Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se passa probablement une partie de sa jeunesse
et eurent lieu ses premiers éclats [5].
Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier [6]. Ce n'était
pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît
un état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers [7] ; c'est ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était
fabricant de tentes [8]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation
céleste. Le sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes [9] ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il traita en sœurs, comme
François d'Assise et François de Sales, les femmes qui s'éprenaient de la même œuvre que lui ; il eut ses
sainte Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre ; il fut sans doute
plus aimé qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très élevées, la tendresse du cœur se transforma
chez lui en douceur infinie, en vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais d'un ordre tout moral, avec
des femmes d'une conduite équivoque s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son Père,
et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles créatures qui pouvaient y servir. [10] Quelle
fut la marche de la pensée de Jésus durant cette période obscure de sa vie ? Par quelles méditations débuta-t-il
dans la carrière prophétique ? On l'ignore, son histoire nous étant parvenue à l'état de récits
épars et sans chronologie exacte. Mais le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est pas douteux
que la croissance d'une personnalité aussi puissante que celle de Jésus n'ait obéi à des lois très rigoureuses.
Une haute notion de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été de toutes pièces la
création de sa grande âme, fut en quelque sorte le principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux idées
qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété
de Jésus, il faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous. Déisme et panthéisme
sont devenus les deux pôles de la théologie. Les chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit
de Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu, et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion
de tout ce qui n'est pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment fécond de la divinité.
Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu
est un «visionnaire» et comme les sciences physiques et physiologiques nous ont montré que toute vision surnaturelle est
une illusion, le déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre les grandes croyances du passé.
Le panthéisme, d'un autre côté, en supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu vivant
des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François
d'Assise, saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes ou panthéistes ? Une telle
question n'a pas de sens. Les preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés indifférents.
Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus
n'a pas de visions ; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui ; Dieu est en lui ; il se sent avec Dieu, et
il tire de son cœur ce qu'il dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous les instants ; il ne le voit
pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice
comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du soufi se proclamant identique à Dieu est aussi
tout autre chose. Jésus n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en rapport direct
avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été
celle de Jésus.
On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition d'âme, ne sera nullement un philosophe
spéculatif comme Çakya-Mouni. Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile. [11] Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout autre esprit. Dieu conçu
immédiatement comme Père, voilà toute la théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe
théorique, une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux autres. Il ne faisait à ses disciples
aucun raisonnement ; [12] il n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses opinions, il se prêchait lui-même.
Souvent des âmes très grandes et très désintéressées présentent, associé à beaucoup
d'élévation, ce caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême susceptibilité
personnelle, qui en général est le propre des femmes. [13] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent
nullement de s'imposer aux autres ; notre réserve, notre respect de l'opinion d'autrui, qui est une partie de notre impuissance,
ne saurait être leur fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme ; car de tels hommes, possédés
de leur idée, donnent leur vie de grand cœur pour sceller leur œuvre : c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a embrassé,
poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle
du fondateur ; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le fou côtoie ici l'homme inspiré ;
seulement le fou ne réussit jamais. Il n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir
d'une façon sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du premier coup à cette
haute affirmation de lui-même. Mais il est probable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation d'un
fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité ; en cela il n'est nullement de sa race [14].
Ni le juif, ni le musulman n'ont compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas ce maître
fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus
est Notre Père. On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père. [15]»
Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour son peuple et le protège envers et contre tous.
C'est le Dieu de l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un théocrate comme Juda le Gaulonite.
S'élevant hardiment au-dessus des préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le
Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre qu'à Dieu le nom de «maître ;»
Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre, et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la terre,
pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il fonde la consolation suprême, le recours au Père que
chacun a dans le ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son cœur.
Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel [16]» fut le terme favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce monde. [17] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire,
aux quatre empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui sera celui des Saints et qui
durera éternellement. [18] Ce règne de Dieu sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus diverses.
Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion,
le culte monothéiste, la piété. [19] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus crut
que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas
là sa première pensée. [20] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le
monde près de finir et qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique ; c'est celle
d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est au dedans de vous» disait-il à ceux qui cherchaient
avec subtilité des signes extérieurs. [21] La conception réaliste de l'avènement
divin n'a été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le Jésus qui a fondé le vrai
royaume de Dieu, le royaume des doux et des humbles, voilà le Jésus des premiers jours, [22] jours chastes et sans mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre
plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier
prit tout à coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là
ne le reconnaissaient plus. [23] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se pressait autour de lui n'était ni une secte, ni
une école ; mais on y sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux. Son caractère
aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures [24] qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui comme un cercle de fascination auquel
presque personne, au milieu de ces populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.
Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du jeune maître n'eussent dépassé
de beaucoup ce niveau de médiocre bonté au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La
fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en résultent étaient déduites avec
un sentiment exquis. Comme tous les rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis, renfermait sa doctrine
dans des aphorismes concis et d'une forme expressive, parfois énigmatique et bizarre. [25] Quelques-unes de ces maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des pensées
de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à
lui, non par suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La synagogue était riche
en maximes très heureusement exprimées, qui formaient une sorte de littérature proverbiale courante. [26] Jésus adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un esprit supérieur.
[27] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés par la Loi et les anciens, il voulait la perfection.
Toutes les vertus d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour soi-même, vertus qu'on
a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées
par le Christ, étaient en germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de répéter l'axiome répandu :
«Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même. [28]» Mais cette vieille sagesse, encore assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès :
«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui
ton manteau. [29]»
«Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi. [30]»
«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent. [31]»
«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé. [32] Pardonnez, et on vous pardonnera. [33] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. [34] Donner vaut mieux que recevoir. [35]»
«Celui qui s'humilie sera élevé ; celui qui s'élève sera humilié. [36]»
Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la douceur, le goût de la paix, le complet désintéressement
du cœur, il avait peu de chose à ajouter à la doctrine de la synagogue. [37] Mais il y mettait
un accent plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus
ou moins bien exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le précepte lui-même, pris
comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne
fassent dans l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le Pirké Aboth ou dans le Talmud. Ce n'est
pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même, si l'on veut dire
par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes la recomposer presque tout entière, la morale évangélique
n'en reste pas moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine, le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun
moraliste ait tracé.
Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait
sans cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit. [38] Il défendait la moindre parole dure, [39] il interdisait le divorce [40]
et tout serment, [41] il blâmait le talion, [42] il condamnait l'usure, [43] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que l'adultère. [44] Il voulait un pardon universel des injures. [45] Le motif dont il appuyait ces maximes
de haute charité était toujours le même : «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste,
qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez, ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite
avez-vous ? Les publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que cela ? Les païens le font bien.
Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. [46]»
Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures, reposant toute sur les sentiments du cœur, sur l'imitation
de Dieu, [47] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père céleste, étaient la suite de
ces principes. Jésus ne recula jamais devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du judaïsme, un
révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des intermédiaires entre l'homme et son Père ? Dieu ne voyant que le cœur,
à quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le corps ? [48] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien, comparée au sentiment pur. [49]
L'hypocrisie des pharisiens, qui en priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient leurs aumônes avec
fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées de
la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense, disait-il ; pour toi, quand tu fais
l'aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et alors ton Père,
qui voit dans le secret, te la rendra. [50] Et quand tu pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison debout dans les synagogues
et au coin des places, afin d'être vus des hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour
toi, si tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton Père, qui est dans le secret ; et ton
Père, qui voit dans le secret, t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les païens, qui s'imaginent
devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.
[51]»
Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier ou plutôt de méditer sur les montagnes
et dans les lieux solitaires, où toujours l'homme a cherché Dieu. [52] Cette haute notion des rapports
de l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être capables, se résumait en une prière,
qu'il enseignait dès lors à ses disciples : [53]
«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié ; que ton règne arrive ; que ta volonté
soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons
à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les épreuves ; délivre-nous du Méchant. [54]» Il insistait particulièrement sur cette pensée que le Père céleste sait mieux
que nous ce qu'il nous faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle chose déterminée. [55]
Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes que le judaïsme avait posés, mais que
les classes officielles de la nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et romaine fut
presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre païen n'avait dit au fidèle : «Si, en
apportant ton offrande à l'autel, tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande devant
l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton frère ; après cela viens et fais ton offrande. [56]» Seuls dans l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie contre
le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes ?
J'en suis rassasié ; la graisse de vos béliers me soulève le cœur ; votre encens m'importune ; car vos
mains sont pleines de sang. Purifiez vos pensées ; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et venez alors.
[57]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le Juste, [58] Jésus, fils de Sirach, [59] Hillel, [60] touchèrent presque le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était
la justice. Philon, dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des idées d'une
haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de souci des pratiques légales. [61]
Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois, se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux. [62] Rabbi Iohanan allait bientôt mettre les œuvres de miséricorde au-dessus de l'étude même
de la Loi ! [63] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière efficace. Jamais on n'a été
moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la protéger.
Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs ; par là, il a posé une pierre éternelle, fondement
de la vraie religion, et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a mérité le rang divin
qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve, l'idée d'un culte fondé sur la pureté du cœur et
sur la fraternité humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée que l'église
chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont
capables de s'y prêter.
Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce
que nous appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes ; d'autres fois, leur forme vive tenait à l'heureux emploi de proverbes
populaires. «Comment peux-tu dire à ton frère : Permets que j'ôte cette paille de ton œil, toi qui as une poutre
dans le tien ? Hypocrite ! ôté d'abord la poutre de ton œil, et alors tu penseras à ôter la paille de
l'œil de ton frère. [64]»
Ces leçons, longtemps renfermées dans le cœur du jeune maître, groupaient déjà quelques initiés.
L'esprit du temps était aux petites églises ; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des
rabbis ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï, Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les
maximes ont composé le Talmud [65], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très peu ; les docteurs juifs de ce temps ne faisaient
pas de livres : tout se passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait à donner un tour facile
à retenir [66]. Le jour où le jeune charpentier de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour
la plupart déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce ne
fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le plus charmant de tous), et autour de lui quelques
jeunes gens avides de l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du temps pour être forcée. Il n'y avait
pas encore de chrétiens ; le vrai christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus parfait
qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable. Que dis-je ? En un sens, il le compromettra ; car
toute idée pour réussir a besoin de faire des sacrifices ; on ne sort jamais immaculé de la lutte de la vie.
Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas ; il faut le faire réussir parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires. Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant d'objections ; mais sans miracles eût-il converti le monde ? Si Jésus fût mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas dans sa vie telle page qui nous blesse ; mais, plus grand aux yeux de Dieu, il fût resté ignoré des hommes ; il serait perdu dans la foule des grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes ; la vérité n'eût pas été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus. Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de chose ; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes maximes. Des hommes très vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui qui a été puissant en paroles et en œuvres, qui a senti le bien, et au prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue, est sans égal ; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée.
NOTES
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la Bible en français & en hébreu,
grec, latin