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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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Chapitre VII Développement des idées de Jésus sur le royaume de Dieu |
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Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par
approximation dans l'été de l'an 29, Jésus ne
quitta pas les environs de la mer Morte et du Jourdain. Le séjour
au désert de Judée était généralement
considéré comme la préparation des grandes choses,
comme une sorte de «retraite» avant les actes publics.
Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et passa quarante
jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages, pratiquant
un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça
beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans
les croyances populaires, la demeure des démons [1].
Il existe au monde peu de régions plus désolées,
plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie
que la pente rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte.
On crut que pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il
avait traversé de terribles épreuves, que Satan l'avait
effrayé de ses illusions ou bercé de séduisantes
promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa victoire étaient
venus le servir [2]. Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus
apprit l'arrestation de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons
désormais de prolonger son séjour dans un pays qui lui était à demi étranger.
Peut-être craignait-il aussi d'être enveloppé dans
les sévérités qu'on déployait à l'égard
de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu
le peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait
servir en rien au progrès de ses idées. Il regagna la
Galilée [3], sa vraie patrie, mûri
par une importante expérience et ayant puisé dans le
contact avec un grand homme, fort différent de lui, le sentiment
de sa propre originalité. En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse
qu'utile à Jésus. Elle fut un arrêt dans son développement ;
tout porte à croire qu'il avait, quand il descendit vers le
Jourdain, des idées supérieures à celles de Jean,
et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina un moment
vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité duquel
il lui aurait été difficile de se soustraire, fût
resté libre, n'eût-il pas su rejeter le joug des rites
et des pratiques extérieures, et alors sans doute il fût
resté un sectaire juif inconnu ; car le monde n'eût pas
abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait
d'une religion dégagée de toute forme extérieure
que le christianisme a séduit les âmes élevées.
Le baptiste une fois emprisonné, son école fut fort
amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement.
La seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte
des leçons de prédication et d'action populaire. Dès
ce moment, en effet, il prêche avec beaucoup plus de force et
s'impose à la foule avec autorité [4]. Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins
par l'action du baptiste que par la marche naturelle de sa propre
pensée, mûrit beaucoup ses idées sur «le
royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la «bonne
nouvelle» l'annonce que le règne de Dieu est proche [5]. Jésus ne sera plus
seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer
en quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes ;
c'est le révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler
le monde par ses bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal
qu'il a conçu. «Attendre le royaume de Dieu» sera
synonyme d'être disciple de Jésus [6]. Ce mot de «royaume
de Dieu» ou de «royaume du ciel» ainsi que nous
l'avons déjà dit [7], était depuis longtemps
familier aux Juifs. Mais Jésus lui donnait un sens moral, une
portée sociale que l'auteur même du Livre de Daniel,
dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir. Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan
est le «roi de ce monde [8]» et tout lui obéit.
Les rois tuent les prophètes. Les prêtres et les docteurs
ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de faire. Les justes sont
persécutés, et l'unique partage des bons est de pleurer.
Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses
saints [9] ; mais Dieu se réveillera
et vengera ses saints. Le jour est proche ; car l'abomination est à son
comble. Le règne du bien aura son tour. L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution
subite. Le monde semblera renversé ; l'état actuel étant
mauvais, pour se représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu
près le contraire de ce qui existe. Les premiers seront les
derniers [10]. Un ordre nouveau gouvernera
l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés
comme l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les
laisse croître ensemble ; mais l'heure de la séparation
violente arrivera [11]. Le royaume de Dieu sera
comme un grand coup de filet, qui amène du bon et du mauvais
poisson ; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse
du reste [12]. Le germe de cette grande
révolution sera d'abord méconnaissable. Il sera comme
le grain de sénevé, qui est la plus petite des semences,
mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le feuillage
duquel les oiseaux viennent se reposer [13] ; ou bien il sera comme le
levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter
tout entière [14]. Une série de paraboles,
souvent obscures, était destinée à exprimer les
surprises de cet avénement soudain, ses apparentes injustices,
son caractère inévitable et définitif [15]. Qui établira ce règne de Dieu ? Rappelons-nous que la
première pensée de Jésus, pensée tellement
profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas d'origine et tenait
aux racines mêmes de son être, fut qu'il était
le fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de
ses volontés. La réponse de Jésus à une
telle question ne pouvait donc être douteuse. La persuasion
qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière
absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel,
la terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la
mort ne sont que des instruments pour lui. Dans son accès de
volonté, héroïque, il se croit tout-puissant. Si
la terre ne se prête pas à cette transformation suprême,
la terre sera broyée, purifiée par la flamme et le souffle
de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier
sera peuplé d'anges de Dieu [16]. Une révolution radicale [17],
embrassant jusqu'à la nature elle-même, telle fut donc
la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans
doute, il avait renoncé à la politique ; l'exemple de
Juda le Gaulonite lui avait montré l'inutilité des séditions
populaires. Jamais il ne songea à se révolter contre
les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et
anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission
aux pouvoirs établis, dérisoire au fond, était
complète dans la forme. Il payait le tribut à César
pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont pas
de ce monde ; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités ?
Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne
mérite pas qu'on s'en soucie, il se réfugiait dans son
royaume idéal ; il fondait cette grande doctrine du dédain
transcendant [18],
vraie doctrine de la liberté des âmes, qui seule donne
la paix. Mais il n'avait pas dit encore : «Mon royaume n'est
pas de ce monde.» Bien des ténèbres se mêlaient à ses
vues les plus droites. Parfois des tentations étranges traversaient
son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait
proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force
de l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il
y avait en Judée et qui aboutit bientôt après à une
si terrible résistance militaire, il pouvait, dis-je, espérer
de fonder un royaume par l'audace et le nombre de ses partisans. Plusieurs
fois peut-être se posa pour lui la question suprême : Le
royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force ou par la douceur,
par la révolte ou par la patience ? Un jour, dit-on, les simples
gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi [19]. Jésus s'enfuit dans
la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle nature le préserva
de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un chef de rebelles,
un Theudas ou un Barkokeba. La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution
morale ; mais il n'en était pas encore arrivé à se
fier pour l'exécution aux anges et à la trompette finale.
C'est sur les hommes et par les hommes eux-mêmes qu'il voulait
agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre idée que la proximité du
jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour l'amélioration
de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement
moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait
sans doute dans sa pensée, et un noble sentiment, bien plus
qu'un dessein arrêté, le poussait à l'uvre
sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une manière
fort différente de celle qu'il imaginait. C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume
de l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père,
voit son uvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire
avec vérité : Voilà ce que j'ai voulu. Ce que
Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de
lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute
chose réalisée par l'humanité, c'est la doctrine
de la liberté des âmes. Déjà la Grèce
avait eu sur ce sujet de belles pensées [20]. Plusieurs stoïciens
avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais,
en général, le monde ancien s'était figuré la
liberté comme attachée à, certaines formes politiques ;
les libéraux s'étaient appelés Harmodius et Aristogiton,
Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus
dégagé de toute chaîne ; il est ici-bas un exilé ;
que lui importe le maître passager de cette terre, qui n'est
pas sa patrie ? La liberté pour lui, c'est la vérité [21].
Jésus ne savait pas assez l'histoire pour comprendre combien
une telle doctrine venait juste à son point, au moment où finissait
la liberté républicaine et où les petites constitutions
municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de
l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment
prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici
avec une merveilleuse sûreté. Par ce mot : «Rendez à César
ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» il
a créé quelque chose d'étranger à la politique,
un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force brutale.
Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir
en principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime
est de regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt
par dédain et sans discuter, c'était détruire
la république à la façon ancienne et favoriser
toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce sens, a beaucoup contribué à affaiblir
le sentiment des devoirs du citoyen et à livrer le monde au
pouvoir absolu des faits accomplis. Mais, en constituant une immense
association libre, qui, durant trois cents ans, sut se passer de politique,
le christianisme compensa amplement le tort qu'il a fait aux vertus
civiques. Le pouvoir de l'État a été borné aux
choses de la terre ; l'esprit a été affranchi, ou du
moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour
jamais. L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique
ne pardonne pas aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses
querelles de parti. Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux
questions sociales les questions politiques et professent pour celles-ci
une sorte d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute
direction exclusive est préjudiciable au bon gouvernement des
choses humaines. Mais quel progrès les partis ont-ils fait
faire à la moralité générale de notre
espèce ? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était
parti pour Rome, s'était usé à conspirer contre
Tibère, ou à regretter Germanicus, que serait devenu
le monde ? Républicain austère, patriote zélé,
il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires
de son siècle, tandis qu'en déclarant la politique insignifiante,
il a révélé au monde cette vérité que
la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur et supérieur
au citoyen. Nos principes de science positive sont blessés de la part
de rêves que renfermait le programme de Jésus. Nous savons
l'histoire de la terre ; les révolutions cosmiques du genre
de celle qu'attendait Jésus ne se produisent que par des causes
géologiques ou astronomiques, dont on n'a jamais constaté le
lien avec les choses morales. Mais, pour être juste envers les
grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés
qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique
en partant d'idées fort erronées ; Newton croyait sa
folle explication de l'Apocalypse aussi certaine que son système
du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de notre temps au-dessus
d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une Jeanne d'Arc,
d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces derniers ont
professées ? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude
de leurs idées en physique et à la connaissance plus
ou moins exacte qu'ils possèdent du vrai système du
monde ? Comprenons mieux la position de Jésus et ce qui fit
sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un
certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer
le fondateur de la foi chrétienne que comme un grand moraliste,
un bienfaiteur de l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile
que de bonnes maximes ; nous jetons un voile prudent sur l'étrange état
intellectuel où il est né. Il y a des personnes qui
regrettent aussi que la Révolution française soit sortie
plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas été faite
par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos
petits programmes de bourgeois sensés à ces mouvements
extraordinaires si fort au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer
la «morale de l'Évangile ;» supprimons dans nos
instructions religieuses la chimère qui en fut l'âme ;
mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur ou
de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de
Jésus fut bien plus profonde ; ce fut l'idée la plus
révolutionnaire qui soit jamais éclose dans un cerveau
humain ; elle doit être prise dans son ensemble, et non avec
ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui l'a rendue
efficace pour la régénération de l'humanité. Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons
aujourd'hui représenter le Christ de la conscience moderne,
le consolateur, le juge des temps nouveaux, que faisons-nous ? Ce que
fit Jésus lui-même il y a 1830 ans. Nous supposons les
conditions du monde réel tout autres qu'elles ne sont ; nous
représentons un libérateur moral brisant sans armes
les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire,
délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela
suppose le monde renversé, le climat de la Virginie et celui
du Congo modifiés, le sang et la race de millions d'hommes
changés, nos complications sociales ramenées à une
simplicité chimérique, les stratifications politiques
de l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme
de toutes choses [22]» voulue par Jésus
n'était pas plus difficile. Cette terre nouvelle, ce ciel nouveau,
cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, ce cri : «Voilà que
je refais tout à neuf [23] !» sont les traits
communs des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal
avec la triste réalité produira dans l'humanité ces
révoltes contre la froide raison que les esprits médiocres
taxent de folie, jusqu'au jour où elles triomphent et où ceux
qui les ont combattues sont les premiers à en reconnaître
la haute raison. Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine
du monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en
vue d'un état stable de l'humanité, assez analogue à celui
qui existe en effet, c'est ce qu'on n'essayera pas de nier [24].
Ce fut justement cette contradiction qui assura la fortune de son uvre.
Le millénaire seul n'aurait rien fait de durable ; le moraliste
seul n'aurait rien fait de puissant. Le millénarisme donna
l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le christianisme
réunit les deux conditions des grands succès en ce monde,
un point de départ révolutionnaire et la possibilité de
vivre. Tout ce qui est fait pour réussir doit répondre à ces
deux besoins ; car le monde veut à la fois changer et durer.
Jésus, en même temps qu'il annonçait un bouleversement
sans égal dans les choses humaines, proclamait les principes
sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents
ans. Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps
et de ceux de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme.
Jésus, à quelques égards, est un anarchiste,
car il n'a aucune idée du gouvernement civil. Ce gouvernement
lui semble purement et simplement un abus. Il en parle en termes vagues
et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune
idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi
naturel des hommes de Dieu ; il annonce à ses disciples des
démêlés avec la police, sans songer un moment
qu'il y ait là matière à rougir [25]. Mais jamais la tentative
de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre chez lui.
Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en emparer.
Il prédit à ses disciples des persécutions et
des supplices [26] ; mais pas une seule fois
la pensée d'une résistance armée ne se laisse
entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance
et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du
cur, est bien une idée propre de Jésus. Jésus
n'est pas un spiritualiste ; car tout aboutit pour lui à une
réalisation palpable ; il n'a pas la moindre notion d'une âme
séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli,
la matière n'étant pour lui que le signe de l'idée,
et le réel l'expression vivante de ce qui ne paraît pas. A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de
Dieu ? La pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais.
Ce qui est haut pour les hommes est en abomination aux yeux de Dieu [27].
Les fondateurs du royaume de Dieu seront les simples. Pas de riches,
pas de docteurs, pas de prêtres ; des femmes, des hommes du peuple,
des humbles, des petits [28]. Le grand signe du Messie,
c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres [29].» La nature idyllique
et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense révolution
sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce
qui est officiel en ce monde sera humilié, voilà son
rêve. Le monde ne le croira pas ; le monde le tuera. Mais ses
disciples ne seront pas du monde [30]. Ils seront un petit troupeau
d'humbles et de simples, qui vaincra par son humilité même.
Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse
de «chrétien» a, dans les pensées du maître,
sa pleine justification [31]. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Tobie VIII, 3 ; Luc, XI, 24. [2] Matth., IV, 1 et suiv. ; Marc, I, 12-13 ; Luc, IV, 1 et suiv. Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes analogues du Vendidad (farg. XIX) et du Lalitavistara (ch. XVII, XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive, suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements légendaires. [3] Matth., IV, 12 ; Marc, I, 14 ; Luc, IV, 14 ; Jean, IV, 3. [4] Matth., VII, 29 ; Marc, I, 22 ; Luc, IV, 32. [5] Marc, I,14-15. [6] Marc, XV, 43. [7] Voir ci-dessus, p. 78-79. [8] Jean, XII, 31 ; XIV, 30 ; XVI, 14. Comp. II Cor., IV, 4 ; Ephes., VI, 2. [9] Jean, I, 10 ; VII, 7 ; XIV, 17, 22, 27 ; XV, 18 et suiv. ; XVI, 8, 20, 33 ; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean. [10] Matth., XIX, 30 ; XX, 16 ; Marc, X, 31 ; Luc, XIII, 30. [11] Matth., XIII, 24 et suiv. [12] Matth., XIII, 47 et suiv. [13] Matth., XIII, 31 et suiv. ; Marc, IV, 31 et suiv. ; Luc, XIII, 19 et suiv. [14] Matth., XIII, 33 ; Luc, XIII, 21. [15] Matth., XIII entier ; XVIII, 23 et suiv. ; XX, 1 et suiv. ; Luc, XIII, 18 et suiv. [16] Matth., XXII, 30. [17] Απικαταστασις παντων. Act., III, 21 [18] Matth., XVII, 23-26 ; XXII, 16-22. [19] Jean, VI, 15. [20] V. Stobée, Florilegium, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv. [21] Jean, VIII, 32 et suiv. [22] Act., III, 21. [23] Apocal., XXI, 1, 2, 5. [24] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie. [25] Matth., X, 47-48 ; Luc, XII, 41. [26] Matth., V, 10 et suiv. ; X entier ; Luc, VI, 22 et suiv. ; Jean, XV, 18 et suiv. ; XVI, 2 et suiv., 20, 33 ; XVII, 14. [27] Luc, XVI, 15. [28] Matth., V, 3, 10 ; XVIII, 3 ; XIX, 14, 23-24 ; XXI, 3', ; XXII, 2 et suiv. ; Marc, X, 14-15, 23-25 ; Luc, IV, 18 et suiv. ; VI, 20 ; XVIII, 16-17, 24-25. [29] Matth., XI, 5. [30] Jean, XV, 19 ; XVII, 14, 16. [31] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était très profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui. |
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