![]() |
![]()
|
Vie de Jésus par Ernest Renan |
|
index |
||||
Chapitre XVII Forme définitive des idées de Jésus sur le royaume de Dieu |
||||
Nous supposons que cette dernière phase de l'activité de
Jésus dura environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage
pour la Pâque de l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête
des Tabernacles de l'an 32 [1]. Dans cet espace, la pensée
de Jésus ne paraît s'être enrichie d'aucun élément
nouveau ; mais tout ce qui était en lui se développa
et se produisit avec un degré toujours croissant de puissance
et d'audace. L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier
jour, l'établissement du royaume de Dieu. Mais ce royaume de
Dieu, ainsi que nous l'avons déjà dit, Jésus
paraît l'avoir entendu dans des sens très divers. Par
moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant
tout, simplement le règne des pauvres et des déshérités.
D'autres fois, le royaume de Dieu est l'accomplissement littéral
des visions apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent,
enfin, le royaume de Dieu est le royaume des âmes, et la délivrance
prochaine est la délivrance par l'esprit. La révolution
voulue par Jésus est alors celle qui a eu lieu en réalité,
l'établissement d'un culte nouveau, plus pur que celui de Moïse.—Toutes
ces pensées paraissent avoir existé à la fois
dans la conscience de Jésus. La première, toutefois,
celle d'une révolution temporelle, ne paraît pas l'avoir
beaucoup arrêté. Jésus ne regarda jamais la terre,
ni les riches de la terre, ni le pouvoir matériel comme valant
la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition extérieure.
Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance
religieuse était sur le point de se changer en importance sociale.
Des gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans
des questions d'intérêts. Jésus repoussait ces
propositions avec fierté, presque comme des injures [2].
Plein de son idéal céleste, il ne sortit jamais de sa
dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux autres conceptions
du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées
simultanément. S'il n'eût été qu'un enthousiaste, égaré par
les apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût
resté un sectaire obscur, inférieur à ceux dont
il suivait les idées. S'il n'eût été qu'un
puritain, une sorte de Channing ou de «Vicaire Savoyard» il
n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties
de son système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du
royaume de Dieu se sont appuyées l'une l'autre, et cet appui
réciproque a fait son incomparable succès. Les premiers
chrétiens sont des visionnaires, vivant dans un cercle d'idées
que nous qualifierions de rêveries ; mais en même temps
ce sont les héros de la guerre sociale qui a abouti à l'affranchissement
de la conscience et à l'établissement d'une religion
d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira à la
longue par sortir. Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme
la plus complète, peuvent se résumer ainsi : L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce
terme sera une immense révolution, «une angoisse» semblable
aux douleurs de l'enfantement ; une palingénésie ou «renaissance» (selon
le mot de Jésus lui-même [3]),
précédée de sombres calamités et annoncée
par d'étranges phénomènes [4].
Au grand jour, éclatera dans le ciel le signe du Fils de l'homme ;
ce sera une vision bruyante et lumineuse comme celle du Sinaï,
un grand orage déchirant la nue, un trait de feu jaillissant
en un clin d'œil d'Orient en Occident. Le Messie apparaîtra
dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son
des trompettes, entouré d'anges. Ses disciples siégeront à côté de
lui sur des trônes. Les morts alors ressusciteront, et le Messie
procédera au jugement [5]. Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux catégories,
selon leurs œuvres [6]. Les anges seront les exécuteurs
de la sentence [7].
Les élus entreront dans un séjour délicieux,
qui leur a été préparé depuis le commencement
du monde [8] ;
là ils s'assoiront, vêtus de lumière, à un
festin présidé par Abraham [9], les patriarches et les
prophètes. Ce sera le petit nombre [10].
Les autres iront dans la Géhenne. La Géhenne était
la vallée occidentale de Jérusalem. On y avait pratiqué à diverses époques
le culte du feu, et l'endroit était devenu une sorte de cloaque.
La Géhenne est donc dans la pensée de Jésus une
vallée ténébreuse, obscène, pleine de
feu. Les exclus du royaume y seront brûlés et rongés
par les vers, en compagnie de Satan et de ses anges rebelles [11]. Là, il y aura des
pleurs et des grincements de dents [12]. Le royaume de Dieu sera
comme une salle fermée, lumineuse à l'intérieur,
au milieu de ce monde de ténèbres et de tourments [13]. Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la Géhenne
n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare
l'un de l'autre [14]. Le Fils de l'homme, assis à la
droite de Dieu, présidera à cet état définitif
du monde et de l'humanité [15]. Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples
et par le maître lui-même à certains moments, c'est
ce qui éclate dans les écrits du temps avec une évidence
absolue. Si la première génération chrétienne
a une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le
point de finir [16] et que la grande «révélation [17]» du
Christ va bientôt avoir lieu. Cette vive proclamation : «Le
temps est proche [18] !» qui ouvre et ferme
l'Apocalypse, cet appel sans cesse répété : «Que
celui qui a des oreilles entende [19] !» sont
les cris d'espérance et de ralliement de tout l'âge apostolique.
Une expression syriaque Maran atha, «Notre-Seigneur arrive [20] !» devint
une sorte de mot de passe que les croyants se disaient entre eux pour
se fortifier dans leur foi et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite
l'an 68 de notre ère [21], fixe le terme a trois ans
et demi [22].
L' «Ascension d'Isaïe [23]» adopte
un calcul fort approchant de celui-ci. Jésus n'alla jamais à une telle précision. Quand
on l'interrogeait sur le temps de son avénement, il refusait
toujours de répondre ; une fois même il déclare
que la date de ce grand jour n'est connue que du Père, qui
ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils [24]. Il disait que le moment
où l'on épiait le royaume de Dieu avec une curiosité inquiète était
justement celui où il ne viendrait pas [25].
Il répétait sans cesse que ce serait une surprise comme
du temps de Noé et de Lot ; qu'il fallait se tenir sur ses gardes,
toujours prêt à partir ; que chacun devait veiller et
tenir sa lampe allumée comme pour un cortège de noces,
qui arrive à l'improviste [26] ; que le Fils de l'homme
viendrait de la même façon qu'un voleur, à l'heure
où l'on ne s'y attendrait pas [27] ; qu'il apparaîtrait
comme un éclair, courant d'un bout à l'autre de l'horizon [28]. Mais ses déclarations
sur la proximité de la catastrophe ne laissent lieu à aucune équivoque [29]. «La génération
présente, disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse.
Plusieurs de ceux qui sont ici présents ne goûteront
pas la mort sans avoir vu le Fils de l'homme venir dans sa royauté [30].» Il
reproche à ceux qui ne croient pas en lui de ne pas savoir
lire les pronostics du règne futur. «Quand vous voyez
le rouge du soir, disait-il, vous prévoyez qu'il fera beau ;
quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempête.
Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnaître
les signes du temps [31] ?» Par une illusion
commune à tous les grands réformateurs, Jésus
se figurait le but beaucoup plus proche qu'il n'était ; il ne
tenait pas compte de la lenteur des mouvements de l'humanité ;
il s'imaginait réaliser en un jour ce qui, dix-huit cents ans
plus tard, ne devait pas encore être achevé. Ces déclarations si formel les préoccupèrent
la famille chrétienne pendant près de soixante-dix ans.
Il était admis que quelques-uns des disciples verraient le
jour de la révélation finale sans mourir auparavant.
Jean en particulier était considéré comme étant
de ce nombre [32]. Plusieurs croyaient qu'il
ne mourrait jamais. Peut-être était-ce là une
opinion tardive, produite vers la fin du premier siècle par
l'âge avancé où Jean semble être parvenu,
cet âge ayant donné occasion de croire que Dieu voulait
le garder indéfiniment jusqu'au grand jour, afin de réaliser
la parole de Jésus. Quoi qu'il en soit, à sa mort, la
foi de plusieurs fut ébranlée, et ses disciples donnèrent à la
prédiction du Christ un sens plus adouci [33]. En même temps que Jésus admettait pleinement les croyances
apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs apocryphes,
il admettait le dogme qui en est le complément, ou plutôt
la condition, la résurrection des morts. Cette doctrine, comme
nous l'avons déjà dit [34], était encore assez
neuve en Israël ; une foule de gens ne la connaissaient pas, ou
n'y croyaient pas [35].
Elle était de foi pour les pharisiens et pour les adeptes fervents
des croyances messianiques [36]. Jésus l'accepta
sans réserve, mais toujours dans le sens le plus idéaliste.
Plusieurs se figuraient que, dans le monde des ressuscites, on mangerait,
on boirait, on se marierait. Jésus admet bien dans son royaume
une pâque nouvelle, une table et un vin nouveau [37] ; mais il en exclut formellement
le mariage. Les Sadducéens avaient à ce sujet un argument
grossier en apparence, mais dans le fond assez conforme à la
vieille théologie. On se souvient que, selon les anciens sages,
l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaïque
avait consacré cette théorie patriarcale par une institution
bizarre, le lévirat. Les Sadducéens tiraient de là des
conséquences subtiles contre la résurrection. Jésus
y échappait en déclarant formellement que dans la vie éternelle
la différence de sexe n'existerait plus, et que l'homme serait
semblable aux anges [38].
Quelquefois il semble ne promettre la résurrection qu'aux justes [39],
le châtiment des impies consistant à mourir tout entiers
et à rester dans le néant [40]. Plus souvent, cependant,
Jésus veut que la résurrection s'applique aux méchants
pour leur éternelle confusion [41]. Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était
absolument nouveau. Les évangiles et les écrits des
apôtres ne contiennent guère, en fait de doctrines apocalyptiques,
que ce qui se trouve déjà dans «Daniel [42]» «Hénoch [43]» les «Oracles
Sibyllins [44]» d'origine juive.
Jésus accepta ces idées, généralement
répandues chez ses contemporains. Il en fit le point d'appui
de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses points d'appui ; car
il avait un sentiment trop profond de son œuvre véritable
pour l'établir uniquement sur des principes aussi fragiles,
aussi exposés à recevoir des faits une foudroyante réfutation. Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en
elle-même d'une façon littérale, n'avait aucun
avenir. Le monde, s'obstinant à durer, la faisait crouler.
Un âge d'homme tout au plus lui était réservé.
La foi de la première génération chrétienne
s'explique ; mais la foi de la seconde génération ne
s'explique plus. Après la mort de Jean, ou du dernier survivant
quel qu'il fût du groupe qui avait vu le maître, la parole
de celui-ci était convaincue de mensonge [45]. Si la doctrine de Jésus
n'avait été que la croyance à une prochaine fin
du monde, elle dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce
donc qui l'a sauvée ? La grande largeur des conceptions évangéliques,
laquelle a permis de trouver sous le même symbole des doctrines
appropriées à des états intellectuels très divers.
Le monde n'a point fini, comme Jésus l'avait annoncé,
comme ses disciples le croyaient. Mais il a été renouvelé,
et en un sens renouvelé comme Jésus le voulait. C'est
parce qu'elle était à double face que sa pensée
a été féconde. Sa chimère n'a pas eu le
sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit humain, parce
qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grâce à une
enveloppe fabuleuse, dans le sein de l'humanité, y a porté des
fruits éternels. Et ne dites pas que c'est là une interprétation bienveillante,
imaginée pour laver l'honneur de notre grand maître du
cruel démenti infligé à ses rêves par la
réalité. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume
de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre ; ce royaume qui,
comme le grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage
le monde, et sous les rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus
l'a compris, l'a voulu, l'a fondé. A côté de l'idée
fausse, froide, impossible d'un avènement de parade, il a conçu
la réelle cité de Dieu, la «palingénésie» véritable,
le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'amour du
peuple, le goût du pauvre, la réhabilitation de tout
ce qui est humble, vrai et naïf. Cette réhabilitation,
il l'a rendue en artiste incomparable par des traits qui dureront éternellement.
Chacun de nous lui doit ce qu'il y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui
son espérance d'une apocalypse vaine, d'une venue à grand
triomphe sur les nuées du ciel. Peut-être était-ce
là l'erreur des autres plutôt que la sienne, et s'il
est vrai que lui-même ait partagé l'illusion de tous,
qu'importe, puisque son rêve l'a rendu fort contre la mort,
et l'a soutenu dans une lutte à laquelle sans cela peut-être
il eût été inégal ? Il faut donc maintenir plusieurs sens à la cité divine
conçue par Jésus. Si son unique pensée eût été que
la fin des temps était proche et qu'il fallait s'y préparer,
il n'eût pas dépassé Jean-Baptiste. Renoncer à un
monde près de crouler, se détacher peu à peu
de la vie présente, aspirer au règne qui allait venir,
tel eût été le dernier mot de sa prédication.
L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large portée.
Il se proposa de créer un état nouveau de l'humanité,
et non pas seulement de préparer la fin de celui qui existe. Élie
ou Jérémie, reparaissant pour disposer les hommes aux
crises suprêmes, n'eussent point prêché comme lui.
Cela est si vrai que cette morale prétendue des derniers jours
s'est trouvée être la morale éternelle, celle
qui a sauvé l'humanité. Jésus lui-même,
dans beaucoup de cas, se sert de manières de parler qui ne
rentrent pas du tout dans la théorie apocalyptique. Souvent
il déclare que le royaume de Dieu est déjà commencé,
que tout homme le porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir,
que ce royaume chacun le crée sans bruit par la vraie conversion
du cœur [46]. Le royaume de Dieu n'est
alors que le bien [47],
un ordre de choses meilleur que celui qui existe, le règne
de la justice, que le fidèle, selon sa mesure, doit contribuer
a fonder, ou encore la liberté de l'âme, quelque chose
d'analogue à la «délivrance» bouddhique,
fruit du détachement. Ces vérités, qui sont pour
nous purement abstraites, étaient pour Jésus des réalités
vivantes. Tout est dans sa pensée concret et substantiel : Jésus
est l'homme qui a cru le plus énergiquement à la réalité de
l'idéal. En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus
sut ainsi en faire de hautes vérités, grâce à de
féconds malentendus. Son royaume de Dieu, c'était sans
doute la prochaine apocalypse qui allait se dérouler dans le
ciel. Mais c'était encore, et probablement c'était surtout
le royaume de l'âme, créé par la liberté et
par le sentiment filial que l'homme vertueux ressent sur le sein de
son Père. C'était la religion pure, sans pratiques,
sans temple, sans prêtre ; c'était le jugement moral du
monde décerné à la conscience de l'homme juste
et au bras du peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre,
voilà ce qui a vécu. Quand, au bout d'un siècle
de vaine attente, l'espérance matérialiste d'une prochaine
fin du monde s'est épuisée, le vrai royaume de Dieu
se dégage. De complaisantes explications jettent un voile sur
le règne réel qui ne veut pas venir. L'Apocalypse de
Jean, le premier livre canonique du Nouveau Testament [48], étant trop formellement
entachée de l'idée d'une catastrophe immédiate,
est rejetée sur un second plan, tenue pour inintelligible,
torturée de mille manières et presque repoussée.
Au moins, en ajourne-t-on l'accomplissement à un avenir indéfini.
Quelques pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque
réfléchie, les espérances des premiers disciples
deviennent des hérétiques (Ébionites, Millénaires),
perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanité avait
passé à un autre royaume de Dieu. La part de vérité contenue
dans la pensée de Jésus l'avait emporté sur la
chimère qui l'obscurcissait. Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a été l'écorce
grossière de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique
royaume du ciel, cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu,
qui a toujours préoccupé le christianisme dans sa longue
carrière, a été le principe du grand instinct
d'avenir qui a animé tous les réformateurs, disciples
obstinés de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au
sectaire protestant de nos jours. Cet effort impuissant pour fonder
une société parfaite a été la source de
la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai chrétien
un athlète en lutte contre le présent. L'idée
du «royaume de Dieu» et l'Apocalypse, qui en est la complète
image, sont ainsi, en un sens, l'expression la plus élevée
et la plus poétique du progrès humain. Certes, il devait
aussi en sortir de grands égarements. Suspendue comme une menace
permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde, par les
effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles,
nuisit beaucoup à tout développement profane. La société n'étant
plus sûre de son existence, en contracta une sorte de tremblement
et ces habitudes de basse humilité, qui rendent le moyen âge
si inférieur aux temps antiques et aux temps modernes [49]. Un profond changement s'était,
d'ailleurs, opéré dans la manière d'envisager
la venue du Christ. La première fois qu'on annonça à l'humanité que
sa planète allait finir, comme l'enfant qui accueille la mort
avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de joie
qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'était
attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps
attendu par les âmes pures de Galilée, était devenu
pour ces siècles de fer un jour de colère : Dies iræ,
dies illa ! Mais, au sein même de la barbarie, l'idée
du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église
féodale, des sectes, des ordres religieux, de saints personnages
continuèrent de protester, au nom de l'Évangile, contre
l'iniquité du monde. De nos jours même, jours troublés
où Jésus n'a pas de plus authentiques continuateurs
que ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation
idéale de la société, qui ont tant d'analogie
avec les aspirations des sectes chrétiennes primitives, ne
sont en un sens que l'épanouissement de la même idée,
une des branches de cet arbre immense où germe toute pensée
d'avenir, et dont le «royaume de Dieu» sera éternellement
la tige et la racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité seront
entées sur ce mot-là. Mais entachées d'un grossier
matérialisme, aspirant à l'impossible, c'est-à-dire à fonder
l'universel bonheur sur des mesures politiques et économiques,
les tentatives «socialistes» de notre temps resteront
infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour règle
le véritable esprit de Jésus, je veux dire l'idéalisme
absolu, ce principe que pour posséder la terre il faut y renoncer. Le mot de «royaume de Dieu» exprime, d'un autre côté,
avec un rare bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un
supplément de destinée, d'une compensation à la
vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas à concevoir l'homme
comme un composé de deux substances, et qui trouvent le dogme
déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction
avec la physiologie, aiment à se reposer dans l'espérance
d'une réparation finale, qui sous une forme inconnue satisfera
aux besoins du cœur de l'homme. Qui sait si le dernier terme
du progrès, dans des millions de siècles, n'amènera
pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le
réveil de tout ce qui a vécu ? Un sommeil d'un million
d'années n'est pas plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint
Paul, en cette hypothèse, aurait encore eu raison de dire : In
icluoculi [50] ! Il est sûr que l'humanité morale
et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment de l'honnête
pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-là la figure idéale
de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à la
vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre.
Le mot favori de Jésus reste donc plein d'une éternelle
beauté. Une sorte de divination grandiose semble l'avoir tenu
dans un vague sublime embrassant à la fois divers ordres de
vérités. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Jean, V, 1 ; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, d'après lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiques, au contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an. [2] Luc, XII, 13-14. [3] Matth., XIX, 28. [4] Matth., XXIV, 3 et suiv. ; Marc, XIII, 4 et suiv. ; Luc, XVII, 22. et suiv. ; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme beaucoup de traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc écrivait quelque temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La rédaction de Matthieu au contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du siège ou très peu après. Nul doute, cependant, que Jésus n'annonçât de grandes terreurs comme devant précéder sa réapparition. Ces terreurs étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses juives. Hénoch, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann) ; Carm. sibyll., III, 334 et suiv. ; 633 et suiv. ; IV, 168 et suiv. ; V, 511 et suiv. Dans Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que la désolation aura été à son comble (VII, 25 et suiv. ; VIII, 23 et suiv. ; IX, 26-27 ; XII, 1). [5] Matth., XVI, 27 ; XIX, 28 ; XX, 21 ; XXIV, 30 et suiv. ; XXV, 31 et suiv. ; XXVI, 64 ; Marc, XIV, 62 ; Luc, XXII, 30 ; I Cor., XV, 52 ; I Thess., IV, 45 et suiv. [6] Matth., XIII, 38 et suiv. ; XXV, 33. [7] Matth., XIII, 39, 41, 49. [8] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2. [9] Matth., VIII, 11 ; XIII, 43 ; XXVI, 29 ; Luc, XIII, 28 ; XVI, 22 ; XXII, 30. [10] Luc, XIII, 23 et suiv. [11] Matth., XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si développée dans le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cercle de Jésus. Épître de Jude, 6 et suiv. ; IIe Ep. attribuée à saint Pierre, II, 4, 11 ; Apoc., XII, 9 ; Évang. de Jean, VIII, 44. [12] Matth., V, 22 ; VIII, 12 ; X, 28 ; XIII, 40, 42, 50 ; XVIII, 8 ; XXIV, 51 ; XXV, 30 ; Marc, IX, 43, etc. [13] Matth., VIII, 12 ; XXII, 13 ; XXV, 30. Comp. Jos., B.J., III, viii, 5. [14] Luc, XVI, 28. [15] Marc, III, 29 ; Luc, XXII, 69 ; Act., VII, 55. [16] Act., II, 47 ; III, 49 et suiv. ; I Cor., XV, 23-24, 52 ; I Thess., III, 13 ; IV, 14 et suiv. ; V, 23 ; II Thess., II, 8 ; I Tim., VI, 14 ; II Tim., IV, 1 ; Tit., II, 13 ; Épître de Jacques, V, 3, 8 ; Épître de Jude, 18 ; IIe de Pierre, III entier ; l'Apocalypse tout entière, et en particulier I, 1 ; II, 5, 16 ; III, 11 ; XI, 44 ; XXII, 6, 7,12, 20. Comp. IVe livre d'Esdras, IV, 26. [17] Luc, XVII, 30 ; I Cor., I, 7-8 ; II Thess., I, 7 ; I de saint Pierre, I, 7, 13 ; Apoc., I, 1. [18] Apoc., I, 3 ; XXII, 10. [19] Matth., XI, 15 ; XIII, 9, 43 ; Marc, IV, 9, 23 ; VII, 16 ; Luc, VIII, 8 ; XIV, 35 ; Apoc., II, 7, 11, 27, 29 ; III, 6, 13, 22 ; XIII, 9. [20] I Cor., XVI, 22. [21] Apoc., XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que l'auteur donne comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Néron, dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18). [22] Apoc., XI, 2, 3 ; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25 ; XII, 7. [23] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647). [24] Matth., XXIV, 36 ; Marc, XIII, 32. [25] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., Sanhédrin, 97 a. [26] Matth., XXIV, 36 et suiv. ; Marc, XIII, 32 et suiv. ; Luc, XII, 35 et suiv. ; XVII, 20 et suiv. [27] Luc, XII, 40 ; II Petr., III, 10. [28] Luc, XVII, 24. [29] Matth., X, 23 ; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34 ; Marc, XIII, 30 ; Luc, XIII, 35 ; XXI, 28 et suiv. [30] Matth., XVI, 28 ; XXIII, 36, 39 ; XXIV, 34 ; Marc, VIII, 39 ; Luc, IX, 27 ; XXI, 32. [31] Matth., XVI, 2-4 ; Luc, XII, 54-56. [32] Jean, XXI, 22-23. [33] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile est une addition, comme le prouve la clausule finale de la rédaction primitive, qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque contemporaine de la publication même dudit évangile. [34] Ci-dessus, p. 54-55. [35] Marc, IX, 9 ; Luc, XX, 27 et suiv. [36] Dan., XII, 2 et suiv. ; II Macch., chap. VII, entier ; XII, 45-46 ; XIV, 46 ; Act., XXIII, 6, 8 ; Jos., Ant., XVIII, I, 3 ; B. J., II, VIII, 14 ; III, viii, 5. [37] Matth., XXVI, 29 ; Luc, XXII, 30. [38] Matth., XXII, 24 et suiv. ; Luc, XX, 34-38 ; Évangile ébionite dit «des Égyptiens» dans Clém. d'Alex., Strom., II, 9, 13 ; Clem. Rom., Epist. II, 12. [39] Luc, XIV, 14 ; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul : I Cor., XV, 23 et suiv. ; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55. [40] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22. [41] Matth., XXV, 32 et suiv. [42] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII. [43] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv. [44] Liv. III, 573 et suiv. ; 652 et suiv. ; 766 et suiv. ; 795 et suiv. [45] Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec naïveté dans la IIe épître attribuée à saint Pierre III, 8 et suiv. [46] Matth., VI, 40, 33 ; Marc, XII, 34 ; Luc, XI, 2 ; XII, 31 ; XVII, 20, 21 et suiv. [47] Voir surtout Marc, XII, 34. [48] Justin, Dial. cum Tryph., 81. [49] Voir, pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à son Histoire ecclésiastique des Francs, et les nombreux actes de la première moitié du moyen âge commençant par la formule «A l'approche du soir du monde...» [50] I Cor., XV, 52. |
||||
![]() |
chapitre suivant | |||
![]() |
Vie de Jésus : table des matières | |||
![]() |
la Bible en français & en hébreu, grec, latin | |||
![]() |
Ernest Renan : biographie | |||