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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre V Premiers aphorismes de Jésus Ses idées d'un Dieu père et d'une religion pure Premiers disciples |
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Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun
rôle public. Marie resta de la sorte le chef de la famille,
et c'est ce qui explique pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer
de ses nombreux homonymes, était le plus souvent appelé «fils
de Marie [1].» Il semble que, devenue
par la mort de son mari étrangère à Nazareth,
elle se retira à Cana [2], dont elle pouvait être
originaire. Cana [3] était
une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth,
au pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis [4]. La vue, moins grandiose
qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée
de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth
et les collines de Séphoris.
Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence
en ce lieu. Là se passa probablement une partie de sa jeunesse
et eurent lieu ses premiers éclats [5]. Il exerçait le métier de son père, qui était
celui de charpentier [6].
Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse.
La coutume juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels
apprît un état. Les docteurs les plus célèbres
avaient des métiers [7] ; c'est ainsi que saint Paul,
dont l'éducation avait été si soignée, était
fabricant de tentes [8]. Jésus ne se maria
point. Toute sa puissance d'aimer se porta sur ce qu'il considérait
comme sa vocation céleste. Le sentiment extrêmement délicat
qu'on remarque en lui pour les femmes [9] ne se sépara point
du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il
traita en sœurs, comme François d'Assise et François
de Sales, les femmes qui s'éprenaient de la même œuvre
que lui ; il eut ses sainte Claire, ses Françoise de Chantal.
Seulement il est probable que celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre ;
il fut sans doute plus aimé qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive
souvent dans les natures très élevées, la tendresse
du cœur se transforma chez lui en douceur infinie, en vague poésie,
en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais d'un ordre
tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque s'expliquent
de même par la passion qui l'attachait à la gloire de
son Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes
les belles créatures qui pouvaient y servir. [10] Quelle
fut la marche de la pensée de Jésus durant cette période
obscure de sa vie ? Par quelles méditations débuta-t-il
dans la carrière prophétique ? On l'ignore, son histoire
nous étant parvenue à l'état de récits épars
et sans chronologie exacte. Mais le développement des produits
vivants est partout le même, et il n'est pas douteux que la
croissance d'une personnalité aussi puissante que celle de
Jésus n'ait obéi à des lois très rigoureuses.
Une haute notion de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme,
et qui semble avoir été de toutes pièces la création
de sa grande âme, fut en quelque sorte le principe de toute
sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux idées qui
nous sont familières et à ces discussions où s'usent
les petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de
Jésus, il faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre
l'Évangile et nous. Déisme et panthéisme sont
devenus les deux pôles de la théologie. Les chétives
discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de Descartes,
l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en
rapetissant Dieu, et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion
de tout ce qui n'est pas lui, ont étouffé au sein du
rationalisme moderne tout sentiment fécond de la divinité.
Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors
de nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec
Dieu est un «visionnaire» et comme les sciences physiques
et physiologiques nous ont montré que toute vision surnaturelle
est une illusion, le déiste un peu conséquent se trouve
dans l'impossibilité de comprendre les grandes croyances du
passé. Le panthéisme, d'un autre côté,
en supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il
se peut du Dieu vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont
le plus hautement compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint
Paul, saint François d'Assise, saint Augustin, à quelques
heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes ou panthéistes ?
Une telle question n'a pas de sens. Les preuves physiques et métaphysiques
de l'existence de Dieu les eussent laissés indifférents.
Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de cette
grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus.
Jésus n'a pas de visions ; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un
hors de lui ; Dieu est en lui ; il se sent avec Dieu, et il tire de
son cœur ce qu'il dit de son Père. Il vit au sein de Dieu
par une communication de tous les instants ; il ne le voit pas, mais
il l'entend, sans qu'il ait besoin de tonnerre et de buisson ardent
comme Moïse, de tempête révélatrice comme
Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier
comme Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour
rien. L'ivresse du soufi se proclamant identique à Dieu est
aussi tout autre chose. Jésus n'énonce pas un moment
l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en rapport
direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute conscience
de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle
de Jésus. On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant
d'une telle disposition d'âme, ne sera nullement un philosophe
spéculatif comme Çakya-Mouni. Rien n'est plus loin de
la théologie scolastique que l'Évangile. [11] Les spéculations
des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout autre
esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père,
voilà toute la théologie de Jésus. Et cela n'était
pas chez lui un principe théorique, une doctrine plus ou moins
prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux autres. Il
ne faisait à ses disciples aucun raisonnement ; [12] il n'exigeait d'eux aucun
effort d'attention. Il ne prêchait pas ses opinions, il se prêchait
lui-même. Souvent des âmes très grandes et très désintéressées
présentent, associé à beaucoup d'élévation,
ce caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes
et d'extrême susceptibilité personnelle, qui en général
est le propre des femmes. [13] Leur persuasion que Dieu
est en elles et s'occupe perpétuellement d'elles est si forte
qu'elles ne craignent nullement de s'imposer aux autres ; notre réserve,
notre respect de l'opinion d'autrui, qui est une partie de notre impuissance,
ne saurait être leur fait. Cette personnalité exaltée
n'est pas l'égoïsme ; car de tels hommes, possédés
de leur idée, donnent leur vie de grand cœur pour sceller
leur œuvre : c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il
a embrassé, poussée à sa dernière limite.
C'est l'orgueil pour ceux qui ne voient dans l'apparition nouvelle
que la fantaisie personnelle du fondateur ; c'est le doigt de Dieu
pour ceux qui voient le résultat. Le fou côtoie ici l'homme
inspiré ; seulement le fou ne réussit jamais. Il n'a
pas été donné jusqu'ici à l'égarement
d'esprit d'agir d'une façon sérieuse sur la marche de
l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du premier
coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est
probable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu
dans la relation d'un fils avec son père. Là est son
grand acte d'originalité ; en cela il n'est nullement de sa
race [14].
Ni le juif, ni le musulman n'ont compris cette délicieuse théologie
d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas ce maître fatal qui
nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui plaît,
nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre
Père. On l'entend en écoutant un souffle léger
qui crie en nous, «Père. [15]» Le
Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël
pour son peuple et le protège envers et contre tous. C'est
le Dieu de l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote
comme les Macchabées, un théocrate comme Juda le Gaulonite.
S'élevant hardiment au-dessus des préjugés de
sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu.
Le Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un
autre qu'à Dieu le nom de «maître ;» Jésus
laisse ce nom à qui veut le prendre, et réserve pour
Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la terre, pour
lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il
fonde la consolation suprême, le recours au Père que
chacun a dans le ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en
son cœur. Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel [16]» fut le terme favori
de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait
en ce monde. [17] Comme presque tous les termes
messianiques, il venait du Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre
extraordinaire, aux quatre empires profanes, destinés à crouler,
succédera un cinquième empire, qui sera celui des Saints
et qui durera éternellement. [18] Ce règne de Dieu
sur la terre prêtait naturellement aux interprétations
les plus diverses. Pour la théologie juive, le «royaume
de Dieu» n'est le plus souvent que le judaïsme lui-même,
la vraie religion, le culte monothéiste, la piété. [19] Dans
les derniers temps de sa vie, Jésus crut que ce règne
allait se réaliser matériellement par un brusque renouvellement
du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première
pensée. [20] La morale admirable qu'il
tire de la notion du Dieu père n'est pas celle d'enthousiastes
qui croient le monde près de finir et qui se préparent
par l'ascétisme à une catastrophe chimérique ;
c'est celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le
royaume de Dieu est au dedans de vous» disait-il à ceux
qui cherchaient avec subtilité des signes extérieurs. [21] La
conception réaliste de l'avènement divin n'a été qu'un
nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le
Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume
des doux et des humbles, voilà le Jésus des premiers
jours, [22] jours chastes et sans mélange
où la voix de son Père retentissait en son sein avec
un timbre plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année
peut-être, où Dieu habita vraiment sur la terre. La voix
du jeune charpentier prit tout à coup une douceur extraordinaire.
Un charme infini s'exhalait de sa personne, et ceux qui l'avaient
vu jusque-là ne le reconnaissaient plus. [23] Il n'avait pas encore de
disciples, et le groupe qui se pressait autour de lui n'était
ni une secte, ni une école ; mais on y sentait déjà un
esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux.
Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes
figures [24] qui apparaissent quelquefois
dans la race juive, faisaient autour de lui comme un cercle de fascination
auquel presque personne, au milieu de ces populations bienveillantes
et naïves, ne savait échapper. Le paradis eût été, en effet, transporté sur
la terre, si les idées du jeune maître n'eussent dépassé de
beaucoup ce niveau de médiocre bonté au delà duquel
on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La fraternité des
hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en résultent étaient
déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les rabbis du
temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis,
renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme expressive,
parfois énigmatique et bizarre. [25] Quelques-unes de ces maximes
venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient
des pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco,
de Jésus fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées
jusqu'à lui, non par suite d'études savantes, mais comme
des proverbes souvent répétés. La synagogue était
riche en maximes très heureusement exprimées, qui formaient
une sorte de littérature proverbiale courante. [26] Jésus adopta presque
tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un
esprit supérieur. [27] Enchérissant d'ordinaire
sur les devoirs tracés par la Loi et les anciens, il voulait
la perfection. Toutes les vertus d'humilité, de pardon, de
charité, d'abnégation, de dureté pour soi-même,
vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes,
si l'on veut dire par là qu'elles ont été vraiment
prêchées par le Christ, étaient en germe dans
ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de répéter
l'axiome répandu : «Ne fais pas à autrui ce que
tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même. [28]» Mais cette vieille
sagesse, encore assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il
allait aux excès : «Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui
l'autre. Si quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui
ton manteau. [29]» «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent ;
priez pour ceux qui vous persécutent. [31]» «Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé. [32] Pardonnez, et on vous pardonnera. [33] Soyez miséricordieux
comme votre Père céleste est miséricordieux. [34] Donner vaut mieux que recevoir. [35]» Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la douceur,
le goût de la paix, le complet désintéressement
du cœur, il avait peu de chose à ajouter à la doctrine
de la synagogue. [37] Mais
il y mettait un accent plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes
trouvés depuis longtemps. La morale ne se compose pas de principes
plus ou moins bien exprimés. La poésie du précepte,
qui le fait aimer, est plus que le précepte lui-même,
pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier
que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers
ne fassent dans l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne
Loi, dans le Pirké Aboth ou dans le Talmud. Ce n'est
pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le Talmud qui ont conquis et changé le
monde. Peu originale en elle-même, si l'on veut dire par là qu'on
pourrait avec des maximes plus anciennes la recomposer presque tout
entière, la morale évangélique n'en reste pas
moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience
humaine, le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait
tracé. Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair
qu'il en voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait
sans cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit. [38] Il défendait la moindre
parole dure, [39] il
interdisait le divorce [40] et
tout serment, [41] il blâmait le talion, [42] il condamnait l'usure, [43] il trouvait le désir
voluptueux aussi criminel que l'adultère. [44] Il voulait un pardon universel
des injures. [45] Le
motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était
toujours le même : «... Pour que vous soyez les fils de
votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les
bons et sur les méchants. Si vous n'aimez, ajoutait-il, que
ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous ? Les publicains
le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que
cela ? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père
céleste est parfait. [46]» Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures,
reposant toute sur les sentiments du cœur, sur l'imitation de
Dieu, [47] sur le rapport immédiat
de la conscience avec le Père céleste, étaient
la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais devant cette
hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du judaïsme,
un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des intermédiaires
entre l'homme et son Père ? Dieu ne voyant que le cœur, à quoi
bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le corps ? [48] La tradition même,
chose si sainte pour le juif, n'est rien, comparée au sentiment
pur. [49] L'hypocrisie
des pharisiens, qui en priant tournaient la tête pour voir si
on les regardait, qui faisaient leurs aumônes avec fracas, et
mettaient sur leurs habits des signes qui les faisaient reconnaître
pour personnes pieuses, toutes ces simagrées de la fausse dévotion
le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense,
disait-il ; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche
ne sache pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste
dans le secret, et alors ton Père, qui voit dans le secret,
te la rendra. [50] Et quand tu pries, n'imite
pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison debout
dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des
hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur
récompense. Pour toi, si tu veux prier, entre dans ton cabinet,
et ayant fermé la porte, prie ton Père, qui est dans
le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, t'exaucera.
Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les païens,
qui s'imaginent devoir être exaucés à force de
paroles. Dieu ton Père sait de quoi tu as besoin, avant que
tu le lui demandes. [51]» Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se
contentant de prier ou plutôt de méditer sur les montagnes
et dans les lieux solitaires, où toujours l'homme a cherché Dieu. [52] Cette
haute notion des rapports de l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes,
même après lui, devaient être capables, se résumait
en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses
disciples : [53] «Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié ;
que ton règne arrive ; que ta volonté soit faite sur
la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque
jour. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux
qui nous ont offensés. Épargne-nous les épreuves ;
délivre-nous du Méchant. [54]» Il insistait particulièrement
sur cette pensée que le Père céleste sait mieux
que nous ce qu'il nous faut, et qu'on lui fait presque injure en lui
demandant telle ou telle chose déterminée. [55] Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences
des grands principes que le judaïsme avait posés, mais
que les classes officielles de la nation tendaient de plus en plus à méconnaître.
La prière grecque et romaine fut presque toujours un verbiage
plein d'égoïsme. Jamais prêtre païen n'avait
dit au fidèle : «Si, en apportant ton offrande à l'autel,
tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton
offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier
avec ton frère ; après cela viens et fais ton offrande. [56]» Seuls dans l'antiquité,
les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie
contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que
l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos
victimes ? J'en suis rassasié ; la graisse de vos béliers
me soulève le cœur ; votre encens m'importune ; car vos
mains sont pleines de sang. Purifiez vos pensées ; cessez de
mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et venez alors. [57]» Dans les derniers
temps, quelques docteurs, Siméon le Juste, [58] Jésus, fils de Sirach, [59] Hillel, [60] touchèrent presque
le but, et déclarèrent que l'abrégé de
la Loi était la justice. Philon, dans le monde judéo-égyptien,
arrivait en même temps que Jésus à des idées
d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était
le peu de souci des pratiques légales. [61] Schemaïa
et Abtalion, plus d'une fois, se montrèrent aussi des casuistes
fort libéraux. [62] Rabbi Iohanan allait bientôt
mettre les œuvres de miséricorde au-dessus de l'étude
même de la Loi ! [63] Jésus seul, néanmoins,
dit la chose d'une manière efficace. Jamais on n'a été moins
prêtre que ne le fut Jésus, jamais plus ennemi des formes
qui étouffent la religion sous prétexte de la protéger.
Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs ;
par là, il a posé une pierre éternelle, fondement
de la vraie religion, et, si la religion est la chose essentielle
de l'humanité, par là il a mérité le rang
divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument
neuve, l'idée d'un culte fondé sur la pureté du
cœur et sur la fraternité humaine, faisait par lui son
entrée dans le monde, idée tellement élevée
que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement
ses intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement
sont capables de s'y prêter. Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque
instant des images expressives. Quelquefois une finesse remarquable,
ce que nous appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes ; d'autres
fois, leur forme vive tenait à l'heureux emploi de proverbes
populaires. «Comment peux-tu dire à ton frère :
Permets que j'ôte cette paille de ton œil, toi qui as une
poutre dans le tien ? Hypocrite ! ôté d'abord la poutre
de ton œil, et alors tu penseras à ôter la paille
de l'œil de ton frère. [64]» Ces leçons, longtemps renfermées dans le cœur
du jeune maître, groupaient déjà quelques initiés.
L'esprit du temps était aux petites églises ; c'était
le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis ayant
chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï,
Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé le
Talmud [65], apparaissaient de toutes
parts. On écrivait très peu ; les docteurs juifs de ce
temps ne faisaient pas de livres : tout se passait en conversations
et en leçons publiques, auxquelles on cherchait à donner
un tour facile à retenir [66]. Le jour où le jeune
charpentier de Nazareth commença à produire au dehors
ces maximes, pour la plupart déjà répandues,
mais qui, grâce à lui, devaient régénérer
le monde, ce ne fut donc pas un événement. C'était
un rabbi de plus (il est vrai, le plus charmant de tous), et autour
de lui quelques jeunes gens avides de l'entendre et cherchant l'inconnu.
L'inattention des hommes veut du temps pour être forcée.
Il n'y avait pas encore de chrétiens ; le vrai christianisme
cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut
plus parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera
plus rien de durable. Que dis-je ? En un sens, il le compromettra ;
car toute idée pour réussir a besoin de faire des sacrifices ;
on ne sort jamais immaculé de la lutte de la vie. Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas ; il faut le faire réussir
parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires.
Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres
de Matthieu et de Luc, il serait plus parfait et ne prêterait
pas maintenant à tant d'objections ; mais sans miracles eût-il
converti le monde ? Si Jésus fût mort au moment où nous
sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas dans
sa vie telle page qui nous blesse ; mais, plus grand aux yeux de Dieu,
il fût resté ignoré des hommes ; il serait perdu
dans la foule des grandes âmes inconnues, les meilleures de
toutes ; la vérité n'eût pas été promulguée,
et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité morale
que son Père lui avait départie. Jésus, fils
de Sirach, et Hillel avaient émis des aphorismes presque aussi élevés
que ceux de Jésus. Hillel cependant ne passera jamais pour
le vrai fondateur du christianisme. Dans la morale, comme dans l'art,
dire n'est rien, faire est tout. L'idée qui se cache sous un
tableau de Raphaël est peu de chose ; c'est le tableau seul qui
compte. De même, en morale, la vérité ne prend
quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment,
et elle n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans
le monde à l'état de fait. Des hommes d'une médiocre
moralité ont écrit de fort bonnes maximes. Des hommes
très vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait
pour continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui
qui a été puissant en paroles et en œuvres, qui
a senti le bien, et au prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce
double point de vue, est sans égal ; sa gloire reste entière
et sera toujours renouvelée. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne connaît pas Joseph ; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression «fils de Joseph.» Luc, III, 23 ; IV, 22 ; Jean, I, 45 ; IV, 42. [2] Jean, II, 1 ; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point. [3] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée avec Kana el-Djélil. On peut cependant faire valoir des arguments pour Kefr-Kenna, à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth. [4] Maintenant el-Buttauf. [5] Jean, II, 11 ; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean, XXI, 2 ; Matth., X, 4 ; Marc, III, 18. [6] Marc, VI, 3 ; Justin, Dial. cum Tryph., 88. [7] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le Forgeron.» [8] Act., XVIII, 3. [9] Voir ci-dessous, p. 151-152. [10] Luc, VII, 37 et suiv. ; Jean, IV, 7 et suiv. ; VIII, 3 et suiv. [11] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans aucun doute les Logia primitifs, ils doivent compter pour des documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie de Jésus. [12] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues. [13] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv. [14] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres points, avec celle de Jésus. De confus. ling., § 14 ; De migr. Abr., § I ; De somniis, II, § 41 ; De agric. Noë, § 12 ; De mutatione nominum, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit. [15] Saint Paul, ad Galatas, IV, 6. [16] Le mot «ciel» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme du nom de «Dieu» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25 ; Luc, XV, 18 ; XX, 4. [17] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques, des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus. [18] Dan., II, 44 ; VII, 43, 14, 22, 27. [19] Mischna, Berakoth, II, 1, 3 ; Talmud de Jérusalem, Berakoth, II, 2 ; Kidduschin, I, 2 ; Talm. de Bab., Berakoth, 15 a ; Mekilta, 42 b ; Siphra, 170 b. L'expression revient souvent dans les Midraschim. [20] Matth., VI, 33 ; XII, 28 ; XIX, 12 ; Marc, XII, 34 ; Luc, XII, 31. [21] Luc, XVII, 20-21. [22] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu, sont toutes morales. [23] Matth., XIII, 54 et suiv. ; Marc, VI, 2 et suiv. ; Jean, VI, 42. [24] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, Dial. cum Tryph., 85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu messianique (Is.., LIII, 2). [25] Les Logia de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire se fait sentir à travers les sutures. [26] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le petit livre intitulé : Pirké Aboth. [27] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est inadmissible ; un mur de séparation existait entre l'église et la synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre. [28] Matth., VII, 12 ; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de Tobie, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab., Schabbath, 31 a), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé de la Loi. [29] Matth., V, 39 et suiv. ; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, Lament., III, 30. [30] Matth., V, 29-30 ; XVIII, 9 ; Marc, IX, 46. [31] Matth., V, 44 ; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone, Schabbath, 88 b ; Joma, 23 a. [32] Matth., VII, 1 ; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone, Kethuboth, 105 b. [33] Luc, VI, 37. Comparez Lévit., XIX, 18 ; Prov., XX, 22 ; Ecclésiastique, XXVIII, 1 et suiv. [34] Luc, VI, 36 ; Siphré, 54 b (Sultzbach, 1802). [35] Parole rapportée dans les Actes, XX, 33. [36] Matth., XXIII, 12 ; Luc, XIV, 11 ; XVIII, 14. Les sentences rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux» (Comment, in Epist. ad Ephes., V, 4 ; in Ezech., XVIII ; Dial. adv. Pelag., III, 2), sont empreintes du même esprit. [37] Deutér., XXIV, XXV, XXVI, etc. ; Is., LVIII, 7 ; Prov., XIX, 17 ; Pirké Aboth, i ; Talmud de Jérusalem, Peah, I, 1 ; Talmud de Babylone, Schabbath, 63 a. [38] Matth., V, 20 et suiv. [39] Matth., V, 22. [40] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, Sanhédrin, 22 a. [41] Matth., V, 33 et suiv. [42] Matth., V, 38 et suiv. [43] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (Deutér., XV, 7-8), mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et suiv.). [44] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, Masseket Kalla (édit. Fürth, 1793), fol. 34 b. [45] Matth., V, 23 et suiv. [46] Matth., V, 45 et suiv. Comparez Lévit., xi, 44 ; XIX, 2. [47] Comparez Philon, De migr. Abr., § 23 et 24 ; De vita contemplativa, en entier. [48] Matth., XV, 11 et suiv. ; Marc, VII, 6 et suiv. [49] Marc, VII, 6 et suiv. [50] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez Ecclésiastique XVII, 18 ; XXIX, 15 ; Talm. de Bab., Chagiga, 5 a ; Baba Bathra, 9 b. [51] Matth., VI, 5-8. [52] Matth., XIV, 23 ; Luc, IV, 42 ; V, 16 ; VI, 12. [53] Matth., VI, 9 et suiv ; Luc, XI, 2 et suiv. [54] C'est-à-dire du démon. [55] Luc, XI, 5 et suiv. [56] Matth., V, 23-24. [57] Isaïe, I, 11 et suiv. Comparez ibid., LVIII entier ; Osée, VI, 6 ; Malachie, I, 40 et suiv. [58] Pirké Aboth, I, 2. [59] Ecclésiastique, XXXV, 1 et suiv. [60] Talm. de Jérus., Pesachim, VI, I ; Talm. de Bab., même traité, 66 a ; Schabbath, 34 a. [61] Quod Deus immut., § 1 et 2 ; De Abrahamo, § 22 ; Quis rerum divin. hæres, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv. ; De profugis, 7 et 8 ; Quod omnis probus liber, en entier ; De vita contemplativa, en entier. [62] Talm. de Bab., Pesachim, 67 b. [63] Talmud de Jérusalem, Peah, I, 1. [64] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, Baba Bathra, 15 b ; Erachin, 16 b. [65] Voir surtout Pirké Aboth, ch. 1. [66] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère. |
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