Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable
et des disciples dévoués. C'était celle de deux
frères, tous deux fils d'un certain Jonas, qui probablement était
mort à l'époque où Jésus vint se fixer
sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon,
surnommé Céphas ou Pierre, et André.
Nés à Bethsaïde [3], ils se trouvaient établis à Capharnahum quand
Jésus commença sa vie publique. Pierre était
marié et avait des enfants ; sa belle-mère demeurait
chez lui [4]. Jésus aimait cette
maison et y demeurait habituellement [5]. André paraît
avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus
l'avait peut-être connu sur les bords du Jourdain [6].
Les deux frères continuèrent toujours, même à l'époque
où il semble qu'ils devaient être le plus occupés
de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs [7]. Jésus, qui aimait à jouer
sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des pêcheurs
d'hommes [8]. En effet, parmi tous ses
disciples, il n'en eut pas de plus fidèlement attachés.
Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée,
pêcheur aisé et patron de plusieurs barques [9], offrit à Jésus
un accueil empressé. Zébédée avait deux
fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils,
Jean, qui plus tard fut appelé à jouer un rôle
si décisif dans l'histoire du christianisme naissant. Tous
deux étaient disciples zélés. Salomé,
femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus
et l'accompagna jusqu'à la mort [10].
Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait
avec elles ces manières réservées qui rendent
possible une fort douce union d'idées entre les deux sexes.
La séparation des hommes et des femmes, qui a empêché chez
les peuples sémitiques tout développement délicat, était
sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse dans
les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou
quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours
le jeune maître et se disputaient le plaisir de l'écouter
et de le soigner tour à tour [11]. Elles apportaient dans
la secte nouvelle un élément d'enthousiasme et de merveilleux,
dont on saisit déjà l'importance. L'une d'elles, Marie
de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le
nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une
personne fort exaltée. Selon le langage du temps, elle avait été possédée
de sept démons [12],
c'est-à-dire qu'elle avait été affectée
de maladies nerveuses et en apparence inexplicables. Jésus,
par sa beauté pure et douce, calma cette organisation troublée.
La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha, et
joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre ; car
elle fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la
résurrection, ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne,
femme de Khouza, l'un des intendants d'Antipas, Susanne et d'autres
restées inconnues le suivaient sans cesse et le servaient [13].
Quelques-unes étaient riches, et mettaient par leur fortune
le jeune prophète en position de vivre sans exercer le métier
qu'il avait professé jusqu'alors [14].
Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient
pour leur maître : un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël,
fils de Tolmaï ou Ptolémée, de Cana, peut-être
disciple de la première époque [15] ;
Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon
du christianisme naissant. Il avait été publicain, et
comme tel il maniait sans doute le kalam plus facilement que les autres.
Peut-être songeait-il dès lors à écrire
ces Logia [16], qui sont la base de ce
que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi
parmi les disciples Thomas, ou Didyme [17],
qui douta quelquefois, mais qui paraît avoir été un
homme de cœur et de généreux entraînements [18] ; un Lebbée ou Taddée ;
un Simon le Zélote [19],
peut-être disciple de Juda le Gaulonite, appartenant à ce
parti des Kenaïm, dès lors existant, et qui devait
bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du
peuple juif ; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui
fit exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable
renom. C'était le seul qui ne fût pas Galiléen ;
Kerioth était une ville de l'extrême sud de la tribu
de Juda [20], à une
journée au delà d'Hébron.
Nous avons vu que la famille de Jésus était en général
peu portée vers lui [21]. Cependant Jacques et Jude,
ses cousins par Marie Cléophas, faisaient dès lors partie
des disciples, et Marie Cléophas elle-même fut du nombre
des compagnes qui le suivirent au Calvaire [22]. A cette époque,
on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement
après la mort de Jésus que Marie acquiert une grande
considération [23] et que les disciples cherchent à se
l'attacher [24].
C'est alors aussi que les membres de la famille du fondateur, sous
le titre de «frères du Seigneur», forment un groupe
influent, qui fut longtemps à la tête de l'église
de Jérusalem [25],
et qui après le sac de la ville se réfugia en Batanée [26]. Le seul fait de l'avoir
approché devenait un avantage décisif, de la même
manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et les
filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son
vivant, furent de grandes autorités.
Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences
et en quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de
Zébédée, Jacques et Jean, paraissent en avoir
fait partie en première ligne. Ils étaient pleins de
feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit «Fils
du tonnerre» à cause de leur zèle excessif, qui,
s'il eût disposé de la foudre, en eût trop souvent
fait usage [27]. Jean, surtout, paraît
avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine
familiarité. Peut-être ce disciple, qui devait plus tard écrire
ses souvenirs d'une façon où l'intérêt
personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré l'affection
de cœur que son maître lui aurait portée [28]. Ce qui est plus significatif,
c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon Barjona ou
Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son
frère, forment une sorte de comité intime que Jésus
appelle à certains moments où il se défie de
la foi et de l'intelligence des autres [29]. Il semble d'ailleurs qu'ils étaient
tous les trois associés dans leurs pêcheries [30]. L'affection de Jésus
pour Pierre était profonde. Le caractère de ce dernier,
droit, sincère, plein de premier mouvement, plaisait à Jésus,
qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons
décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître
ses doutes naïfs, ses répugnances, ses faiblesses tout
humaines [31], avec une franchise honnête
qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus
le reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime.
Quant à Jean, sa jeunesse [32], son exquise tendresse de
cœur [33] et son imagination vive [34] devaient avoir beaucoup
de charme. La personnalité de cet homme extraordinaire, qui
a imprimé un détour si vigoureux au christianisme naissant,
ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit sur
son maître cet évangile bizarre [35] qui renferme de si précieux
renseignements, mais où, selon nous, le caractère de
Jésus est faussé sur beaucoup de points. La nature de
Jean était trop puissante et trop profonde pour qu'il pût
se plier au ton impersonnel des premiers évangélistes.
Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de
Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude
fébrile d'une âme exaltée, il transforma son maître
en voulant le peindre, et parfois il laisse soupçonner (à moins
que d'autres mains n'aient altéré son œuvre) qu'une
parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la composition de cet écrit
singulier sa règle et sa loi.
Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte
naissante. Tous devaient s'appeler «frères» et
Jésus proscrivait absolument les titres de supériorité,
tels que rabbi, «maître, père» lui
seul étant maître, et Dieu seul étant père.
Le plus grand devait être le serviteur des autres [36]. Cependant Simon Barjona
se distingue, entre ses égaux, par un degré tout particulier
d'importance. Jésus demeurait chez lui et enseignait dans sa
barque [37] ;
sa maison était le centre de la prédication évangélique.
Dans le public, on le regardait comme le chef de la troupe, et c'est à lui
que les préposés aux péages s'adressent pour
faire acquitter les droits dus par la communauté [38]. Le premier, Simon avait
reconnu Jésus pour le Messie [39]. Dans un moment d'impopularité,
Jésus demandant à ses disciples : «Et vous aussi,
voulez-vous vous en aller ?» Simon répondit : «A
qui irions-nous, Seigneur ? Tu as les paroles de la vie éternelle [40].» Jésus à diverses
reprises lui déféra dans son église une certaine
primauté [41], et lui donna le surnom
syriaque de Képha (pierre), voulant signifier par là qu'il
faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice [42]. Un moment, même,
il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel» et
lui accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions
toujours ratifiées dans l'éternité [43].
Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un
peu de jalousie. La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir,
en vue de ce royaume de Dieu, où tous les disciples seraient
assis sur des trônes, à la droite et à la gauche
du maître, pour juger les douze tribus d'Israël [44]. On se demandait qui serait
alors le plus près du Fils de l'homme, figurant en quelque
sorte comme son premier ministre et son assesseur. Les deux fils de
Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés
d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé,
qui un jour prit Jésus à part et sollicita de lui les
deux places d'honneur pour ses fils [45]. Jésus écarta
la demande par son principe habituel que celui qui s'exalte sera humilié,
et que le royaume des cieux appartiendra aux petits. Cela fit quelque
bruit dans la communauté ; il y eut un grand mécontentement
contre Jacques et Jean [46].
La même rivalité semble poindre dans l'évangile
de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans cesse
qu'il a été le «disciple chéri» auquel
le maître en mourant a confié sa mère, et chercher
systématiquement à se placer près de Simon Pierre,
parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances importantes
où les évangélistes plus anciens l'avaient omis [47].
Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont
on sait quelque chose avaient commencé par être pêcheurs.
En tout cas, aucun d'eux n'appartenait à une classe sociale élevée.
Seul, Matthieu, ou Lévi, fils d'Alphée [48], avait été publicain.
Mais ceux à qui on donnait ce nom en Judée n'étaient
pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé (toujours
chevaliers romains) qu'on appelait à Rome publicani [49]. C'étaient les agents
de ces fermiers généraux, des employés de bas étage,
de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une
des plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée
en touchant le lac [50], y multipliait fort ces
sortes d'employés. Capharnahum, qui était peut-être
sur la voie, en possédait un nombreux personnel [51]. Cette profession n'est
jamais populaire ; mais chez les Juifs elle passait pour tout à fait
criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le signe
de leur vassalité ; une école, celle de Juda le Gaulonite,
soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les
douaniers étaient-ils abhorrés des zélateurs
de la loi. On ne les nommait qu'en compagnie des assassins, des voleurs
de grand chemin, des gens de vie infâme [52]. Les juifs qui acceptaient
de telles fonctions étaient excommuniés et devenaient
inhabiles à tester ; leur caisse était maudite, et les
casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent [53]. Ces pauvres gens, mis au
ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus
accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il
y avait, selon le langage du temps, «beaucoup de douaniers et
de pécheurs.» Ce fut un grand scandale [54]. Dans ces maisons mal famées,
on risquait de rencontrer de la mauvaise société. Nous
le verrons souvent ainsi, peu soucieux de choquer les préjugés
des gens bien pensants, chercher à relever les classes humiliées
par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus vifs reproches
des dévots.
Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent, qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël [55], Pierre [56], la Samaritaine [57]. Dissimulant la vraie cause de sa force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les secrets et lui ouvrait les cœurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur les montagnes avec Moïse et Élie [58] ; on croyait que, dans ses moments de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel [59].
NOTES
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Ernest Renan : biographie
la Bible en français & en hébreu, grec, latin