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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre XIV Rapports de Jésus avec les païens et les Samaritains |
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Conséquent à ces principes, il dédaignait tout
ce qui n'était pas la religion du cœur. Les vaines pratiques
des dévots [1], le rigorisme extérieur,
qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient
pour mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne [2]. Il préférait
le pardon d'une injure au sacrifice [3].
L'amour de Dieu, la charité, le pardon réciproque, voilà toute
sa loi [4].
Rien de moins sacerdotal. Le prêtre, par état, pousse
toujours au sacrifice public, dont il est le ministre obligé ;
il détourne de la prière privée, qui est un moyen
de se passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile
une pratique religieuse recommandée par Jésus. Le baptême
n'a pour lui qu'une importance secondaire [5] ; et quant à la prière,
il ne règle rien, sinon qu'elle se fasse du cœur. Plusieurs,
comme il arrive toujours, croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes
faibles le vrai amour du bien, et s'imaginaient conquérir le
royaume du ciel en lui disant : «Rabbi, rabbi ;» il
les repoussait, et proclamait que sa religion, c'est de bien faire [6]. Souvent il citait le passage
d'Isaïe : «Ce peuple m'honore des lèvres, mais son
cœur est loin de moi [7].» Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait
l'édifice des scrupules et des subtilités pharisaïques.
Cette institution antique et excellente était devenue un prétexte
pour de misérables disputes de casuistes et une source de croyances
superstitieuses [8]. On croyait que la nature
l'observait ; toutes les sources intermittentes passaient pour «sabbatiques [9].» C'était aussi
le point sur lequel Jésus se plaisait le plus à défier
ses adversaires [10]. Il violait ouvertement
le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait
que par de fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il
une foule d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la
Loi, et qui, par cela même, étaient les plus chères
aux dévots. Les ablutions, les distinctions trop subtiles des
choses pures et impures le trouvaient sans pitié : «Pouvez-vous
aussi, leur disait-il, laver votre âme ? Ce n'est pas ce que
l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son cœur.» Les
pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point
de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la
Loi, d'inventer des préceptes impossibles pour créer
aux hommes des occasions de péché : «Aveugles,
conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de tomber dans la
fosse.»—«Race de vipères, ajoutait-il en
secret, ils ne parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais ;
ils font mentir le proverbe : «La bouche ne verse que le trop-plein
du cœur [11].» Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder
sur leur conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait
un grand nombre de païens, mais non à ce qu'il semble,
un culte des faux dieux public et organisé [12]. Jésus put voir ce
culte se déployer avec toute sa splendeur dans le pays de Tyr
et de Sidon, à Césarée de Philippe, et dans la
Décapole [13]. Il y fit peu d'attention.
Jamais on ne trouve chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs
de son temps, ces déclamations contre l'idolâtrie, si
familières à ses coreligionnaires depuis Alexandre,
et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse [14].» Ce qui le frappe
dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est leur
servilité [15]. Le jeune démocrate
juif, frère en ceci de Judas le Gaulonite, n'admettant de maître
que Dieu, était très blessé des honneurs dont
on entourait la personne des souverains et des titres souvent mensongers
qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des cas où il
rencontre des païens, il montre pour eux une grande indulgence ;
parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que sur les
Juifs [16]. Le royaume de Dieu leur
sera transféré. «Quand un propriétaire
est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne,
que fait-il ? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons
fruits [17].» Jésus devait
tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des
gentils était, selon les idées juives, un des signes
les plus certains de la venue du Messie [18]. Dans son royaume de Dieu,
il fait asseoir au festin, à côté d'Abraham, d'Isaac
et de Jacob, des hommes venus des quatre vents du ciel, tandis que
les héritiers légitimes du royaume sont repoussés [19]. Souvent, il est vrai, on
croit trouver dans les ordres qu'il donne à ses disciples une
tendance toute contraire : il semble leur recommander de ne prêcher
le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes [20] ; il parle des païens
d'une manière conforme aux préjugés des Juifs [21].
Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit
ne se prêtait pas à cette haute indifférence pour
la qualité de fils d'Abraham, ont bien pu faire fléchir
dans le sens de leurs propres idées les instructions de leur
maître. En outre, il est fort possible que Jésus ait
varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs,
dans le Coran, tantôt de la façon la plus honorable,
tantôt avec une extrême dureté, selon qu'il espère
ou non les attirer à lui. La tradition, en effet, prête à Jésus
deux règles de prosélytisme tout à fait opposées
et qu'il a pu pratiquer tour à tour : «Celui qui n'est
pas contre vous est pour vous ;»—«Celui qui n'est
pas avec moi est contre moi [22].» Une lutte passionnée
entraîne presque nécessairement ces sortes de contradictions. Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs
des gens que les Juifs appelaient «Hellènes [23].» Ce mot avait, en
Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt
des païens, tantôt des Juifs parlant grec et habitant parmi
les païens [24], tantôt des gens d'origine
païenne convertis au judaïsme [25]. C'est probablement dans
cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus
trouva de la sympathie [26]. L'affiliation au judaïsme
avait beaucoup de degrés ; mais les prosélytes restaient
toujours dans un état d'infériorité à l'égard
du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés «prosélytes
de la porte» ou «gens craignant Dieu» et assujettis
aux préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques [27]. Cette infériorité même était
sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus et leur valait
sa faveur. Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme
un îlot entre les deux grandes provinces du judaïsme (la
Judée et la Galilée), la Samarie formait en Palestine
une espèce d'enclave, où se conservait le vieux culte
du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. Cette
pauvre secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation
du judaïsme proprement dit, était traitée par les
Hiérosolymites avec une extrême dureté [28]. On la mettait sur la même
ligne que les païens, avec un degré de haine de plus [29].
Jésus, par une sorte d'opposition, était bien disposé pour
elle. Souvent il préfère les Samaritains aux Juifs orthodoxes.
Si, dans d'autres cas, il semble défendre à ses disciples
d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour
les Israélites purs [30], c'est là encore,
sans doute, un précepte de circonstance, auquel les apôtres
auront donné un sens trop absolu. Quelquefois, en effet, les
Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient imbu des
préjugés de ses coreligionnaires [31] ; de la même façon
que de nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme
un ennemi par le musulman, qui le croit toujours un chrétien
fanatique. Jésus savait se mettre au-dessus de ces malentendus [32].
Il eut plusieurs disciples à Sichem, et il y passa au moins
deux jours [33].
Dans une circonstance, il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que
chez un samaritain [34]. Une de ses plus belles
paraboles est celle de l'homme blessé sur la route de Jéricho.
Un prêtre passe, le voit et continue son chemin. Un lévite
passe et ne s'arrête pas. Un samaritain a pitié de lui,
s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande [35]. Jésus conclut de
là que la vraie fraternité s'établit entre les
hommes par la charité, non par la foi religieuse. Le «prochain» qui
dans le judaïsme était surtout le coreligionnaire, est
pour lui l'homme qui a pitié de son semblable sans distinction
de secte. La fraternité humaine dans le sens le plus large
sortait à pleins bords de tous ses enseignements. Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa
sortie de Jérusalem, trouvèrent leur vive expression
dans une anecdote qui a été conservée sur son
retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à une
demi-heure de Sichem [36], devant l'ouverture de la
vallée dominée par les monts Ebal et Garizim. Cette
route était en général évitée par
les pèlerins juifs, qui aimaient mieux dans leurs voyages faire
le long détour de la Pérée que de s'exposer aux
avanies des Samaritains ou de leur demander quelque chose. Il était
défendu de manger et de boire avec eux [37] ; c'était un axiome
de certains casuistes qu' «un morceau de pain des Samaritains
est de la chair de porc [38].» Quand
on suivait cette route, on faisait donc ses provisions d'avance ; encore évitait-on
rarement les rixes et les mauvais traitements [39].
Jésus ne partageait ni ces scrupules ni ces craintes. Arrivé dans
la route, au point où s'ouvre sur la gauche la vallée
de Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près
d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude
de donner à toutes les localités de leur vallée
des noms tirés des souvenirs patriarcaux ; ils regardaient ce
puits comme ayant été donné par Jacob à Joseph ;
c'était probablement celui-là même qui s'appelle
encore maintenant Bir-Iakoub. Les disciples entrèrent
dans la vallée et allèrent à la ville acheter
des provisions ; Jésus s'assit sur le bord du puits, ayant en
face de lui le Garizim. Il était environ midi.
Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jésus lui demanda à
boire, ce qui excita chez cette femme un grand étonnement, les
Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains. Gagnée
par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui un prophète,
et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les devants :
«Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette
montagne, tandis que vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem
qu'il faut adorer.—Femme, crois-moi, lui répondit Jésus,
l'heure est venue où l'on n'adorera plus ni sur cette montagne
ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs adoreront
le Père en esprit et en vérité [40].» Le jour où il prononça
cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première
fois le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle.
Il fonda le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront
toutes les âmes élevées jusqu'à la fin des
temps. Non seulement sa religion, ce jour-là, fut la bonne religion
de l'humanité, ce fut la religion absolue ; et si d'autres planètes
ont des habitants doués de raison et de moralité, leur religion
ne peut être différente de celle que Jésus a proclamée
près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir ; car on n'atteint
l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a été
un éclair dans une nuit obscure ; il a fallu dix-huit cents ans
pour que les yeux de l'humanité (que dis-je ! d'une portion infiniment
petite de l'humanité) s'y soient habitués. Mais l'éclair
deviendra le plein jour, et, après avoir parcouru tous les cercles
d'erreurs, l'humanité reviendra à ce mot-là, comme
à l'expression immortelle de sa foi et de ses espérances. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Matth., XV, 9. [2] Matth., IX, 14 ; XI, 19. [3] Matth., V, 23 et suiv. ; IX, 13 ; XII, 7. [4] Matth., XXII, 37 et suiv. ; Marc, XII, 28 et suiv. ; Luc, X, 25 et suiv. [5] Matth., III, 15 ; I Cor., I, 17. [6] Matth., VII, 21 ; Luc, VI, 46. [7] Matth., XV, 8 ; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13. [8] Voir surtout le traité Schabbath de la Mischna, et le Livre des Jubilés (traduit de l'éthiopien dans les Jahrbücher d'Ewald, années 2 et 3), c. L. [9] Jos., B.J., VII, v, 4 ; Pline, H.N., XXXI, 18. Cf. Thomson, The Land and the Book, I, 406 et suiv. [10] Matth., XII, 1-14 ; Marc, II, 23-28 ; Luc, VI, 1-5 ; XIII, 14 et suiv. ; XIV, 1 et suiv. [11] Matth., XII, 34 ; XV, 1 et suiv., 12 et suiv. ; XXIII entier ; Marc, VII, 1 et suiv., 15 et suiv. ; Luc, VI, 43 ; XI, 39 et suiv. [12] Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux frontières, à Kadès, par exemple, mais que le cœur même du pays, la ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent les ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh (Samachonitis). Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à Tell-Hum sont douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point partie de la Galilée. [13] Voir ci-dessus, p. 146-147. [14] Chap. XIII et suiv. [15] Matth., XX, 25 ; Marc, X, 42 ; Luc, XXII, 25. [16] Matth., VIII, 5 et suiv. ; XV, 22 et suiv. ; Marc, VII, 25 et suiv. ; Luc, IV, 25 et suiv. [17] Matth., XXI, 41 ; Marc, XII, 9 ; Luc, XX, 16. [18] Is., II, 2 et suiv. ; LX ; Amos, IX, 11 et suiv. ; Jérém., III, 17 ; Malach., I, 11 ; Tobie, XIII, 13 et suiv. ; Orac. sibyl., III, 715 et suiv. Comp. Matth., XXIV, 14 ; Act., XV, 13 et suiv. [19] Matth., VIII, 11-12 ; XXI, 33 et suiv. ; XXII, 1 et suiv. [20] Matth., VII, 6 ; X, 5-6 ; XV, 24 ; XXI, 43. [21] Matth., V, 46 et suiv. ; VI, 7, 32 ; XVIII, 17 ; Luc, VI, 32 et suiv. ; XII, 30. [22] Matth., XII, 30 ; Marc, IX, 39 ; Luc, IX, 50 ; XI, 23. [23] Josèphe le dit formellement (Ant., XVIII, iii, 3). Comp. Jean, VII, 35 ; XII, 20-21. [24] Talm. de Jérus., Sota, VII, 1. [25] Voir, en particulier, Jean, VII, 35 ; XII, 20 ; Act., XIV, l ; XVII, 4 ; XVIII, 4 ; XXI, 28. [26] Jean, XII, 20 ; Act., VIII, 27. [27] Mischna, Baba metsia, IX, 12 ; Talm. de Bab., Sanh., 56 b ; Act., VIII, 27 ; X, 2, 22, 35 ; XIII, 16, 26, 43, 50 ; XVI, 14 ; XVII, 4, 17 ; XVIII, 7 ; Galat., II, 3 ; Jos., Ant., XIV, vii, 2. [28] Ecclésiastique, L, 27-28 ; Jean, VIII, 48 ; Jos., Ant., IX, xiv, 3 ; XI, viii, 6 ; XII, v, 5 ; Talm. de Jérus., Aboda zara, V, 4 ; Pesachim I, 1. [29] Matth., X, 5 ; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., Cholin, 6 a. [30] Matth., X, 5-6. [31] Luc, IX, 53. [32] Luc, IX, 56. [33] Jean, IV, 39-43. [34] Luc, XVII, 16 et suiv. [35] Luc, X, 30 et suiv. [36] Aujourd'hui Naplouse. [37] Luc, IX, 53 ; Jean, IV, 9. [38] Mischna, Schebiit, VIII, 10. [39] Jos., Ant., XX, v, 1 ; B.J., II, xii, 3, Vita, 52. [40] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime une pensée opposée à celle des versets 21 et 23, paraît avoir été interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité historique d'une telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient, seuls pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean représente certainement une des pensées les plus intimes de Jésus, et la plupart des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité. |
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