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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre XXIII Dernière semaine de Jésus |
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Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernière
fois la ville incrédule. Les espérances de son entourage étaient
de plus en plus exaltées. Tous croyaient, en montant à Jérusalem,
que le royaume de Dieu allait s'y manifester [1]. L'impiété des hommes étant à son
comble, c'était un grand signe que la consommation était
proche. La persuasion à cet égard était telle
que l'on se disputait déjà la préséance
dans le royaume [2]. Ce fut, dit-on, le moment que Salomé choisit
pour demander en faveur de ses fils les deux sièges à droite
et à gauche du Fils de l'homme [3]. Le maître, au contraire, était obsédé de
graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis
un ressentiment sombre ; il racontait la parabole d'un homme noble,
qui partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés ;
mais à peine est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus
de lui. Le roi revient, ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont
pas voulu qu'il règne sur eux, et les fait mettre tous à mort [4]. D'autres fois, il détruisait de front les
illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les routes pierreuses
du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait
le groupe de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant
un sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, à diverses
reprises, il leur avait parlé de ses souffrances futures, et
ils l'avaient écouté à contre-cœur [5]. Jésus prit enfin
la parole, et, ne leur cachant plus ses pressentiments, il les entretint
de sa fin prochaine [6]. Ce fut une grande tristesse
dans toute la troupe. Les disciples s'attendaient à voir apparaître
bientôt le signe dans les nues. Le cri inaugural du royaume
de Dieu : «Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur [7]» retentissait déjà dans
la troupe en accents joyeux. Cette sanglante perspective les troubla.
A chaque pas, de la route fatale, le royaume de Dieu s'approchait
ou s'éloignait dans le mirage de leurs rêves. Pour lui,
il se confirmait dans la pensée qu'il allait mourir, mais que
sa mort sauverait le monde [8]. Le malentendu entre lui et ses disciples devenait à chaque
instant plus profond. L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs
jours avant la Pâque, afin de s'y préparer. Jésus
arriva après les autres, et un moment ses ennemis se crurent
frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir [9]. Le sixième jour
avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars [10]), il atteignit enfin
Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la maison
de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui
fit un grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux [11] un dîner où se
réunirent beaucoup de personnes, attirées par le désir
de le voir, et aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses
depuis quelques jours. Lazare était assis à table et
semblait attirer les regards. Marthe servait, selon sa coutume [12]. Il semble qu'on cherchât par un redoublement
de respects extérieurs à vaincre la froideur du public
et à marquer fortement la haute dignité de l'hôte
qu'on recevait. Marie, pour donner au festin un plus grand air de
fête, entra pendant le dîner, portant un vase de parfum
qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle cassa
ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à briser
la vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger
de distinction [13]. Enfin, poussant les
témoignages de son culte à des excès jusque-là inconnus,
elle se prosterna et essuya avec ses longs cheveux les pieds de son
maître [14]. Toute la maison fut remplie de la bonne odeur du
parfum, à la grande joie de tous, excepté de l'avare
Juda de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de
la communauté, c'était là une vraie prodigalité.
Le trésorier avide calcula de suite combien le parfum aurait
pu être vendu et ce qu'il eût rapporté à la
caisse des pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre
quelque chose au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il
aimait les honneurs ; car les honneurs servaient à son but et établissaient
son titre de fils de David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il
répondit assez vivement : «Vous aurez toujours des pauvres
avec vous ; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours.» Et s'exaltant,
il promit l'immortalité à la femme qui, en ce moment
critique, lui donnait un gage d'amour [15]. Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à Jérusalem [16]. Quand, au détour
de la route, sur le sommet du mont des Oliviers, il vit la cité se
dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur elle, et lui adressa
un dernier appel [17]. Au bas de la montagne, à quelques pas de
la porte, en entrant dans la zone voisine du mur oriental de la ville,
qu'on appelait Bethphagé, sans doute à cause
des figuiers dont elle était plantée [18], il eut encore un moment
de satisfaction humaine [19]. Le bruit de son arrivée
s'était répandu. Les Galiléens qui étaient
venus à la fête en conçurent beaucoup de joie
et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse,
suivie, selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent
leurs plus beaux habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre
monture, et le firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient
leurs vêtements sur la route et la jonchaient de rameaux verts.
La foule qui le précédait et le suivait, en portant
des palmes, criait : «Hosanna au fils de David ! béni soit
celui qui vient au nom du Seigneur !» Quelques personnes même
lui donnaient le titre de roi d'Israël [20]. «Rabbi, fais-les
taire» lui dirent les pharisiens.—«S'ils se taisent,
les pierres crieront» répondit Jésus, et il entra
dans la ville. Les Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine,
demandaient qui il était : «C'est Jésus, le prophète
de Nazareth en Galilée» leur répondait-on. Jérusalem était
une ville d'environ 50,000 âmes [21]. Un petit événement,
comme l'entrée d'un étranger quelque peu célèbre,
ou l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du
peuple aux avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances
ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps
des fêtes, la confusion était extrême [22]. Jérusalem, ces jours-là, appartenait
aux étrangers. Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion
paraît avoir été la plus vive. Des prosélytes
parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent
piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus.
Ils s'adressèrent à ses disciples [23] ; on ne sait pas bien
ce qui résulta de cette entrevue. Pour Jésus, selon
sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village de Béthanie [24]. Les trois jours suivants
(lundi, mardi, mercredi), il descendit pareillement à Jérusalem ;
après le coucher du soleil, il remontait soit à Béthanie,
soit aux fermes du flanc occidental du mont des Oliviers, où il
avait beaucoup d'amis [25]. Une grande tristesse paraît, en ces dernières journées,
avoir rempli l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus.
Tous les récits sont d'accord pour lui prêter avant son
arrestation un moment d'hésitation et de trouble, une sorte
d'agonie anticipée. Selon les uns, il se serait tout à coup écrié : «Mon âme
est troublée. O Père, sauve-moi de cette heure [26].» On croyait qu'une
voix du ciel à ce moment se fit entendre ; d'autres disaient
qu'un ange vint le consoler [27]. Selon une version très répandue,
le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsémani. Jésus,
disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples
endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils Zébédée.
Alors il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la
mort ; une angoisse terrible pesa sur lui ; mais la résignation à la
volonté divine l'emporta [28]. Cette scène,
par suite de l'art instinctif qui a présidé à la
rédaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obéir
dans l'agencement du récit à des raisons de convenance
ou d'effet, a été placée à la dernière
nuit de Jésus, et au moment de son arrestation. Si cette version était
la vraie, on ne comprendrait guère que Jean, qui aurait été le
témoin intime d'un épisode si émouvant, n'en
parlât pas dans le récit très circonstancié qu'il
fait de la soirée du jeudi [29]. Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant
ses derniers jours, le poids énorme de la mission qu'il avait
acceptée pesa cruellement sur Jésus. La nature humaine
se réveilla un moment. Il se prit peut-être à douter
de son œuvre. La terreur, l'hésitation s'emparèrent
de lui et le jetèrent dans une défaillance pire que
la mort. L'homme qui a sacrifié à une grande idée
son repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve
toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se présente à lui
pour la première fois et cherche à lui persuader que
tout est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs
que conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments
les percent comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se
rappela-t-il les claires fontaines de la Galilée, où il
aurait pu se rafraîchir ; la vigne et le figuier sous lesquels
il avait pu s'asseoir ; les jeunes filles qui auraient peut-être
consenti à l'aimer ? Maudit-il son âpre destinée,
qui lui avait interdit les joies concédées à tous
les autres ? Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa
grandeur, pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan
de Nazareth ? On l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs
restèrent évidemment lettre close pour ses disciples.
Ils n'y comprirent rien, et suppléèrent par de naïves
conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande âme
de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine
reprit bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la
mort ; il ne le voulut pas. L'amour de son œuvre l'emporta. Il
accepta de boire le calice jusqu'à la lie. Désormais,
en effet, Jésus se retrouve tout entier et sans nuage. Les
subtilités du polémiste, la crédulité du
thaumaturge et de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que
le héros incomparable de la Passion, le fondateur des droits
de la conscience libre, le modèle accompli que toutes les âmes
souffrantes méditeront pour se fortifier et se consoler. Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant
aux portes de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie,
acheva d'exaspérer les pharisiens et l'aristocratie du temple.
Un nouveau conseil eut lieu le mercredi (12 de nisan), chez Joseph
Kaïapha [30]. L'arrestation immédiate
de Jésus fut résolue. Un grand sentiment d'ordre et
de police conservatrice présida à toutes les mesures.
Il s'agissait d'éviter une esclandre. Comme la fête de
Pâque, qui commençait cette année le vendredi
soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, on résolut
de devancer ces jours-là. Jésus était populaire [31] ; on craignait une émeute. L'arrestation fut
donc fixée au lendemain jeudi. On résolut aussi de ne
pas s'emparer de lui dans le temple, où il venait tous les
jours [32], mais d'épier
ses habitudes, pour le saisir dans quelque endroit secret. Les agents
des prêtres sondèrent les disciples, espérant
obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur simplicité.
Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth.
Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit
son maître, donna toutes les indications nécessaires,
et se chargea même (quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine
croyable) de conduire la brigade qui devait opérer l'arrestation.
Le souvenir d'horreur que la sottise ou la méchanceté de
cet homme laissa dans la tradition chrétienne a dû introduire
ici quelque exagération. Juda jusque-là avait été un
disciple comme un autre ; il avait même le titre d'apôtre ;
il avait fait des miracles et chassé les démons. La
légende, qui ne veut que des couleurs tranchées, n'a
pu admettre dans le cénacle que onze saints et un réprouvé.
La réalité ne procède point par catégories
si absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au
crime dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier
qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre
par la mort du chef, eût échangé les profits de
son emploi [33] contre une très petite
somme d'argent [34]. Juda avait-il été blessé dans
son amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner
de Béthanie ? Cela ne suffit pas encore. Jean voudrait en faire
un voleur, un incrédule depuis le commencement [35], ce qui n'a aucune vraisemblance.
On aime mieux croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque
dissension intestine. La haine particulière que Jean témoigne
contre Juda [36] confirme cette hypothèse.
D'un cœur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans s'en
apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers
fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre
les intérêts de la caisse au-dessus de l'œuvre même à laquelle
elle était destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre.
Le murmure qui lui échappe à Béthanie semble
supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait
trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine économie
avait causé dans la petite société bien d'autres
froissements. Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à l'arrestation
de son maître, nous croyons donc que les malédictions
dont on le charge ont quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être
dans son fait plus de maladresse que de perversité. La conscience
morale de l'homme du peuple est vive et juste, mais instable et inconséquente.
Elle ne sait pas résister à un entraînement momentané.
Les sociétés secrètes du parti républicain
cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de sincérité,
et cependant les dénonciateurs y étaient fort nombreux.
Un léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un
traître. Mais si la folle envie de quelques pièces d'argent
fit tourner la tête au pauvre Juda, il ne semble pas qu'il eût
complètement perdu le sentiment moral, puisque, voyant les
conséquences de sa faute, il se repentit [37], et, dit-on, se donna
la mort. Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a compté plus
que des siècles entiers dans l'histoire de l'humanité.
Nous sommes arrivés au jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était
le lendemain soir que commençait la fête de Pâque,
par le festin où l'on mangeait l'agneau. La fête se continuait
les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les pains azymes.
Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un caractère
particulier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés
des préparatifs pour la fête [38]. Quant à Jésus, on est porté à croire
qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort
qui l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas.
Ce n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on
l'a supposé plus tard, en commettant une erreur d'un jour [39] ; mais pour l'Église primitive, le souper
du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de l'alliance nouvelle.
Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une foule
de traits touchants que chacun gardait du maître furent accumulés
sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chrétienne
et le point de départ des plus fécondes institutions. Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le cœur de Jésus était
rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait débordé à ce
moment [40]. Son âme sereine
et forte se trouvait légère sous le poids des sombres
préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour
chacun de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent
l'objet de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins
qui l'assure) était couché sur le divan, à côté de
Jésus, et sa tête reposait sur la poitrine du maître.
Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le cœur de Jésus
faillit lui échapper : «En vérité, dit-il,
je vous le dis, un de vous me trahira [41].» Ce fut pour ces hommes naïfs un moment
d'angoisse ; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun
s'interrogea. Juda était présent ; peut-être Jésus,
qui avait depuis quelque temps des raisons de se défier de
lui, chercha-t-il par ce mot à tirer de ses regards ou de son
maintien embarrassé l'aveu de sa faute. Mais le disciple infidèle
ne perdit pas contenance ; il osa même, dit-on, demander comme
les autres : «Serait-ce moi, rabbi ?» Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était à la
torture. Il fit signe à Jean de tâcher de savoir de qui
le maître parlait. Jean, qui pouvait converser avec Jésus
sans être entendu, lui demanda le mot de cette énigme.
Jésus n'ayant que des soupçons ne voulut prononcer aucun
nom ; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à qui
il allait offrir du pain trempé. En même temps, il trempa
le pain et l'offrit à Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance
du fait. Jésus adressa à Juda quelques paroles qui renfermaient
un sanglant reproche, mais ne furent pas comprises des assistants.
On crut que Jésus lui donnait des ordres pour la fête
du lendemain, et il sortit [42]. Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les
appréhensions dont le maître fit la confidence à ses
disciples, qui ne comprirent qu'à demi, il ne s'y passa rien
d'extraordinaire. Mais après la mort de Jésus, on attacha à cette
soirée un sens singulièrement solennel, et l'imagination
des croyants y répandit une teinte de suave mysticité.
Ce qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont
ses derniers temps. Par une illusion inévitable, on prête
aux entretiens qu'on a eus alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris
que par la mort ; on rapproche en quelques heures les souvenirs de
plusieurs années. La plupart des disciples ne virent plus leur
maître après le souper dont nous venons de parler. Ce
fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans beaucoup d'autres,
Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du
pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu
le jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint
naturellement que l'institution eucharistique se fit à ce moment
suprême. Partant de l'hypothèse que Jésus savait
d'avance avec précision le moment de sa mort, les disciples
devaient être amenés à supposer qu'il réserva
pour ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme,
d'ailleurs, une des idées fondamentales des premiers chrétiens était
que la mort de Jésus avait été un sacrifice,
remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la «Cène» qu'on
supposait s'être passée une fois pour toutes la veille
de la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif
de la nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut
de tous [43]. Le pain et le vin, mis
en rapport avec la mort elle-même, furent ainsi l'image du Testament
nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances, la
commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avénement [44]. De très bonne heure, ce mystère se fixa en un petit
récit sacramentel, que nous possédons sous quatre formes [45] très analogues entre elles. Jean, si préoccupé des
idées eucharistiques [46], qui raconte le dernier
repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de circonstances
et tant de discours [47] ; Jean qui, seul parmi les narrateurs évangéliques,
a ici la valeur d'un témoin oculaire, ne connaît pas
ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas l'institution
de l'Eucharistie comme une particularité de la Cène.
Pour lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds.
Il est probable que dans certaines familles chrétiennes primitives,
ce dernier rite obtint une importance qu'il perdit depuis [48]. Sans doute Jésus, dans quelques circonstances,
l'avait pratiqué pour donner à ses disciples une leçon
d'humilité fraternelle. On le rapporta à la veille de
sa mort, par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour
de la Cène toutes les grandes recommandations morales et rituelles
de Jésus. Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de déférence
mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des dernières
heures de Jésus [49]. C'est toujours l'unité de son Église,
constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des
symboles et des discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce
moment sacré : «Je vous donne un commandement nouveau,
disait-il : c'est de vous aimer les uns les autres comme je vous ai
aimés. Le signe auquel on connaîtra que vous êtes
mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle plus
des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence
de son maître ; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous
ai communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce
que je vous ordonne, c'est de vous aimer les uns les autres [50].» A ce dernier moment, quelques rivalités,
quelques luttes de préséance se produisirent encore [51]. Jésus fit remarquer
que si lui, le maître, avait été au milieu de
ses disciples comme leur serviteur, à plus forte raison devaient-ils
se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en buvant le
vin, il aurait dit : «Je ne goûterai plus de ce fruit de
la vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans
le royaume de mon Père [52].» Selon d'autres,
il leur aurait promis bientôt un festin céleste, où ils
seraient assis sur des trônes à ses côtés [53]. Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments
de Jésus gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un
grave danger menaçait le maître et qu'on touchait à une
crise. Un moment Jésus songea à quelques précautions
et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie. «C'est
assez» dit-il [54]. Il ne donna aucune suite à cette idée ;
il vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la
force armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas,
plein de cœur et se croyant sûr de lui-même, jura
qu'il irait avec lui en prison et à la mort. Jésus,
avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes. Selon une
tradition, qui remontait probablement à Pierre lui-même,
Jésus l'assigna au chant du coq [55]. Tous, comme Céphas, jurèrent qu'ils
ne faibliraient pas. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Luc, XIX, 11. [2] Luc, XXII, 24 et suiv. [3] Matth., XX, 20 et suiv. ; Marc, X, 35 et suiv. [4] Luc, XIX, 12-27. [5] Matth., XVI, 21 et suiv. ; Marc, VIII, 31 et suiv. [6] Matth., XX, 17 et suiv. ; Marc, X, 31 et suiv. ; Luc, XVIII, 31 et suiv. [7] Matth., XXIII, 39 ; Luc, XIII, 35. [8] Matth., XX, 28. [9] Jean, XI, 56. [10] La pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan répondait à la journée du samedi, 21 mars. [11] Matth., XXVI, 6 ; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44. [12] Il est très ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est attachée par un lien d'affection ou de domesticité aille vous servir quand vous mangez chez autrui. [13] J'ai vu cet usage se pratiquer encore à Sour. [14] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient point, comme chez nous, cachés sous la table, mais étendus à la hauteur du corps sur le divan ou triclinium. [15] Matth., XXIV, 6 et suiv. ; Marc, XIV, 3 et suiv. ; Jean, XI, 2 ; XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv. [16] Jean, XII, 12. [17] Luc, XIX, 41 et suiv. [18] Mischna, Menachoth, XI, 2 ; Talm. de Bab., Sanhédrin, 14 b ; Pesachim, 63 b, 91 a ; Sota, 45 a ; Baba metsia, 85 a. Il résulte de ces passages que Bethphagé était une sorte de pomoerium, qui s'étendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait lui-même son mur de clôture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1, Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphagé fût un village, comme l'ont supposé Eusèbe et S. Jérôme. [19] Matth., XXI, 1 et suiv. ; Marc, XI, 1 et suiv. ; Luc, XIX, 29 et suiv. ; Jean, XII, 12 et suiv. [20] Luc, XIX, 38 ; Jean, XII, 13. [21] Le chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans Josèphe. Contre Apion, I, 22), paraît exagéré. Cicéron parle de Jérusalem comme d'une bicoque (Ad Atticum, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque système qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson, Bibl. Res., I, 421-422 (2e édition) ; Fergusson, Topogr. of Jerus., p. 51 ; Forster, Syria and Palestine, p. 82. [22] Jos., B. J., II, XIV, 3 ; VI, IX, 3. [23] Jean, XII, 20 et suiv. [24] Matth., XXI, 17 ; Marc, XI, 11. [25] Matth., XXI, 17-18 ; Marc, XI, 11-12, 19 ; Luc, XXI, 37-38. [26] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalté de Jean et sa préoccupation exclusive du rôle divin de Jésus aient effacé du récit les circonstances de faiblesse naturelle racontées par les synoptiques. [27] Luc, XXII, 43 ; Jean, XII, 28-29. [28] Matth., XVIII, 36 et suiv. ; Marc, XIV, 32 et suiv. ; Luc, XXII, 39 et suiv. [29] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte d'affectation à relever les circonstances qui lui sont personnelles ou dont il a été le seul témoin (XIII, 23 et suiv. ; XVIII, 15 et suiv. ; XIX, 26 et suiv., 35 ; XX, 2 et suiv. ; XXI, 20 et suiv.). [30] Matth., XXVI, 1-5 ; Marc, XIV, 1-2 ; Luc, XXII, 1-2. [31] Matth., XXI, 46. [32] Matth., XXVI, 55. [33] Jean, XII, 6. [34] Jean ne parle même pas d'un salaire en argent. [35] Jean, VI, 65 ; XII, 6. [36] Jean, VI, 65, 71-72 ; XII, 6 ; XIII, 2, 27 et suiv. [37] Matth., XXVII, 3 et suiv. [38] Matth., XXVI, 4 et suiv. ; Marc, XIV, 42 ; Luc, XXII, 7 ; Jean, XIII, 29. [39] C'est le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv. ; Marc, XIV, 42 et suiv. ; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le récit a pour cette partie une autorité prépondérante, suppose formellement que Jésus mourut le jour même où l'on mangeait l'agneau (XIII, 1-2, 29 ; XVIII, 28 ; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir Jésus «la veille de Pâque» (Talm. de Bab., Sanhédrin, 43 a, 67 a). [40] Jean, XIII, 1 et suiv. [41] Matth., XXVI, 21 et suiv. ; Marc, XIV, 18 et suiv. ; Luc, XX, 24 et suiv. ; Jean, XIII, 21 et suiv. ; XXI, 20. [42] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances du récit des synoptiques. [43] Luc, XXII., 20. [44] I Cor., XI, 26. [45] Matth., XXVI, 26-28 ; Marc, XIV, 22-24 ; Luc, XXII, 19-21 ; I Cor., XI, 23-25. [46] Ch. VI. [47] Ch. XIII-XVII. [48] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv. ; Luc, XXII, 26 et suiv. [49] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la suite du récit de la Cène ne peuvent être pris pour historiques. Ils sont pleins de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de Jésus, et qui, au contraire, rentrent très bien dans le langage habituel de Jean. Ainsi l'expression «petits enfants» au vocatif (Jean, XIII, 33) est très fréquente dans la première épître de Jean. Elle ne paraît pas avoir été familière à Jésus. [50] Jean, XIII, 33-35 ; XV, 12-17. [51] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv. [52] Matth., XXVI, 29 ; Marc, XIV, 25 ; Luc, XXII, 18. [53] Luc, XXII, 29-30. [54] Luc, XXII, 36-38. [55] Matth., XXVI, 31 et suiv. ; Marc, XIV, 29 et suiv. ; Luc, XXII, 33 et suiv. ; Jean, XIII, 36 et suiv. |
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