le pape Bénédich

Quant li Roys Phelippes entra premierement en Paris comme roys



Gilles Ménage écrit dans ses Observations sur la langue françoise (1672) que l'emploi de en devant le nom d'une ville devient plutôt obsolète à son époque :

Comme les Italiens disent in Roma, in Venezia, in Firenze, in Milano, nos Anciens disoient sans doute, en Paris, en Rouen, en Bourdeaux, en Thoulouse. Ils dirent ensuite à, à la Françoise : à Paris, à Rouen, à Bourdeaux, à Thoulouse : à la reserve des Villes dont le nom commançoit par une voyelle ; devant lesquelles, pour éviter le baaillement des deux voyelles, on continua de dire en. En Anvers, en Arles, en Avignon, en Orléans, en Angers, en Alençon. Mais enfin on a dit par tout à, tant devant les noms de Villes qui commencent par une consone, que devant ceux qui commencent par une voyelle : à la reserve néanmoins d'Avignon & d'Arles : car on dit encore en Arles, en Avignon. Depuis quelques années on commance pourtant a dire à Arles, à Avignon ; comme on dit à Angers, à Alençon, à Orléans.


L'influence du provençal est aussi déterminante. On dit en Avignoun, en Arle. Frédéric Mistral, dans Lou Tresor dóu Felibrige écrit :

en, devant le nom des villes ne s'écrit que devant celles qui commencent par une voyelle, sauf l'usage : en Duranço, sur les bords de la Durance.

A, devant une voyelle, prend un n euphonique pour empêcher l'élision ou l'hiatus :
pico a-n-aquelo porto, frappe à cette porte ;
vau à-n-Arle, à-n-Avignoun, je vais à Arles, à Avignon.

En pareil cas, l'ancien provençal ajoutait un z. « Per esquivar hyat, deu hom pauzar z aprop a prepositio ». (Leys d'Amor). Ce z, qui n'est du reste que le d de la préposition latine ad, s'est conservé dans quelques phrases toutes faites : à-z-Ais, à Aix ; à-z-At, à Apt.

(traduction : pour éviter hiatus on doit poser z après a préposition).

Cependant, il faut distinguer deux prépositions. Comparons avec l'italien :

italien
provençal français
sono in Avignone siéou en Avignoun je suis à Avignon
vado ad Avignone     vau à-n-Avignoun     je vais à Avignon    


Le français emploie la même préposition à dans les deux cas, alors que l'italien utilise deux prépositions différentes (comme en anglais : I am in Avignon, I go to Avignon).

L'italien utilise la préposition a devant une consonne et ad devant une voyelle. (vado a Marsiglia, vado ad Avignone).

On peut donc conserver ce particularisme régional qui fait le charme du pays d'Avignon ou d'Arles. Soyons heureux de vivre, de danser en Avignon ! Ces particularismes font la richesse et la saveur du français de Provence.

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