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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre XII Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus Mort de Jean Rapports de son école avec celle de Jésus |
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Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans
les fêtes la venue du bien-aimé, le triste Jean, dans
sa prison de Machéro, s'exténuait d'attente et de désirs.
Les succès du jeune maître qu'il avait vu quelques mois
auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui.
On disait que le Messie prédit par les prophètes, celui
qui devait rétablir le royaume d'Israël, était
venu et démontrait sa présence en Galilée par
des œuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la
vérité de ce bruit, et comme il communiquait librement
avec ses disciples, il en choisit deux pour aller vers Jésus
en Galilée [1]. Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa
réputation. L'air de fête qui régnait autour de
lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à la prière
obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent
de se voir tout à coup transportés au milieu des joies
de la bienvenue [2]. Ils firent part à Jésus
de leur message : «Es-tu celui qui doit venir ? Devons-nous en
attendre un autre ?» Jésus, qui dès lors n'hésitait
plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra
les œuvres qui devaient caractériser la venue du royaume
de Dieu, la guérison des malades, la bonne nouvelle du salut
prochain annoncée aux pauvres. Il faisait toutes ces œuvres. «Heureux
donc, ajouta-t-il, celui qui ne doutera pas de moi !» On ignore
si cette réponse trouva Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle
disposition elle mit l'austère ascète. Mourut-il consolé et
sûr que celui qu'il avait annoncé vivait déjà,
ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus ? Rien
ne nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer
assez longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes,
on est porté à croire que, malgré sa considération
pour Jésus, Jean ne l'envisagea pas comme devant réaliser
les promesses divines. La mort vint du reste trancher ses perplexités.
L'indomptable liberté du solitaire devait couronner sa carrière
inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût
digne d'elle. Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montrées
pour Jean ne purent être de longue durée. Dans les entretiens
que, selon la tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le
tétrarque, il ne cessait de lui répéter que son
mariage était illicite et qu'il devait renvoyer Hérodiade [3]. On s'imagine facilement
la haine que la petite-fille d'Hérode le Grand dut concevoir
contre ce conseiller importun. Elle n'attendait plus qu'une occasion
pour le perdre. Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme
elle ambitieuse et dissolue, entra dans ses desseins. Cette année
(probablement l'an 30), Antipas se trouva, le jour anniversaire de
sa naissance, à Machéro. Hérode le Grand avait
fait construire dans l'intérieur de la forteresse un palais
magnifique [4], où le tétrarque
résidait fréquemment. Il y donna un grand festin, durant
lequel Salomé exécuta une de ces danses de caractère
qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une
personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la
danseuse ce qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation
de sa mère : «La tête de Jean sur ce plateau [5].» Antipas
fut mécontent ; mais il ne voulut pas refuser. Un garde prit
le plateau, alla couper la tête du prisonnier, et l'apporta [6]. Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un
tombeau. Le peuple fut très mécontent. Six ans après,
Hâreth ayant attaqué Antipas, pour reprendre Machéro
et venger le déshonneur de sa fille, Antipas fut complétement
battu, et l'on regarda généralement sa défaite
comme une punition du meurtre de Jean [7]. La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus
par des disciples mêmes du baptiste [8]. La dernière démarche
que Jean avait faite auprès de Jésus avait achevé d'établir
entre les deux écoles des liens étroits. Jésus,
craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir,
prit quelques précautions et se retira au désert [9]. Beaucoup de monde l'y suivit.
Grâce à une extrême frugalité, la troupe
sainte y vécut ; on crut naturellement voir en cela un miracle [10].
A partir de ce moment, Jésus ne parla plus de Jean qu'avec
un redoublement d'admiration. Il déclarait sans hésiter [11] qu'il était
plus qu'un prophète, que la Loi et les prophètes anciens
n'avaient eu de force que jusqu'à lui [12], qu'il les avait abrogés,
mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son tour. Enfin,
il lui prêtait dans l'économie du mystère chrétien
une place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre
le vieux Testament et l'avènement du règne nouveau. Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement
relevée [13], avait annoncé avec
beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait préparer
les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait aplanir
les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager n'était
autre que le prophète Élie, lequel, selon une croyance
fort répandue, allait bientôt descendre du ciel, où il
avait été enlevé, pour disposer les hommes par
la pénitence au grand avènement et réconcilier
Dieu avec son peuple [14]. Quelquefois, à Élie
on associait, soit le patriarche Hénoch, auquel, depuis un
ou deux siècles, on s'était pris à attribuer
une haute sainteté [15],
soit Jérémie [16],
qu'on envisageait comme une sorte de génie protecteur du peuple,
toujours occupé à prier pour lui devant le trône
de Dieu [17].
Cette idée de deux anciens prophètes devant ressusciter
pour servir de précurseurs au Messie se retrouve d'une manière
si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est très porté à croire
qu'elle venait de ce côté [18]. Quoi qu'il en soit, elle
faisait, à l'époque de Jésus, partie intégrante
des théories juives sur le Messie. Il était admis que
l'apparition de «deux témoins fidèles» vêtus
d'habits de pénitence, serait le préambule du grand
drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction
de l'univers [19]. On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples
ne pouvaient hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand
les scribes leur faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être
question du Messie, puisque Élie n'était pas venu [20], ils répondaient
qu'Élie était venu, que Jean était Élie
ressuscité [21]. Par son genre de vie, par
son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait
en effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël [22]. Jésus ne tarissait
pas sur les mérites et l'excellence de son précurseur.
Il disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas
né de plus grand. Il blâmait énergiquement les
pharisiens et les docteurs de ne pas avoir accepté son baptême,
et de ne pas s'être convertis à sa voix [23]. Les disciples de Jésus furent fidèles à ces
principes du maître. Le respect de Jean fut une tradition constante
dans la première génération chrétienne [24]. On le supposa parent de
Jésus [25]. Pour fonder la mission
de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que
Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama
Messie ; qu'il se reconnut son inférieur, indigne de délier
les cordons de ses souliers ; qu'il se refusa d'abord à le baptiser
et soutint que c'était lui qui devait l'être par Jésus [26].
C'étaient là des exagérations, que réfutait
suffisamment la forme dubitative du dernier message de Jean [27]. Mais, en un sens plus général,
Jean resta dans la légende chrétienne ce qu'il fut en
réalité, l'austère préparateur, le triste
prédicateur de pénitence avant les joies de l'arrivée
de l'époux, le prophète qui annonce le royaume de Dieu
et meurt avant de le voir. Géant des origines chrétiennes,
ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage, cet âpre redresseur
de torts, fut l'absinthe qui prépara les lèvres à la
douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade
ouvrit l'ère des martyrs chrétiens ; il fut le premier
témoin de la conscience nouvelle. Les mondains, qui reconnurent
en lui leur véritable ennemi, ne purent permettre qu'il vécût ;
son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du christianisme,
traça la voie sanglante où tant d'autres devaient passer
après lui. L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut
quelque temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne
intelligence avec elle. Plusieurs années après la mort
des deux maîtres, on se faisait encore baptiser du baptême
de Jean. Certaines personnes étaient à la fois des deux écoles ;
par exemple, le célèbre Apollos, le rival de saint Paul
(vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse [28]. Josèphe se mit (l'an
53) à l'école d'un ascète nommé Banou [29],
qui offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était
peut-être de son école. Ce Banou [30] vivait
dans le désert, vêtu de feuilles d'arbres ; il ne se nourrissait
que de plantes ou de fruits sauvages, et prenait fréquemment
pendant le jour et pendant la nuit des baptêmes d'eau froide
pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le «frère
du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion d'homonymes),
observait un ascétisme analogue [31]. Plus tard, vers l'an 80,
le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en Asie-Mineure.
Jean l'Évangéliste paraît le combattre d'une façon
détournée [32]. Un des poèmes sibyllins [33] semble provenir de cette école.
Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaïtes (Sabiens,
Mogtasila des écrivains arabes [34]), qui remplissent au second
siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes
subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens
de Saint-Jean» elles ont la même origine que le mouvement
de Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique
de Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec
le christianisme, passa à l'état de petite hérésie
chrétienne et s'éteignit obscurément. Jean avait
bien vu de quel côté était l'avenir. S'il eût
cédé à une rivalité mesquine, il serait
aujourd'hui oublié dans la foule des sectaires de son temps.
Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire et à une
position unique dans le panthéon religieux de l'humanité. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Matth., XI 2 et suiv. ; Luc, VII, 18 et suiv. [2] Matth., IX, 14 et suiv. [3] Matth., XIV, 4 et suiv. ; Marc, VI, 18 et suiv. ; Luc, III, 49. [4] Jos., De Belle jud., VII, vi, 2. [5] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs et les mets. [6] Matth., XIV, 3 et suiv. ; Marc, VI, 14-29 ; Jos., Ant., XVIII, V, 2. [7] Josèphe, Ant., XVIII, V, 1 et 2. [8] Matth., XIV, 12. [9] Matth., XIV, 13. [10] Matth., XIV, 15 et suiv. ; Marc, VI, 35 et suiv. ; Luc, IX, 41 et suiv. ; Jean, VI, 2 et suiv. [11] Matth., XI, 7 et suiv. ; Luc, VII, 24 et suiv. [12] Matth., XI, 12-13 ; Luc, XVI, 16. [13] Malachie, III et IV ; Ecclésiast., XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch. VI. [14] Matth., XI, 14 ; XVII, 10 ; Marc, VI, 15 ; VIII, 28 ; IX, 40 et suiv. ; Luc, IX, 8, 19. [15] Ecclésiastique, XLIV, 16. [16] Matth., XVI, 14. [17] II Macch., XV, 13 et suiv. [18] Textes cités par Anquetil-Duperron, Zend-Avesta, I, 2e part., p. 46, rectifiés par Spiegel, dans la Zeitschrift der deutschen morgenlændischen Gesellschaft, I, 261 et suiv. ; extraits du Jamasp-Nameh, dans l'Avesta de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes ressuscités et précurseurs n'est ancien ; mais les idées contenues dans ces textes paraissent bien antérieures à l'époque de la rédaction desdits textes. [19] Apoc., XI, 3 et suiv. [20] Marc, IX, 10. [21] Matth., XI, 14 ; XVII, 10-13 ; Marc, VI, 15 ; IX, 10-12 ; Luc, IX, 8 ; Jean, I, 21-25. [22] Luc, I, 17. [23] Matth., XXI, 32 ; Luc, VII, 29-30. [24] Act., XIX, 4. [25] Luc, I. [26] Matth., III, 14 et suiv. ; Luc, III, 16 ; Jean, I, 15 et suiv. ; V, 2-33. [27] Matth., XI, 2 et suiv. ; Luc, VII, 18 et suiv. [28] Act., XVIII, 28 ; XIX, 1-5. Cf. Épiph., Adv. hær., XXX, 16. [29] Vita, 2. [30] Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab., Sanhédrin, 43 a) au nombre des disciples de Jésus ? [31] Ilégésippe, dans Eusèbe, H.E., II, 23. [32] Évang., I, 26,33 ; IV, 2 ; I Épître, V, 6. Cf. Act., X, 47. [33] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv. [34] Je rappelle que Sabiens est l'équivalent araméen du mot «Baptistes.» Mogtasila a le même sens en arabe. |
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