Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé une
société durable, sans la grande variété des
germes déposés par Jésus dans son enseignement.
Il faudra plus d'un siècle encore pour que la vraie Église
chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage
de cette petite secte des «saints du dernier jour» et
devienne un cadre applicable à la société humaine
tout entière. La même chose, du reste, eut lieu dans
le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines.
La même chose fût arrivée dans l'ordre de saint
François, si cet ordre avait réussi dans sa prétention
de devenir la règle de la société humaine tout
entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant
par leur exagération même, les grandes fondations dont
nous venons de parler ne remplirent le monde qu'à condition
de se modifier profondément et de laisser tomber leurs excès.
Jésus ne dépassa pas cette première période
toute monacale, où l'on croit pouvoir impunément tenter
l'impossible. Il ne fit aucune concession à la nécessité.
Il prêcha hardiment la guerre à la nature, la totale
rupture avec le sang. «En vérité, je vous le déclare,
disait-il, quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères,
ses parents, ses enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple
en ce monde, et, dans le monde à venir, la vie éternelle [7].»
Les instructions que Jésus
est censé avoir données à ses disciples respirent
la même exaltation [8]. Lui, si facile
pour ceux du dehors, lui qui se contente parfois de demi-adhésions
[9], est pour les siens d'une rigueur extrême.
Il ne voulait pas d'à-peu-près. On dirait un «Ordre»
constitué par les règles les plus austères. Fidèle
à sa pensée que les soucis de la vie troublent l'homme et
l'abaissent, Jésus exige de ses associés un entier détachement
de la terre, un dévouement absolu à son œuvre. Ils
ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de route, pas même
une besace, ni un vêtement de rechange. Ils doivent pratiquer la
pauvreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité.
«Ce que vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement
[10]» disait-il en son beau langage. Arrêtés,
traduits devant les juges, qu'ils ne préparent pas leur défense ;
l'avocat céleste, le Peraklit, leur inspirera ce qu'ils
doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut son Esprit, qui deviendra
le principe de tous leurs actes, le directeur de leurs pensées,
leur guide à travers le monde [11]. Chassés d'une ville, qu'ils secouent sur
elle la poussière de leurs souliers, en lui donnant acte toutefois,
pour qu'elle ne puisse alléguer son ignorance, de la proximité
du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez épuisé, ajoutait-il,
les villes d'Israël, le Fils de l'homme apparaîtra.»
Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent être
en partie la création de l'enthousiasme des disciples [12], mais qui même en
ce cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme était
son œuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le
suivre de grandes persécutions et la haine du genre humain.
Il les envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés
dans les synagogues, traînés en prison. Le frère
sera livré par son frère, le fils par son père.
Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient dans un
autre. «Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître,
ni le serviteur plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent
la vie du corps, et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux
passereaux pour une obole, et cependant un de ces oiseaux ne tombe
pas sans la permission de votre Père. Les cheveux de votre
tête sont comptés. Ne craignez rien ; vous valez beaucoup
de passereaux [13].»—«Quiconque,
disait-il encore, me confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai
devant mon Père ; mais quiconque aura rougi de moi devant les
hommes, je le renierai devant les anges, quand je viendrai entouré de
la gloire de mon Père, qui est aux deux [14].»
Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer
la chair. Ses exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant
les saines limites de la nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât
que pour lui, qu'on n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un
vient à moi, disait-il, et ne hait pas son père, sa
mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs,
et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple [15].»—«Si
quelqu'un ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il
ne peut être mon disciple [16].» Quelque chose de
plus qu'humain et d'étrange se mêlait alors a ses paroles ;
c'était comme un feu dévorant la vie à, sa racine,
et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre
et triste de dégoût pour le monde, d'abnégation
outrée, qui caractérise la perfection chrétienne,
eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des premiers jours,
mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment grandiose
jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait que, dans
ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes
du cœur, il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer,
de voir, de sentir. Dépassant toute mesure, il osait dire : «Si
quelqu'un veut être mon disciple, qu'il renonce à lui-même
et me suive ! Celui qui aime son père et sa mère plus
que moi n'est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille
plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est
se perdre ; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est
se sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et
de se perdre lui-même [17] ?» Deux anecdotes,
du genre de celles qu'il ne faut pas accepter comme historiques, mais
qui se proposent de rendre un trait de caractère en l'exagérant,
peignaient bien ce défi jeté à la nature. Il
dit à un homme : «Suis—moi !»—«Seigneur,
lui répond cet homme, laisse-moi d'abord aller ensevelir mon
père.» Jésus reprend : «Laisse les morts
ensevelir leurs morts ; toi, va et annonce le règne de Dieu.»—Un
autre lui dit : «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant
d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus
lui répond : «Celui qui met la main à la charrue
et regarde derrière lui, n'est pas fait pour le royaume de
Dieu [18].» Une
assurance extraordinaire, et parfois des accents de singulière
douceur, renversant toutes nos idées, faisaient passer ces
exagérations. «Venez à moi, criait-il, vous tous
qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai.
Prenez mon joug sur vos épaules ; apprenez de moi que je suis
doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes ;
car mon joug est doux, et mon fardeau léger [19].»
Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale exaltée,
exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie.
A force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie.
Le chrétien sera loué d'être mauvais fils, mauvais
patriote, si c'est pour le Christ qu'il résiste à son
père et combat sa patrie. La cité antique, la république,
mère de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués
en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de théocratie
est introduit dans le monde.
Une autre conséquence se laisse dès à présent
entrevoir. Transportée dans un état calme et au sein
d'une société rassurée sur sa propre durée,
cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler impossible.
L'Évangile était ainsi destiné à devenir
pour les chrétiens une utopie, que bien peu s'inquiéteraient
de réaliser. Ces foudroyantes maximes devaient dormir pour
le grand nombre dans un profond oubli, encouragé par le clergé lui-même ;
l'homme évangélique sera un homme dangereux. De tous
les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux,
le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV,
par exemple, devait trouver des prêtres pour lui persuader,
en dépit de l'Évangile, qu'il était chrétien.
Mais toujours aussi des Saints devaient se rencontrer pour prendre à la
lettre les sublimes paradoxes de Jésus. La perfection étant
placée en dehors des conditions ordinaires de la société,
la vie évangélique complète ne pouvant être
menée que hors du monde, le principe de l'ascétisme
et de l'état monacal était posé. Les sociétés
chrétiennes auront deux règles morales, l'une médiocrement
héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée
jusqu'à l'excès pour l'homme parfait ; et l'homme parfait,
ce sera le moine assujetti à des règles qui ont la prétention
de réaliser l'idéal évangélique. Il est
certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation
du célibat et de la pauvreté, ne pouvait être
de droit commun. Le moine est ainsi, en un sens, le seul vrai chrétien.
Le bon sens vulgaire se révolte devant ces excès ; à l'en
croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de l'erreur.
Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit des
grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui
demander plus. L'immense progrès moral dû à l'Évangile
vient de ses exagérations. C'est par là, qu'il a été,
comme le stoïcisme, mais avec infiniment plus d'ampleur, un argument
vivant des forces divines qui sont en l'homme, un monument élevé à la
puissance de la volonté.
On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure où nous
sommes arrivés, tout ce qui n'était pas le royaume de
Dieu avait absolument disparu. Il était, si on peut le dire,
totalement hors de la nature : la famille, l'amitié, la patrie,
n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il avait fait dès
lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tenté de croire
que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume, il
conçut de propos délibéré le dessein de
se faire tuer [20]. D'autres fois (quoiqu'une
telle pensée n'ait été érigée en
dogme que plus tard), la mort se présente à lui comme
un sacrifice, destiné à apaiser son Père et à sauver
les hommes [21].
Un goût singulier de persécution et de supplices [22] le pénétrait.
Son sang lui paraissait comme l'eau d'un second baptême dont
il devait être baigné, et il semblait possédé d'une
hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui
seul pouvait étancher sa soif [23].
La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments surprenante.
Il ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait
soulever dans le monde. «Vous croyez peut-être, disait-il
avec hardiesse et beauté, que je suis venu apporter la paix
sur la terre ; non, je suis venu y jeter le glaive. Dans une maison
de cinq personnes, trois seront contre deux, et deux contre trois.
Je suis venu mettre la division entre le fils et le père, entre
la fille et la mère, entre la bru et la belle-mère.
Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison [24].»—«Je
suis venu porter le feu sur la terre ; tant mieux si elle brûle
déjà [25] !»—«On
vous chassera des synagogues, disait-il encore, et l'heure viendra
où, en vous tuant, on croira rendre un culte à Dieu [26]. Si le monde vous hait,
sachez qu'il m'a haï avant vous. Souvenez-vous de la parole que
je vous ai dite : Le serviteur n'est pas plus grand que son maître.
S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront [27].»
Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme,
commandé par les nécessités d'une prédication
de plus en plus exaltée, Jésus n'était plus libre ;
il appartenait à son rôle et en un sens à l'humanité.
Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme
des angoisses et des agitations intérieures [28].
La grande vision du royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant
ses yeux, lui donnait le vertige. Ses disciples par moments le crurent
fou [29]. Ses ennemis le déclarèrent
possédé [30]. Son tempérament,
excessivement passionné, le portait a chaque instant hors des
bornes de la nature humaine. Son œuvre n'étant pas une œuvre
de raison, et se jouant de toutes les classifications de l'esprit
humain, ce qu'il exigeait le plus impérieusement, c'était
la «foi [31].» Ce mot était
celui qui se répétait le plus souvent dans le petit
cénacle. C'est le mot de tous les mouvements populaires. Il
est clair qu'aucun de ces mouvements ne se ferait, s'il fallait que
celui qui les excite gagnât l'un après l'autre ses disciples
par de bonnes preuves, logiquement déduites. La réflexion
n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution
française, par exemple, eussent dû être préalablement
convaincus par des méditations suffisamment longues, tous fussent
arrivés à la vieillesse sans rien faire. Jésus,
de même, visait moins à la conviction régulière
qu'à l'entraînement. Pressant, impératif, il ne
souffrait aucune opposition : il faut se convertir, il attend. Sa douceur
naturelle semblait l'avoir abandonné ; il était quelquefois
rude et bizarre [32]. Ses disciples par moments
ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce
de sentiment de crainte [33]. Quelquefois sa mauvaise
humeur contre toute résistance l'entraînait jusqu'à des
actes inexplicables et en apparence absurdes [34].
Ce n'est pas que sa vertu baissât ; mais sa lutte au nom de l'idéal contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à convertir les hommes, s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient à leur niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques mois ; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans issue, et, en le délivrant d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais impeccable dans sa céleste sérénité.
NOTES
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la Bible en français & en hébreu, grec, latin