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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre XIII Premières tentatives sur Jérusalem |
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Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem
pour la fête de Pâques. Le détail de chacun de
ces voyages est peu connu ; car les synoptiques n'en parlent pas [1], et les notes du quatrième évangile
sont ici très confuses [2]. C'est, à ce qu'il
semble, l'an 31, et certainement après la mort de Jean, qu'eut
lieu le plus important des séjours de Jésus dans la
capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique Jésus
attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage,
il s'y prêtait pour ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle
il n'avait pas encore rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient
essentiels à son dessein ; car il sentait déjà que,
pour jouer un rôle de premier ordre, il fallait sortir de Galilée,
et attaquer le judaïsme dans sa place forte, qui était
Jérusalem. La petite communauté galiléenne était ici fort
dépaysée. Jérusalem était alors à peu
près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme,
d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme
y était extrême et les séditions religieuses très fréquentes.
Les pharisiens y dominaient ; l'étude de la Loi, poussée
aux plus insignifiantes minuties, réduite à des questions
de casuiste, était l'unique étude. Cette culture exclusivement
théologique et canonique ne contribuait en rien à polir
les esprits. C'était quelque chose d'analogue à la doctrine
stérile du faquih musulman, à cette science creuse qui
s'agite autour d'une mosquée, grande dépense de temps
et de dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline
de l'esprit en profite. L'éducation théologique du clergé moderne,
quoique très sèche, ne peut donner aucune idée
de cela ; car la Renaissance a introduit dans tous nos enseignements,
même les plus rebelles, une part de belles-lettres et de bonne
méthode, qui fait que la scolastique a pris plus ou moins une
teinte d'humanités. La science du docteur juif, du sofer ou
scribe, était purement barbare, absurde sans compensation,
dénuée de tout élément moral [3]. Pour comble de malheur,
elle remplissait celui qui s'était fatigué à l'acquérir
d'un ridicule orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait
coûté tant de peine, le scribe juif avait pour la culture
grecque le même dédain que le savant musulman a de nos
jours pour la civilisation européenne, et que le vieux théologien
catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre de ces
cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce qui
est délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles
enfantillages où l'on a usé sa vie, et qu'on envisage
comme l'occupation naturelle des personnes faisant profession de gravité [4]. Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les âmes
tendres et délicates du nord. Le mépris des Hiérosolymites
pour les Galiléens rendait la séparation encore plus
profonde. Dans ce beau temple, objet de tous leurs désirs,
ils ne trouvaient souvent que l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins [5], «J'ai choisi de me
tenir à la porte dans la maison de mon Dieu» semblait
fait exprès pour eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait
de leur naïve dévotion, à peu près comme
autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les
sanctuaires, assistait froid et presque railleur à la ferveur
du pèlerin venu de loin. Les Galiléens parlaient un
patois assez corrompu ; leur prononciation était vicieuse ; ils
confondaient les diverses aspirations, ce qui amenait des quiproquo
dont on riait beaucoup [6]. En religion, on les tenait
pour ignorants et peu orthodoxes [7] ;
l'expression «sot Galiléen» était devenue
proverbiale [8]. On croyait (non sans raison)
que le sang juif était chez eux très mélangé,
et il passait pour constant que la Galilée ne pouvait produire
un prophète [9]. Placés ainsi aux
confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres Galiléens
n'avaient pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe
assez mal interprété [10] : «Terre
de Zabulon et terre de Nephtali, Voie de la mer [11], Galilée des gentils !
Le peuple qui marchait dans l'ombre a vu une grande lumière ;
le soleil s'est levé pour ceux qui étaient assis dans
les ténèbres.» La renommée de la ville
natale de Jésus était particulièrement mauvaise.
C'était un proverbe populaire : «Peut-il venir quelque
chose de bon de Nazareth [12].» La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem
devait ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées
y sont sans eau ; le sol, aride et pierreux. Quand l'œil plonge
dans la dépression de la mer Morte, la vue a quelque chose
de saisissant ; ailleurs elle est monotone. Seule, la colline de Mizpa,
avec ses souvenirs de la plus vieille histoire d'Israël, soutient
le regard. La ville présentait, du temps de Jésus, à peu
près la même assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère
de monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient
restés étrangers à tous les arts ; Jean Hyrcan
avait commencé à l'embellir, et Hérode le Grand
en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient. Les constructions
hérodiennes le disputent aux plus achevées de l'antiquité par
leur caractère grandiose la perfection de l'exécution,
la beauté des matériaux [13].
Une foule de superbes tombeaux, d'un goût original, s'élevaient
vers le même temps aux environs de Jérusalem [14]. Le style de ces monuments était
le style grec, mais approprié aux usages des Juifs, et considérablement
modifié selon leurs principes. Les ornements de sculpture vivante,
que les Hérodes se permettaient, au grand mécontentement
des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par une
décoration végétale. Le goût des anciens
habitants de la Phénicie et de la Palestine pour les monuments
monolithes taillés sur la roche vive, semblait revivre en ces
singuliers tombeaux découpés dans le rocher, et où les
ordres grecs sont si bizarrement appliqués à une architecture
de troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme
un pompeux étalage de vanité, voyait tous ces monuments
de mauvais œil. [15] Son spiritualisme absolu
et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde allait
passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du cœur. Le temple, à l'époque de Jésus, était
tout neuf, et les ouvrages extérieurs n'en étaient pas
complètement terminés. Hérode en avait fait commencer
la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère chrétienne,
pour le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le
vaisseau du temple fut achevé en dix-huit mois, les portiques
en huit ans ; [16] mais les parties accessoires
se continuèrent lentement et ne furent terminées que
peu de temps avant la prise de Jérusalem [17]. Jésus y vit probablement
travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces espérances
d'un long avenir étaient comme une insulte à son prochain
avènement. Plus clairvoyant que les incrédules et les
fanatiques, il devinait que ces superbes constructions étaient
appelées à une courte durée [18]. Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant,
dont le haram actuel [19], malgré sa beauté,
peut à peine donner une idée. Les cours et les portiques
environnants servaient journellement de rendez-vous à une foule
considérable, si bien que ce grand espace était à la
fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes
les discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement
canonique, les procès même et les causes civiles, toute
l'activité de la nation, en un mot, était concentrée
là [20]. C'était un perpétuel
cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de
sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup
d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à cette époque
pour les religions étrangères, quand elles restaient
sur leur propre territoire [21], les Romains s'interdirent
l'entrée du sanctuaire ; des inscriptions grecques et latines
marquaient le point jusqu'où il était permis aux non-Juifs
de s'avancer [22].
Mais la tour Antonia, quartier général de la force romaine,
dominait toute l'enceinte et permettait de voir ce qui s'y passait [23]. La police du temple appartenait
aux Juifs ; un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir
et fermer les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte
avec un bâton à la main, avec des chaussures poudreuses,
en portant des paquets ou pour abréger le chemin [24]. On veillait surtout scrupuleusement à ce
que personne n'entrât à l'état d'impureté légale
dans les portiques intérieurs. Les femmes avaient une loge
absolument séparée. C'est là que Jésus passait ses journées, durant
le temps qu'il restait à Jérusalem. L'époque
des fêtes amenait dans cette ville une affluence extraordinaire.
Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, les pèlerins
envahissaient tout et vivaient dans cet entassement désordonné où se
plaît l'Orient [25].
Jésus se perdait dans la foule, et ses pauvres Galiléens
groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il sentait probablement
qu'il était ici dans un monde hostile et qui ne l'accueillerait
qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le temple,
comme en général les lieux de dévotion très fréquentés,
offrait un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait
une foule de détails assez repoussants, surtout des opérations
mercantiles, par suite desquelles de vraies boutiques s'étaient établies
dans l'enceinte sacrée. On y vendait des bêtes pour les
sacrifices ; il s'y trouvait des tables pour l'échange de la
monnaie ; par moments, on se serait cru dans un bazar. Les bas officiers
du temple remplissaient sans doute leurs fonctions avec la vulgarité irréligieuse
des sacristains de tous les temps. Cet air profane et distrait dans
le maniement des choses saintes blessait le sentiment religieux de
Jésus, parfois porté jusqu'au scrupule [26]. Il disait qu'on avait fait
de la maison de prière une caverne de voleurs. Un jour même,
dit-on, la colère l'emporta ; il frappa à coups de fouet
ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables [27]. En général,
il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conçu pour son
Père, n'avait rien à faire avec des scènes de
boucherie. Toutes ces vieilles institutions juives lui déplaisaient,
et il souffrait d'être obligé de s'y conformer. Aussi
le temple ou son emplacement n'inspirèrent-ils de sentiments
pieux, dans le sein du christianisme, qu'aux chrétiens judaïsants.
Les vrais hommes nouveaux eurent en aversion cet antique lieu sacré.
Constantin et les premiers empereurs chrétiens y laissèrent
subsister les constructions païennes d'Adrien [28]. Ce furent les ennemis du
christianisme, comme Julien, qui pensèrent à cet endroit [29].
Quand Omar entra dans Jérusalem, l'emplacement du temple était à dessein
pollué en haine des Juifs [30]. Ce fut l'islam, c'est-à-dire
une sorte de résurrection du judaïsme dans sa forme exclusivement
sémitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a toujours été antichrétien. L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus,
et de lui rendre le séjour de Jérusalem pénible.
A mesure que les grandes idées d'Israël mûrissaient,
le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues avait donné à l'interprète
de la Loi, au docteur, une grande supériorité sur le
prêtre. Il n'y avait de prêtres qu'à Jérusalem,
et là même, réduits à des fonctions toutes
rituelles, à peu près comme nos prêtres de paroisse
exclus de la prédication, ils étaient primés
par l'orateur de la synagogue, le casuiste, le sofer ou scribe,
tout laïque qu'était ce dernier. Les hommes célèbres
du Talmud ne sont pas des prêtres ; ce sont des savants selon
les idées du temps. Le haut sacerdoce de Jérusalem tenait,
il est vrai, un rang fort élevé dans la nation ; mais
il n'était nullement à la tête du mouvement religieux.
Le souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie
par Hérode [31], devenait de plus en plus
un fonctionnaire romain [32],
qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge profitable à plusieurs.
Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques très exaltés,
les prêtres étaient presque tous des sadducéens,
c'est-à-dire des membres de cette aristocratie incrédule
qui s'était formée autour du temple, vivait de l'autel,
mais en voyait la vanité [33].
La caste sacerdotale s'était séparée à tel
point du sentiment national et de la grande direction religieuse qui
entraînait le peuple, que le nom de «sadducéen» (sadoki),
qui désigna d'abord simplement un membre de la famille sacerdotale
de Sadok, était devenu synonyme de «matérialiste» et
d' «épicurien.» Un élément plus mauvais encore était venu, depuis
le règne d'Hérode le Grand, corrompre le haut sacerdoce.
Hérode s'étant pris d'amour pour Mariamne, fille d'un
certain Simon, fils lui-même de Boëthus d'Alexandrie, et
ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne vit d'autre
moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui,
que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta
maîtresse, presque sans interruption, du souverain pontificat
pendant trente-cinq ans [34]. Étroitement alliée à la
famille régnante, elle ne le perdit qu'après la déposition
d'Archélaüs, et elle le recouvra (l'an 42 de notre ère)
après qu'Hérode Agrippa eut refait pour quelque temps
l'œuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de Boëthusim [35], se forma ainsi une nouvelle
noblesse sacerdotale, très mondaine, très peu dévote,
qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les Boëthusim,
dans le Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés
comme des espèces de mécréants et toujours rapprochés
des Sadducéens [36]. De tout cela résulta
autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique, peu
portée aux excès de zèle, les redoutant même,
ne voulant pas entendre parler de saints personnages ni de novateurs,
car elle profitait de la routine établie. Ces prêtres épicuriens
n'avaient pas la violence des Pharisiens ; ils ne voulaient que le
repos ; c'étaient leur insouciance morale, leur froide irréligion
qui révoltaient Jésus. Bien que très différents,
les prêtres et les Pharisiens se confondirent ainsi dans ses
antipathies. Mais étranger et sans crédit, il dut longtemps
renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer
ses sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait. Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous
qu'il fit à Jérusalem et qui se termina par sa mort,
Jésus essaya cependant de se faire écouter. Il prêcha ;
on parla de lui ; on s'entretint de certains actes que l'on considérait
comme miraculeux. Mais de tout cela ne résulta ni une église établie
a Jérusalem, ni un groupe de disciples hiérosolymites.
Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on l'aimât,
ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des vaines
disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement
pour lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les
fruits. Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance
de la famille de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves
de ses derniers mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il
attira l'attention d'un certain Nicodème, riche pharisien,
membre du sanhédrin et fort considéré à Jérusalem [37]. Cet homme, qui paraît
avoir été honnête et de bonne foi, se sentit attiré vers
le jeune Galiléen. Ne voulant pas se compromettre, il vint
le voir de nuit et eut avec lui une longue conversation [38]. Il en garda sans doute
une impression favorable, car plus tard il défendit Jésus
contre les préventions de ses confrères [39], et, à la mort de
Jésus, nous le trouverons entourant de soins pieux le cadavre
du maître [40].
Nicodème ne se fit pas chrétien ; il crut devoir à sa
position de ne pas entrer dans un mouvement révolutionnaire,
qui ne comptait pas encore de notables adhérents. Mais il porta évidemment
beaucoup d'amitié à Jésus et lui rendit des services,
sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, à l'époque
où nous sommes arrivés, était déjà comme écrit. Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus
ne paraît avoir eu de rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient
morts ; la plus grande autorité du temps était Gamaliel,
petit-fils de Hillel. C'était un esprit libéral et un
homme du monde, ouvert aux études profanes, formé à la
tolérance par son commerce avec la haute société [41]. A l'encontre des Pharisiens
très sévères, qui marchaient voilés ou
les yeux fermés, il regardait les femmes, même les païennes [42]. La tradition le lui pardonna,
comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la cour [43]. Après la mort de
Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des vues très modérées [44].
Saint Paul sortit de son école [45].
Mais il est bien probable que Jésus n'y entra jamais. Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusalem,
et qui dès à présent paraît chez lui enracinée,
c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec l'ancien culte juif.
L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé tant de dégoût,
la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans un sens général
l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue nécessité.
A partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif, c'est
en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans
des idées messianiques avaient déjà admis que
le Messie apporterait une loi nouvelle, qui serait commune à toute
la terre [46]. Les Esséniens, qui étaient à peine
des juifs, paraissent aussi avoir été indifférents
au temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient
là que des hardiesses isolées ou non avouées.
Jésus le premier osa dire qu'à partir de lui, ou plutôt à partir
de Jean [47], la Loi n'existait plus.
Si quelquefois il usait de termes plus discrets [48],
c'était pour ne pas choquer trop violemment les préjugés
reçus. Quand on le poussait à bout, il levait tous les
voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune force.
Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques : «On
ne raccommode pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas
le vin nouveau dans de vieilles outres [49].» Voilà, dans
la pratique, son acte de maître et de créateur. Ce temple
exclut les non-Juifs de son enceinte par des affiches dédaigneuses.
Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure, sans charité,
n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend
que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille
et l'aime, est fils d'Abraham [50]. L'orgueil du sang lui paraît
l'ennemi capital qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes,
n'est plus juif. Il est révolutionnaire au plus haut degré ;
il appelle tous les hommes à un culte fondé sur leur
seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame les droits de
l'homme, non les droits du juif ; la religion de l'homme, non la religion
du juif ; la délivrance de l'homme, non la délivrance
du juif [51]. Ah ! que nous sommes loin
d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias Margaloth, prêchant la révolution
au nom de la Loi ! La religion de l'humanité, établie
non sur le sang, mais sur le cœur, est fondée. Moïse
est dépassé ; le temple n'a plus de raison d'être
et est irrévocablement condamné. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37 ; Luc, XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie. Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus dans cette ville et sa mort. [2] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1), sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth., XXI, 12-13 ; Marc, 15-17 ; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé les circonstances de divers voyages. [3] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce temps. [4] Jos., Ant., XX, xi, 2. [5] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11. [6] Matth., XXVI, 73 ; Marc, XIV, 70 ; Act., II, 7 ; Talm. de Bab., Erubin, 53 a et suiv. ; Bereschith rabba, 26 c. [7] Passage du traité Erubin, précité. [8] Erubin, loc. cit., 53 b. [9] Jean, VII, 52. [10] IX, 1-2 ; Matth., IV, 13 et suiv. [11] Voir ci-dessus, chapitre IX, note 50. [12] Jean I, 46. [13] Jos., Ant., XV, viii-xi ; B.J., V, v, 6 ; Marc, XIII, 1-2. [14] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.). [15] Matth., XXIII, 27,29 ; XXIV, 4 et suiv. ; Marc, XIII, 4 et suiv. ; Luc, XIX, 44 ; XXI, 5 et suiv. Comparez Livre d'Hénoch, XCVII, 43-14 ; Talmud de Babylone, Schabbath, 33 b. [16] Jos., Ant., XV, XL 5, 6. [17] Ibid., XX, IX, 7 ; Jean, II 20. [18] Matth., XXIV, 2 ; XXVI, 61 ; XXVII, 40 ; Marc, XIII, 2 ; XIV, 58 ; XV, 29 ; Luc, XXI, 6 ; Jean, II, 19-20. [19] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent l'emplacement de la mosquée d'Omar et du haram, ou Cour Sacrée, qui environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le soubassement même du temple d'Hérode. [20] Luc, II, 46 et suiv. ; Mischna, Sanhédrin, X, 2. [21] Suet., Aug., 93. [22] Philo, Legatio ad Caïum, § 31 ; Jos., B.J., V, v, 2 ; VI, II, 4 ; Act., XXI, 28. [23] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans la partie septentrionale du haram. [24] Mischna, Berakoth, IX, 5 ; Talm. de Babyl., Jebamoth, 6 b ; Marc, XI, 16. [25] Jos., B.J., II, xiv, 3 ; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg. CXXXII). [26] Marc, XI, 16. [27] Matth., XXI, 12 et suiv. ; Marc, XI, 15 et suiv. ; Luc, XIX, 45 et suiv. ; Jean, II, 14 et suiv. [28] Itin. a Burdig. Hierus., p. 152 (édit. Schott) ; S. Jérôme, In Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15. [29] Ammien Marcellin, XXIII, 1. [30] Eutychius, Ann., II, 286 et suiv. (Oxford, 1659). [31] Jos., Ant., XI, iii, 1, 3. [32] Jos., Ant., XVIII, ii. [33] Act., IV, 1 et suiv. ; V, 17 ; Jos., Ant., XX, ix, 1 ; Pirké Aboth, I, 10. [34] Jos., Ant., XV, ix, 3 ; XVII, vi, 4 ; XIII, 1 ; XVIII, I, 1 ; II, 1 ; XIX, vi, 2 ; VIII, 1. [35] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les «Hérodiens» de l'Évangile sont les Boëthusim. [36] Traité Aboth Nathan, 5 ; Soferim, III, hal. 5 ; Mischna, Menachoth, X, 3 ; Talmud de Babylone, Schabbath, 118 a. Le nom des Boëthusim s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des Sadducéens ou avec le mot Minim (hérétiques). Comparez Thosiphta Joma, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même traité, 19 b ; Thos. Sukka, III, à Talm. de Bab., même traité, 43 b ; Thos. ibid., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 b ; Thos. Rosch hasschana, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 b ; Thos. Menachoth, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même traité, 65 a, Mischna, Chagiga, II, 4, et Megillath Taanith, I ; Thos. Iadaïm, II, à Talm. de Jérus., Baba Bathra, VIII, 1, Talm. de Bab., même traité, 115 b, et Megillath Taanith, V. [37] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab., Taanith., 20 a ; Gittin., 56 a ; Ketuboth, 66 b ; traité Aboth Nathan, VII ; Midrasch rabba, Eka, 64 a. Le passage Taanith l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après Sanhédrin était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de Josèphe, ce rapprochement est sans force. [38] Jean, III, 1 et suiv. ; VII, 50. On est certes libre de croire que le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean. [39] Jean, VII, 50 et suiv. [40] Jean, XIX, 39. [41] Mischna, Baba metsia, V, 8 ; Talm. de Bab., Sota, 49 b. [42] Talm. de Jérus., Berakoth, IX, 2. [43] Passage Sota, précité, et Baba Kama, 83 a. [44] Act., V, 34 et suiv. [45] Act., XXII, 3. [46] Orac. sib., 1. III, 573 et suiv. ; 715 et suiv. ; 756-58. Comparez le Targum de Jonathan, Is., XII, 3. [47] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair, mais ne peut avoir d'autre sens. [48] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., Schabbath, l. 16 b). Ce passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17. [49] Matth., IX, 16-17 ; Luc, V, 36 et suiv. [50] Luc, XIX, 9. [51] Matth., XXIV, 14 ; XXVIII, 19 ; Marc, XIII, 10 ; XVI, 15 ; Luc, XXIV, 47. |
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