Jean, qui prétend l'avoir vu [6], insiste beaucoup sur ce détail. Il est évident
en effet que des doutes s'élevèrent sur la réalité de
la mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la
croix paraissaient aux personnes habituées à voir des
crucifiements tout à fait insuffisantes pour amener un tel
résultat. On citait beaucoup de cas de crucifiés qui,
détachés à temps, avaient été rappelés à la
vie par des cures énergiques [7]. Origène plus
tard se crut obligé d'invoquer le miracle pour expliquer une
fin si prompte [8]. Le même étonnement se retrouve dans
le récit de Marc [9]. A vrai dire, la meilleure garantie que possède
l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine soupçonneuse
des ennemis de Jésus. Il est douteux que les Juifs fussent
dès lors préoccupés de la crainte que Jésus
ne passât pour ressuscité ; mais en tout cas ils devaient
veiller à ce qu'il fût bien mort. Quelle qu'ait pu être à certaines époques
la négligence des anciens en tout ce qui était constatation
légale et conduite stricte des affaires, on ne peut croire
que les intéressés n'aient pas pris à cet égard
quelques précautions [10].
Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû rester
suspendu pour devenir la proie des oiseaux [11]. Selon la loi juive, enlevé le soir, il eût été déposé dans
le lieu infâme destiné à la sépulture des
suppliciés [12]. Si Jésus n'avait
eu pour disciples que ses pauvres Galiléens, timides et sans
crédit, la chose se serait passée de cette seconde manière.
Mais nous avons vu que, malgré son peu de succès à Jérusalem,
Jésus avait gagné la sympathie de quelques personnes
considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui,
sans s'avouer ses disciples, avaient pour lui un profond attachement.
Une de ces personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (Ha-ramathaïm [13]), alla le soir demander
le corps au procurateur [14]. Joseph était
un homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, à cette époque,
ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui
le réclamait [15]. Pilate, qui ignorait
la circonstance du crurifragium, s'étonna que Jésus
fût sitôt mort, et fit venir le centurion qui avait commandé l'exécution,
pour savoir ce qu'il en était. Après avoir reçu
les assurances du centurion, Pilate accorda à Joseph l'objet
de sa demande. Le corps, probablement, était déjà descendu
de la croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir.
Un autre ami secret, Nicodème [16], que déjà nous avons vu plus d'une
fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva à ce
moment. Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires à l'embaumement.
Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus selon la coutume
juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de
la myrrhe et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient
présentes [17], et sans doute accompagnaient
la scène de cris aigus et de pleurs.
Il était tard, et tout cela se fit fort à la hâte.
On n'avait pas encore choisi le lieu où on déposerait
le corps d'une manière définitive. Ce transport d'ailleurs
eût pu se prolonger jusqu'à une heure avancée
et entraîner une violation du sabbat ; or les disciples observaient
encore avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida
donc pour une sépulture provisoire [18]. Il y avait près de là, dans un jardin,
un tombeau récemment creusé dans le roc et qui n'avait
jamais servi. Il appartenait probablement à quelque affilié [19]. Les grottes funéraires,
quand elles étaient destinées à un seul cadavre,
se composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place
du corps était marquée par une auge ou couchette évidée
dans la paroi et surmontée d'un arceau [20]. Comme ces grottes étaient creusées
dans le flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied ;
la porte était fermée par une pierre très difficile à manier.
On déposa Jésus dans le caveau ; on roula la pierre à la
porte, et l'on se promit de revenir pour lui donner une sépulture
plus complète. Mais le lendemain étant un sabbat solennel,
le travail fut remis au surlendemain [21].
Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement
remarqué comment le corps était posé. Elles employèrent
les heures de la soirée qui leur restaient à faire de
nouveaux préparatifs pour l'embaumement. Le samedi, tout le
monde se reposa [22].
Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de très bonne heure au tombeau [23]. La pierre était déplacée de l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la communauté chrétienne. Le cri : «Il est ressuscité !» courut parmi les disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance facile. Que s'était-il passé ? C'est en traitant de l'histoire des apôtres que nous aurons à examiner ce point et à rechercher l'origine des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace qu'il avait laissée dans le cœur de ses disciples et de quelques amies dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et consolateur. Son corps avait-il été enlevé [24], ou bien l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore après coup l'ensemble de récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection ? C'est ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à jamais. Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala [25] joua dans cette circonstance un rôle capital [26]. Pouvoir divin de l'amour ! moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité !
NOTES
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