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Vie de Jésus par Ernest Renan |
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index |
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introduction Où l'on traite principalement des sources de cette histoire |
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Une histoire des «Origines du Christianisme» devrait embrasser
toute la période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui
s'étend depuis les premiers commencements de cette religion jusqu'au
moment où son existence devient un fait public, notoire, évident
aux yeux de tous. Une telle histoire se composerait de quatre livres.
Le premier, que je présente aujourd'hui au public, traite du fait
même qui a servi de point de départ au culte nouveau ; il
est rempli tout entier par la personne sublime du fondateur. Le second
traiterait des apôtres et de leurs disciples immédiats, ou,
pour mieux dire, des révolutions que subit la pensée religieuse
dans les deux premières générations chrétiennes.
Je l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers
amis de Jésus sont morts, et où tous les livres du Nouveau
Testament sont à peu près fixés dans la forme où
nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du christianisme
sous les Antonins. On l'y verrait se développer lentement et soutenir
une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, arrivé à
ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et
gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une
société secrète et théocratique, qui le nie
obstinément et le mine sans cesse. Ce livre contiendrait toute
l'étendue du IIe siècle. Le quatrième livre, enfin,
montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme
à partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction
des Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir
irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir
tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages
divinisés de l'Asie, prendre possession d'une société
à laquelle la philosophie et l'État purement civil ne suffisent
plus. C'est alors que les idées religieuses des races groupées
autour de la Méditerranée se modifient profondément ;
que les cultes orientaux prennent partout le dessus ; que le christianisme,
devenu une église très nombreuse, oublie totalement ses
rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec
le judaïsme et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les
luttes et le travail littéraire du IIIe siècle, lesquels
se passent déjà au grand jour, ne seraient exposés
qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus sommairement
les persécutions du commencement du IVe siècle, dernier
effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels
déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État.
Enfin, je me bornerais à pressentir le changement de politique
qui, sous Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement
religieux le plus libre et le plus spontané un culte officiel,
assujetti à l'État et persécuteur à son tour. Je ne sais si j'aurai
assez de vie et de force pour remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait
si, après avoir écrit la vie de Jésus, il m'est donné
de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres, l'état
de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la
mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la résurrection,
les premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint
Paul, la crise du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse,
la ruine de Jérusalem, la fondation des chrétientés
hébraïques de la Batanée, la rédaction des évangiles,
l'origine des grandes écoles de l'Asie Mineure, issues de Jean.
Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier
siècle. Par une singularité rare en l'histoire, nous voyons
bien mieux ce qui s'est passé dans le monde chrétien de
l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à l'an 150. Le plan suivi pour cette
histoire a empêché d'introduire dans le texte de longues
dissertations critiques sur les points controversés. Un système
continu de notes met le lecteur à même de vérifier
d'après les sources toutes les propositions du texte. Dans ces
notes, on s'est borné strictement aux citations de première
main, je veux dire à l'indication des passages originaux sur lesquels
chaque assertion ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes
peu initiées à ces sortes d'études, bien d'autres
développements eussent été nécessaires. Mais
je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. Pour ne
citer que des livres écrits en français, les personnes qui
voudront bien se procurer les ouvrages suivants :
les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents écrits [6], y trouveront expliqués une foule de points sur lesquels j'ai dû être très succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en particulier, a été faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la rédaction des évangiles [7], et que son livre ait, selon moi, le tort de se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu sur le terrain historique [8], il est indispensable, pour se rendre compte des motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré. Je crois n'avoir négligé,
en fait de témoignages anciens, aucune source d'informations. Cinq
grandes collections d'écrits, sans parler d'une foule d'autres
données éparses, nous restent sur Jésus et sur le
temps où il vécut, ce sont : 1° les évangiles
et en général les écrits du Nouveau Testament ; 2°
les compositions dites «Apocryphes de l'Ancien Testament ;»
3° les ouvrages de Philon ; 4° ceux de Josèphe ; 5° le
Talmud. Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage
de nous montrer les pensées qui fermentaient au temps de Jésus
dans les âmes occupées des grandes questions religieuses.
Philon vivait, il est vrai, dans une tout autre province du judaïsme
que Jésus ; mais, comme lui, il était très dégagé
des petitesses qui régnaient à Jérusalem ; Philon
est vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait
soixante-deux ans quand le prophète de Nazareth était au
plus haut degré de son activité, et il lui survécut
au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne
l'aient pas conduit en Galilée ! Que ne nous eût-il pas appris ! Josèphe, écrivant
surtout pour les païens, n'a pas dans son style la même sincérité.
Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur Juda le Gaulonite,
sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à présenter
ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit
sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois
le passage sur Jésus [9] authentique. Il est parfaitement dans le goût
de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus,
c'est bien comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une
main chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté
quelques mots sans lesquels il eût été presque blasphématoire
[10], a peut-être retranché ou modifié quelques
expressions [11]. Il faut se rappeler que la fortune littéraire
de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent
ses écrits comme des documents essentiels de leur histoire sacrée.
Il s'en fit, probablement au IIe siècle, une édition corrigée
selon les idées chrétiennes [12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt
de Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières
qu'il jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, Hérodiade,
Antipas, Philippe, Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que
nous touchons du doigt et que nous voyons vivre devant nous avec une frappante
réalité. Les Apocryphes de l'Ancien
Testament, surtout la partie juive des vers sibyllins et le Livre d'Hénoch,
joints au Livre de Daniel, qui est, lui aussi, un véritable apocryphe,
ont une importance capitale pour l'histoire du développement des
théories messianiques et pour l'intelligence des conceptions de
Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre d'Hénoch, en particulier,
lequel était fort lu dans l'entourage de Jésus [13], nous donne la clef de l'expression de «Fils
de l'homme» et des idées qui s'y rattachaient. L'âge
de ces différents livres, grâce aux travaux de MM. Alexandre,
Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant hors de doute. Tout le monde est
d'accord pour placer la rédaction des plus importants d'entre eux
au IIe et au Ier siècle avant Jésus-Christ. La date du Livre
de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des deux langues
dans lesquelles il est écrit ; l'usage de mots grecs ; l'annonce
claire, déterminée, datée, d'événements
qui vont jusqu'au temps d'Antiochus Épiphane ; les fausses images
qui y sont tracées de la vieille Babylonie ; la couleur générale
du livre, qui ne rappelle en rien les écrits de la captivité,
qui répond au contraire par une foule d'analogies aux croyances,
aux mœurs, au tour d'imagination de l'époque des Séleucides ;
le tour apocalyptique des visions ; la place du livre dans le canon hébreu
hors de la série des prophètes ; l'omission de Daniel dans
les panégyriques du chapitre XLIX de l'Ecclésiastique,
où son rang était comme indiqué ; bien d'autres preuves
qui ont été cent fois déduites, ne permettent pas
de douter que le Livre de Daniel ne soit le fruit de la grande exaltation
produite chez les Juifs par la persécution d'Antiochus. Ce n'est
pas dans la vieille littérature prophétique qu'il faut classer
ce livre, mais bien en tête de la littérature apocalyptique,
comme premier modèle d'un genre de composition où devaient
prendre place après lui les divers poèmes sibyllins, le
Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe,
le quatrième livre d'Esdras. Dans l'histoire des
origines chrétiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop négligé
le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des circonstances
où se produisit Jésus doit être cherchée dans
cette compilation bizarre, où tant de précieux renseignements
sont mêlés à la plus insignifiante scolastique. La
théologie chrétienne et la théologie juive ayant
suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une ne peut
bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables détails
matériels des évangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire
dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,
de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard
une foule de renseignements. Je me suis imposé de vérifier
dans l'original toutes les citations que j'ai admises, sans en excepter
une seule. La collaboration que m'a prêtée pour cette partie
de mon travail un savant israélite, M. Neubauer, très versé
dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller plus loin et
d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet
par quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques
est ici fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant
de l'an 200 à l'an 500 à peu près. Nous y avons porté
autant de discernement qu'il est possible dans l'état actuel de
ces études. Des dates si récentes exciteront quelques craintes
chez les personnes habituées à n'accorder de valeur à
un document que pour l'époque même où il a été
écrit. Mais de tels scrupules seraient ici déplacés.
L'enseignement des Juifs depuis l'époque asmonéenne jusqu'au
IIe siècle fut principalement oral. Il ne faut pas juger de ces
sortes d'états intellectuels d'après les habitudes d'un
temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes
poésies arabes ont été conservés de mémoire
pendant des siècles, et pourtant ces compositions présentent
une forme très arrêtée, très délicate.
Dans le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant
la Mischna de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres,
il y eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent
peut-être plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style
du Talmud est celui de notes de cours ; les rédacteurs ne firent
probablement que classer sous certains titres l'énorme fatras d'écritures
qui s'était accumulé dans les différentes écoles
durant des générations. Il nous reste à
parler des documents qui, se présentant comme des biographies du
fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir la première
place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la rédaction
des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce
aux beaux travaux dont cette question a été l'objet depuis
trente ans, un problème qu'on eût jugé autrefois inabordable
est arrivé à une solution qui assurément laisse place
encore à bien des incertitudes, mais qui suffit pleinement aux
besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir dans notre deuxième
livre, la composition des évangiles ayant été un
des faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient
passés dans la seconde moitié du premier siècle.
Nous ne toucherons ici qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable
à la solidité de notre récit. Laissant de côté
tout ce qui appartient au tableau des temps apostoliques, nous rechercherons
seulement dans quelle mesure les données fournies par les évangiles
peuvent être employées dans une histoire dressée selon
des principes rationnels [14] ? Que les évangiles
soient en partie légendaires, c'est ce qui est évident,
puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel ; mais il y a légende
et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie de
François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à
chaque pas. Personne, au contraire, n'accorde de créance à
la «Vie d'Apollonius de Tyane,» parce qu'elle a été
écrite longtemps après le héros et dans les conditions
d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans quelles
conditions les évangiles ont-ils été rédigés ?
Voilà donc la question capitale d'où dépend l'opinion
qu'il faut se former de leur crédibilité. On sait que chacun des
quatre évangiles porte en tête le nom d'un personnage connu
soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire évangélique
elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés
rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,»
«selon Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,»
n'impliquent pas que, dans la plus vieille opinion, ces récits
eussent été écrits d'un bout à l'autre par
Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean [15] ;
elles signifient seulement que c'étaient là les traditions
provenant de chacun de ces apôtres et se couvrant de leur autorité.
Il est clair que si ces titres sont exacts, les évangiles, sans
cesser d'être en partie légendaires, prennent une haute valeur,
puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la mort
de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires
de ses actions. Pour Luc d'abord, le
doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est une composition
régulière, fondée sur des documents antérieurs
[16]. C'est l'œuvre d'un homme qui choisit, élague,
combine. L'auteur de cet évangile est certainement le même
que celui des Actes des Apôtres [17]. Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint
Paul [18], titre qui convient parfaitement à Luc [19].
Je sais que plus d'une objection peut être opposée à
ce raisonnement ; mais une chose au moins est hors de doute, c'est que
l'auteur du troisième évangile et des Actes est un homme
de la seconde génération apostolique, et cela suffit à
notre objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être
déterminée avec beaucoup de précision par des considérations
tirées du livre lui-même. Le chapitre XXI de Luc, inséparable
du reste de l'ouvrage, a été écrit certainement après
le siège de Jérusalem, mais peu de temps après [20]. Nous sommes donc ici sur un terrain solide ; car
il s'agit d'un ouvrage écrit tout entier de la même main
et de la plus parfaite unité. Les évangiles
de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même
cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où
l'auteur disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête
de ces sortes d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile
de Luc est daté, ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi ; car
il est certain que le troisième évangile est postérieur
aux deux premiers, et offre le caractère d'une rédaction
bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à cet égard,
un témoignage capital de la première moitié du IIe
siècle. Il est de Papias, évêque d'Hiérapolis,
homme grave, homme de tradition, qui fut attentif toute sa vie à
recueillir ce qu'on pouvait savoir de la personne de Jésus [21]. Après avoir déclaré qu'en
pareille matière il préfère la tradition orale aux
livres, Papias mentionne deux écrits sur les actes et les paroles
du Christ : 1° un écrit de Marc, interprète de l'apôtre
Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre chronologique,
comprenant des récits et des discours (λεχθεντα
η πραχθεντα),
composé d'après les renseignements et les souvenirs de l'apôtre
Pierre ; 2° un recueil de sentences (λογια)
écrit en hébreu [22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme
il a pu.» Il est certain que ces deux descriptions répondent
assez bien à la physionomie générale des deux livres
appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,»
«Évangile selon Marc,» le premier caractérisé
par ses longs discours, le second surtout anecdotique, beaucoup plus exact
que le premier sur les petits faits, bref jusqu'à la sécheresse,
pauvre en discours, assez mal composé. Que ces deux ouvrages tels
que nous les lisons soient absolument semblables à ceux que lisait
Papias, cela n'est pas soutenable ; d'abord, parce que l'écrit de
Matthieu pour Papias se composait uniquement de discours en hébreu,
dont il circulait des traductions assez diverses, et en second lieu, parce
que l'écrit de Marc et celui de Matthieu étaient pour lui
profondément distincts, rédigés sans aucune entente,
et, ce semble, dans des langues différentes. Or, dans l'état
actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile
selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement
identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif
du premier avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif
du second avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié
le même prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est
que, ni pour Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions
tout à fait originales ; que nos deux premiers évangiles
sont déjà des arrangements, où l'on a cherché
à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun voulait,
en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait dans
son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et réciproquement.
C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva
avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile
selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent
des Logia de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans
la tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette
tradition est si loin d'avoir été épuisée
par les évangiles que les Actes des apôtres et les Pères
les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui paraissent
authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que nous
possédons. Il importe peu à
notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate analyse,
d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les Logia
originaux de Matthieu ; de l'autre, le récit primitif tel qu'il
sortit de la plume de Marc. Les Logia nous sont sans doute représentés
par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable
du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les
détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits
du premier et du deuxième évangile, ils semblent avoir pour
base un document commun dont le texte se retrouve tantôt chez l'un,
tantôt chez l'autre, et dont le deuxième évangile,
tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est qu'une reproduction peu modifiée.
En d'autres termes, le système de la vie de Jésus chez les
synoptiques repose sur deux documents originaux : 1° les discours de
Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu ; 2° le recueil
d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après
les souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux documents,
mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans
les deux premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom
d'«Évangile selon Matthieu» et d'«Évangile
selon Marc.» Ce qui est indubitable,
en tous cas, c'est que de très bonne heure on mit par écrit
les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne
heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient
pas là des textes arrêtés et fixés dogmatiquement.
Outre les évangiles qui nous sont parvenus, il y en eut une foule
d'autres prétendant représenter la tradition des témoins
oculaires [23]. On attachait peu d'importance
à ces écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient
hautement la tradition orale [24]. Comme on croyait encore le monde près
de finir, on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir ; il
s'agissait seulement de garder en son cœur l'image vive de celui
qu'on espérait bientôt revoir dans les nues. De là
le peu d'autorité dont jouissent durant cent cinquante ans les
textes évangéliques. On ne se faisait nul scrupule d'y insérer
des additions, de les combiner diversement, de les compléter les
uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre veut qu'il contienne
tout ce qui lui va au cœur. On se prêtait ces petits livrets ;
chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les mots, les
paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient [25]. La plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration
obscure et complètement populaire. Aucune rédaction n'avait
de valeur absolue. Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme
«les mémoires des apôtres [26],» avait sous les yeux un état des
documents évangéliques assez différent de celui que
nous avons ; en tous cas, il ne se donne aucun souci de les alléguer
textuellement. Les citations évangéliques, dans les écrits
pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent
le même caractère. L'esprit était tout ; la lettre
n'était rien. C'est quand la tradition s'affaiblit dans la seconde
moitié du IIe siècle que les textes portant des noms d'apôtres
prennent une autorité décisive et obtiennent force de loi. Qui ne voit le prix
de documents ainsi composés des souvenirs attendris, des récits
naïfs des deux premières générations chrétiennes,
pleines encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,
et qui semble lui avoir longtemps survécu ? Ajoutons que les évangiles
dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille chrétienne
qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail
de rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu,
paraît avoir été fait dans l'un des pays situés
au nord-est de la Palestine, tels que la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée,
où beaucoup de chrétiens se réfugièrent à
l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore
au IIe siècle des parents de Jésus [27], et où la première direction galiléenne
se conserva plus longtemps qu'ailleurs. Jusqu'à présent
nous n'avons parlé que des trois évangiles dits synoptiques.
Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte
le nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la
question moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à
l'école de Jean, et qui, s'il n'avait pas été son
auditeur, comme le veut Irénée, avait beaucoup fréquenté
ses disciples immédiats, entre autres Aristion et celui qu'on appelait
Presbyteros Joannes, Papias, qui avait recueilli avec passion les
récits oraux de cet Aristion et de Presbyteros Joannes,
ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite
par Jean. Si une telle mention se fût trouvée dans son ouvrage,
Eusèbe, qui relève chez lui tout ce qui sert à l'histoire
littéraire du siècle apostolique, en eût sans aucun
doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques tirées
de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont
pas moins fortes. Comment, à côté de renseignements
précis et qui sentent si bien le témoin oculaire, trouve-t-on
ces discours totalement différents de ceux de Matthieu ? Comment,
à côté d'un plan général de la vie de
Jésus, qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que
celui des synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un
intérêt dogmatique propre au rédacteur, des idées
fort étrangères à Jésus, et parfois des indices
qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur ? Comment enfin,
à côté des vues les plus pures, les plus justes, les
plus vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime
à voir des interpolations d'un ardent sectaire ? Est-ce bien Jean,
fils de Zébédée, le frère de Jacques (dont
il n'est pas question une seule fois dans le quatrième évangile),
qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique
abstraite, dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue ?
Tout cela est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que
le quatrième évangile ait été écrit
tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais
qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle,
de la grande école d'Asie Mineure, qui se rattachait à Jean,
qu'il nous représente une version de la vie du maître, digne
d'être prise en haute considération et souvent d'être
préférée, c'est ce qui est démontré,
et par des témoignages extérieurs et par l'examen du document
lui-même, d'une façon qui ne laisse rien à désirer. Et d'abord, personne
ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile n'existât
et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint
Justin [28], d'Athénagore [29], de Tatien [30], de Théophile
d'Antioche [31], d'Irénée [32], montrent dès lors cet Évangile
mêlé à toutes les controverses et servant de pierre
angulaire au développement du dogme. Irénée est formel ;
or, Irénée sortait de l'école de Jean, et, entre
lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre
évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système
de Valentin [33], dans le montanisme [34] et dans la querelle des quartodécimans [35], n'est pas moins décisif. L'école
de Jean est celle dont on aperçoit le mieux la suite durant le
IIe siècle ; or, cette école ne s'explique pas si l'on ne
place le quatrième évangile à son berceau même.
Ajoutons que la première épître attribuée à
saint Jean est certainement du même auteur que le quatrième
évangile [36] ; or, l'épître est reconnue comme
de Jean par Polycarpe [37], Papias [38], Irénée [39]. Mais c'est surtout la
lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire impression. L'auteur
y parle toujours comme témoin oculaire ; il veut se faire passer
pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas réellement
de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur s'avouait
à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait
de bonne foi littéraire différassent essentiellement des
nôtres, on n'a pas d'exemple dans le monde apostolique d'un faux
de ce genre. Non seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour
l'apôtre Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt
de cet apôtre. A chaque page se trahit l'intention de fortifier
son autorité, de montrer qu'il a été le préféré
de Jésus [40], que dans toutes les circonstances solennelles
(à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu la première
place. Les relations, en somme fraternelles, quoique n'excluant pas une
certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre [41], sa haine au contraire contre Judas [42],
haine antérieure peut-être à la trahison, semblent
percer ça et là. On est tenté de croire que Jean,
dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques
qui circulaient, d'une part, y remarqua diverses inexactitudes [43],
de l'autre, fut froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans
l'histoire du Christ une assez grande place ; qu'alors il commença
à dicter une foule de choses qu'il savait mieux que les autres,
avec l'intention de montrer que, dans beaucoup de cas où on ne
parlait que de Pierre, il avait figuré avec et avant lui [44]. Déjà, du vivant de Jésus,
ces légers sentiments de jalousie s'étaient trahis entre
les fils de Zébédée et les autres disciples [45]. Depuis la mort de Jacques, son frère,
Jean restait seul héritier des souvenirs intimes dont ces deux
apôtres, de l'aveu de tous, étaient dépositaires.
De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il est
le dernier survivant des témoins oculaires [46], et le plaisir qu'il prend à raconter des circonstances
que lui seul pouvait connaître. De là, tant de petits traits
de précision qui semblent comme des scolies d'un annotateur : «Il
était six heures ;» «il était nuit ;» «cet
homme s'appelait Malchus ;» «ils avaient allumé un réchaud,
car il faisait froid ;» «cette tunique était sans couture.»
De là, enfin, le désordre de la rédaction, l'irrégularité
de la marche, le décousu des premiers chapitres ; autant de traits
inexplicables dans la supposition où notre évangile ne serait
qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et qui,
au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, conformément
à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une
prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges
altérations. Une distinction capitale,
en effet, doit être faite dans l'évangile de Jean. D'une
part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de
Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques.
De l'autre, il met dans la bouche de Jésus des discours dont le
ton, le style, les allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les
Logia rapportés par les synoptiques. Sous ce second rapport,
la différence est telle qu'il faut faire son choix d'une manière
tranchée. Si Jésus parlait comme le veut Matthieu, il n'a
pu parler comme le veut Jean. Entre les deux autorités, aucun critique
n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues du ton
simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques,
l'évangile de Jean montre sans cesse les préoccupations
de l'apologiste, les arrière-pensées du sectaire, l'intention
de prouver une thèse et de convaincre des adversaires [47]. Ce n'est pas par des tirades prétentieuses,
lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral, que Jésus
a fondé son œuvre divine. Quand même Papias ne nous
apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus
dans leur langue originale, le naturel, l'ineffable vérité,
le charme sans pareil des discours synoptiques, le tour profondément
hébraïque de ces discours, les analogies qu'ils présentent
avec les sentences des docteurs juifs du même temps, leur parfaite
harmonie avec la nature de la Galilée, tous ces caractères,
si on les rapproche de la gnose obscure, de la métaphysique contournée
qui remplit les discours de Jean, parleraient assez haut. Cela ne veut
pas dire qu'il n'y ait dans les discours de Jean d'admirables éclairs ;
des traits qui viennent vraiment de Jésus [48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond
en rien au caractère de l'éloquence de Jésus telle
qu'on se la figure d'après les synoptiques. Un nouvel esprit a
soufflé ; la gnose est déjà commencée ; l'ère
galiléenne du royaume de Dieu est finie ; l'espérance de
la prochaine venue du Christ s'éloigne ; on entre dans les aridités
de la métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait.
L'esprit de Jésus n'est pas là, et si le fils de Zébédée
a vraiment tracé ces pages, il avait certes bien oublié
en les écrivant le lac de Génésareth et les charmants
entretiens qu'il avait entendus sur ses bords. Une circonstance, d'ailleurs,
qui prouve bien que les discours rapportés par le quatrième
évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des compositions
destinées à couvrir de l'autorité de Jésus
certaines doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite
harmonie avec l'état intellectuel de l'Asie Mineure au moment où
elles furent écrites. L'Asie Mineure était alors le théâtre
d'un étrange mouvement de philosophie syncrétique ; tous
les germes du gnosticisme y existaient déjà. Jean paraît
avoir bu à ces sources étrangères. Il se peut qu'après
les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de Jérusalem),
le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé
de la croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans
les nues, ait penché vers les idées qu'il trouvait autour
de lui, et dont plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines
chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à
Jésus, il ne fit que suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs
se transforment avec tout le reste ; l'idéal d'une personne que
nous avons connue change avec nous [49]. Considérant Jésus comme l'incarnation
de la vérité, Jean ne pouvait manquer de lui attribuer ce
qu'il était arrivé à prendre pour la vérité. S'il faut tout dire,
nous ajouterons que probablement Jean lui-même eut en cela peu de
part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que par lui.
On est parfois tenté de croire que des notes précieuses,
venant de l'apôtre, ont été employées par ses
disciples dans un sens fort différent de l'esprit évangélique
primitif. En effet, certaines parties du quatrième évangile
ont été ajoutées après coup ; tel est le XXIe
chapitre tout entier [50], où l'auteur semble s'être proposé
de rendre hommage à l'apôtre Pierre après sa mort
et de répondre aux objections qu'on allait tirer ou qu'on tirait
déjà de la mort de Jean lui-même (v. 21-23). Plusieurs
autres endroits portent la trace de ratures et de corrections [51]. Il est impossible, à
distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes singuliers, et sans
doute bien des surprises nous seraient réservées, s'il nous
était donné de pénétrer dans les secrets de
cette mystérieuse école d'Éphèse qui, plus
d'une fois, paraît s'être complu aux voies obscures. Mais
une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui se mettra
à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée
sur la valeur relative des évangiles, se laissant uniquement guider
par le sentiment du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à
préférer la narration de Jean à celle des synoptiques.
Les derniers mois de la vie de Jésus en particulier ne s'expliquent
que par Jean ; une foule de traits de la Passion, inintelligibles dans
les synoptiques [52], reprennent dans le
récit du quatrième évangile la vraisemblance et la
possibilité. Tout au contraire, j'ose défier qui que ce
soit de composer une vie de Jésus qui ait un sens en tenant compte
des discours que Jean prête à Jésus. Cette façon
de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle
argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces
longs raisonnements à la suite de chaque miracle, ces discours
raides et gauches, dont le ton est si souvent faux et inégal [53],
ne seraient pas soufferts par un homme de goût à côté
des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont ici, évidemment,
des pièces artificielles [54], qui nous représentent les prédications de
Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les entretiens
de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un musicien improvisant
pour son compte sur un thème donné. Le thème peut
n'être pas sans quelque authenticité ; mais dans l'exécution,
la fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le
procédé factice, la rhétorique, l'apprêt [55].
Ajoutons que le vocabulaire de Jésus ne se retrouve pas dans les
morceaux dont nous parlons. L'expression de «royaume de Dieu,»
qui était si familière au maître [56],
n'y figure qu'une seule fois [57]. En revanche, le style des discours prêtés
à Jésus par le quatrième évangile offre la
plus complète analogie avec celui des épîtres de saint
Jean ; on voit qu'en écrivant les discours, l'auteur suivait, non
ses souvenirs, mais le mouvement assez monotone de sa propre pensée.
Toute une nouvelle langue mystique s'y déploie, langue dont les
synoptiques n'ont pas la moindre idée («monde,» «vérité,»
«vie,» «lumière,» «ténèbres,
» etc.). Si Jésus avait jamais parlé dans ce style,
qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de talmudique, si j'ose
m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs en aurait-il si bien
gardé le secret ? L'histoire littéraire
offre du reste un autre exemple qui présente la plus grande analogie
avec le phénomène historique que nous venons d'exposer,
et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit
pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon,
le premier répondant par sa rédaction limpide, transparente,
impersonnelle, aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse
individualité l'auteur du quatrième évangile. Pour
exposer l'enseignement socratique, faut-il suivre les «Dialogues»
de Platon ou les «Entretiens» de Xénophon ? Aucun doute
à cet égard n'est possible ; tout le monde s'est attaché
aux «Entretiens» et non aux «Dialogues.» Platon
cependant n'apprend-il rien sur Socrate ? Serait-il d'une bonne critique,
en écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les
«Dialogues ?» Qui oserait le soutenir ? L'analogie, d'ailleurs,
n'est pas complète, et la différence est en faveur du quatrième
évangile. C'est l'auteur de cet évangile, en effet, qui
est le meilleur biographe, comme si Platon, tout en prêtant à
son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des choses
capitales que Xénophon ignorât tout à fait. Sans nous prononcer
sur la question matérielle de savoir quelle main a tracé
le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire
que les discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée,
nous admettons donc que c'est bien là «l'Évangile
selon Jean,» dans le même sens que le premier et le deuxième
évangile sont bien les Évangiles «selon Matthieu»
et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième
évangile est la vie de Jésus telle qu'on la savait dans
l'école de Jean ; c'est le récit qu'Aristion et Presbyteros
Joannes firent à Papias sans lui dire qu'il était écrit,
ou plutôt n'attachant aucune importance à cette particularité.
J'ajoute que, dans mon opinion, cette école savait mieux les circonstances
extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont les souvenirs
ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait, notamment
sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des
données que les autres ne possédaient pas. Les affiliés
de l'école traitaient Marc de biographe médiocre, et avaient
imaginé un système pour expliquer ses lacunes [58]. Certains passages de Luc, où il y a comme
un écho des traditions johanniques [59], prouvent du reste que ces traditions n'étaient
pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de tout
à fait inconnu. Ces explications seront
suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la suite du récit,
les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence
à tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus.
En somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques.
Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à
peu près des auteurs à qui on les attribue ; mais leur valeur
historique est fort diverse. Matthieu mérite évidemment
une confiance hors ligne pour les discours ; là sont les Logia,
les notes mêmes prises sur le souvenir vif et net de l'enseignement
de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux
et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,
les détache du contexte et les rend pour le critique facilement
reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de
faire avec l'histoire évangélique une composition régulière,
possède à cet égard une excellente pierre de touche.
Les vraies paroles de Jésus se décèlent pour ainsi
dire d'elles-mêmes ; dès qu'on les touche dans ce chaos de
traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer ; elles
se traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes
se placer dans le récit, où elles gardent un relief sans
pareil. Les parties narratives
groupées dans le premier évangile autour de ce noyau primitif
n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de légendes
d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième
génération chrétienne [60].
L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus précis, moins
chargé de circonstances tardivement insérées. C'est
celui des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus
original, celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments
postérieurs. Les détails matériels ont dans Marc
une netteté qu'on chercherait vainement chez les autres évangélistes.
Il aime à rapporter certains mots de Jésus en syro-chaldaïque
[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant
sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à
ce que ce témoin oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus,
qui l'avait aimé et regardé de très près,
qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre Pierre
lui-même, comme le veut Papias. Quant à, l'ouvrage
de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus faible. C'est un document
de seconde main. La narration y est plus mûrie. Les mots de Jésus
y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques sentences
sont poussées à l'excès et faussées [62]. Écrivant hors de la Palestine, et certainement
après le siége de Jérusalem [63], l'auteur indique les lieux avec moins de rigueur
que les deux autres synoptiques ; il a une fausse idée du temple,
qu'il se représente comme un oratoire, où l'on va faire
ses dévotions [64] ; il émousse
les détails pour tâcher d'amener une concordance entre les
différents récits [65] ; il adoucit les passages qui étaient devenus embarrassants
au point de vue d'une idée plus exaltée de la divinité
de Jésus [66] ; il exagère le merveilleux [67] ; il commet des erreurs de chronologie [68] ; il omet les gloses hébraïques [69],
ne cite aucune parole de Jésus en cette langue, nomme toutes les
localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui compile,
l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui travaille
sur les textes, et se permet de fortes violences pour les mettre d'accord.
Luc avait probablement sous les yeux le recueil biographique de Marc et
les Logia de Matthieu. Mais il les traite avec beaucoup de liberté ;
tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux paraboles pour en
faire une [70] ; tantôt il en décompose une pour
en faire deux [71]. Il interprète les documents selon son
sens particulier ; il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu
et de Marc. On peut dire certaines choses de ses goûts et de ses
tendances particulières : c'est un dévot très exact
[72] ; il tient à ce que Jésus
ait accompli tous les rites juifs [73] ; il est démocrate et ébionite exalté,
c'est-à-dire très opposé à la propriété
et persuadé que la revanche des pauvres va venir [74] ; il affectionne par-dessus tout les anecdotes
mettant en relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des
humbles [75] ; il modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner
ce tour [76]. Il admet dans ses premières pages des légendes
sur l'enfance de Jésus, racontées avec ces longues amplifications,
ces cantiques, ces procédés de convention qui forment le
trait essentiel des évangiles apocryphes. Enfin, il a dans le récit
des derniers temps de Jésus quelques circonstances pleines d'un
sentiment tendre et certains mots de Jésus d'une délicieuse
beauté [77], qui ne se trouvent pas
dans les récits plus authentiques, et où l'on sent le travail
de la légende. Luc les empruntait probablement à un recueil
plus récent, ou l'on visait surtout à exciter des sentiments
de piété. Une grande réserve
était naturellement commandée en présence d'un document
de cette nature. Il eût été aussi peu critique de
le négliger que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous
les yeux des originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste
qu'un biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur
à la manière de Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe
du premier siècle, un artiste divin qui, indépendamment
des renseignements qu'il a puisés aux sources plus anciennes, nous
montre le caractère du fondateur avec un bonheur de trait, une
inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas les deux autres synoptiques.
Son évangile est celui dont la lecture a le plus de charme ; car
à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute une part
d'artifice et de composition qui augmente singulièrement l'effet
du portrait, sans nuire gravement à sa vérité. En somme, on peut dire
que la rédaction synoptique a traversé trois degrés :
1° l'état documentaire original (λογιαde
Matthieu, λεχθεντα
η πραχθεντα de
Marc), premières rédactions qui n'existent plus ; 2°
l'état de simple mélange, où les documents originaux
sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie
percer aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles
actuels de Matthieu et de Marc) ; 3° l'état de combinaison ou
de rédaction voulue et réfléchie, où l'on
sent l'effort pour concilier les différentes versions (évangile
de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une
composition d'un autre ordre et tout à fait à part. On remarquera que je
n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces compositions
ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied
que les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles
amplifications, ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui
ait du prix. Au contraire, j'ai été fort attentif à
recueillir les lambeaux conservés par les Pères de l'Église
d'anciens évangiles qui existèrent autrefois parallèlement
aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme l'Évangile
selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens,
les Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers
sont surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés
en araméen comme les Logia de Matthieu, qu'ils paraissent
avoir constitué une variété de l'évangile
de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des Ébionim,
c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée
qui gardèrent l'usage du syro-chaldaïque, et qui paraissent
à quelques égards avoir continué la ligne de Jésus.
Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont arrivés,
ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique,
à la rédaction de l'évangile de Matthieu que nous
possédons. On comprend maintenant,
ce semble, le genre de valeur historique que j'attribue aux évangiles.
Ce ne sont ni des biographies à la façon de Suétone,
ni des légendes fictives a la manière de Philostrate ; ce
sont des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers
des légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore,
et autres écrits du même genre, où la vérité
historique et l'intention de présenter des modèles de vertu
se combinent à des degrés divers. L'inexactitude, qui est
un des traits de toutes les compositions populaires, s'y fait particulièrement
sentir. Supposons qu'il y a dix ou douze ans, trois ou quatre vieux soldats
de l'empire se fussent mis chacun de leur côté à écrire
la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il est clair que leurs
récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes discordances.
L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo ; l'autre écrirait sans
hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement
de Robespierre ; un troisième omettrait des expéditions de
la plus haute importance. Mais une chose résulterait certainement
avec un haut degré de vérité de ces naïfs récits,
c'est le caractère du héros, l'impression qu'il faisait
autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires vaudraient mieux
qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut dire autant des évangiles.
Uniquement attentifs à mettre en saillie l'excellence du maître,
ses miracles, son enseignement, les évangélistes montrent
une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit
même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux,
les personnes étaient regardées comme insignifiantes ; car,
autant on prêtait à la parole de Jésus un haut degré
d'inspiration, autant on était loin d'accorder cette inspiration
aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient que comme de simples
scribes et ne tenaient qu'à une seule chose : ne rien omettre de
ce qu'ils savaient [78]. Sans contredit, une
part d'idées préconçues dut se mêler à
de tels souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés
pour faire ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus.
Cette physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations.
Jésus serait un phénomène unique dans l'histoire
si, avec le rôle qu'il joua, il n'avait été bien vite
transfiguré. La légende d'Alexandre était éclose
avant que la génération de ses compagnons d'armes fût
éteinte ; celle de saint François d'Assise commença
de son vivant. Un rapide travail de métamorphose s'opéra
de même, dans les vingt ou trente années qui suivirent la
mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours absolus
d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus
parfait ; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé.
En même temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître,
on voulait le démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues
pour prouver qu'en lui les prophéties envisagées comme messianiques
avaient eu leur accomplissement. Mais ce procédé, dont il
ne faut pas nier l'importance, ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage
juif du temps ne donne une série de prophéties exactement
libellées que le Messie dût accomplir. Plusieurs des allusions
messianiques relevées par les évangélistes sont si
subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela
répondît à une doctrine généralement
admise. Tantôt l'on raisonna ainsi : «Le Messie doit faire
telle chose ; or Jésus est le Messie ; donc Jésus a fait telle
chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse : «Telle
chose est arrivée à Jésus ; or Jésus est le
Messie ; donc telle chose devait arriver au Messie [79].» Les explications trop simples sont toujours
fausses quand il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations
du sentiment populaire, qui déjouent tous les systèmes par
leur richesse et leur infinie variété. A peine est-il besoin
de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner que de l'incontestable,
il faudrait se borner aux lignes générales. Dans presque
toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien moins
légendaires que celles-ci, le détail prête à
des doutes infinis. Quand nous avons deux récits d'un même
fait, il est extrêmement rare que les deux récits soient
d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en a qu'un seul, de concevoir
bien des perplexités ? On peut dire que parmi les anecdotes, les
discours, les mots célèbres rapportés par les historiens,
il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il des sténographes
pour fixer ces paroles rapides ? Y avait-il un annaliste toujours présent
pour noter les gestes, les allures, les sentiments des acteurs ? Qu'on
essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé
tel ou tel fait contemporain ; on n'y réussira pas. Deux récits
d'un même événement faits par des témoins oculaires
diffèrent essentiellement. Faut-il pour cela renoncer à
toute la couleur des récits et se borner à l'énoncé
des faits d'ensemble ? Ce serait supprimer l'histoire. Certes, je crois
bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque mnémoniques,
aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel ; à
peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils.
J'admets volontiers que cet admirable récit de la Passion renferme
une foule d'à peu près. Ferait-on cependant l'histoire de
Jésus en omettant ces prédications qui nous rendent d'une
manière si vive la physionomie de ses discours, et en se bornant
à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à
mort par l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres ?»
Ce serait la, selon moi, un genre d'inexactitude pire que celui auquel
on s'expose en admettant les détails que nous fournissent les textes.
Ces détails ne sont pas vrais à la lettre ; mais ils sont
vrais d'une vérité supérieure ; ils sont plus vrais
que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité
rendue expressive et parlante, élevée à la hauteur
d'une idée. Je prie les personnes
qui trouveront que j'ai accordé une confiance exagérée
à des récits en grande partie légendaires, de tenir
compte de l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait
la vie d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement
certain ? Les traditions même en partie erronées renferment
une portion de vérité que l'histoire ne peut négliger.
On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir, en écrivant
la vie de Mahomet, tenu grand compte des hadith ou traditions orales
sur le prophète, et d'avoir souvent prêté textuellement
à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette
source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère
historique supérieur à celui des discours et des récits
qui composent les évangiles. Elles furent écrites de l'an
50 à l'an 140 de l'hégire. Quand on écrira l'histoire
des écoles juives aux siècles qui ont précédé
et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se
fera aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï,
à Gamaliel, les maximes que leur attribuent la Mischna et
la Gemara, bien que ces grandes compilations aient été
rédigées plusieurs centaines d'années après
les docteurs dont il s'agit. Quant aux personnes
qui croient, au contraire, que l'histoire doit consister à reproduire
sans interprétation les documents qui nous sont parvenus, je les
prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas loisible. Les quatre
principaux documents sont en flagrante contradiction l'un avec l'autre ;
Josèphe d'ailleurs les rectifie quelquefois. Il faut choisir. Prétendre
qu'un événement ne peut pas s'être passé de
deux manières à la fois, ni d'une façon impossible,
n'est pas imposer à l'histoire une philosophie a priori.
De ce qu'on possède plusieurs versions différentes d'un
même fait, de ce que la crédulité a mêlé
à toutes ces versions des circonstances fabuleuses, l'historien
ne doit pas conclure que le fait soit faux ; mais il doit en pareil cas
se tenir en garde, discuter les textes et procéder par induction.
Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce
principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits
surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire
à des légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de
la théorie ; c'est partir de l'observation même des faits.
Aucun des miracles dont les vieilles histoires sont remplies ne s'est
passé dans des conditions scientifiques. Une observation qui n'a
pas été une seule fois démentie nous apprend qu'il
n'arrive de miracles que dans les temps et les pays où l'on y croit,
devant des personnes disposées à y croire. Aucun miracle
ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de constater
le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,
ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de
grandes précautions et une longue habitude des recherches scientifiques.
De nos jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de
grossiers prestiges ou de puériles illusions ? Des faits merveilleux
attestés par des petites villes tout entières sont devenus,
grâce à une enquête plus sévère, des
faits condamnables [80]. S'il est avéré
qu'aucun miracle contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas
probable que les miracles du passé, qui se sont tous accomplis
dans des réunions populaires, nous offriraient également,
s'il nous était possible de les critiquer en détail, leur
part d'illusion ? Ce n'est donc pas au
nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom d'une constante expérience,
que nous bannissons le miracle de l'histoire. Nous ne disons pas : «Le
miracle est impossible ;» nous disons : «Il n'y a pas eu jusqu'ici
de miracle constaté.» Que demain un thaumaturge se présente
avec des garanties assez sérieuses pour être discuté ;
qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort ; que ferait-on ?
Une commission composée de physiologistes, de physiciens, de chimistes,
de personnes exercées à la critique historique, serait nommée.
Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort est bien
réelle, désignerait la salle où devrait se faire
l'expérience, réglerait tout le système de précautions
nécessaire pour ne laisser prise à aucun doute. Si, dans
de telles conditions, la résurrection s'opérait, une probabilité
presque égale à la certitude serait acquise. Cependant,
comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter,
que l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois,
et que dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile
ou de difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son
acte merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans
un autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses
seraient prouvées : la première, c'est qu'il arrive dans
le monde des faits surnaturels ; la seconde, c'est que le pouvoir de les
produire appartient ou est délégué à certaines
personnes. Mais qui ne voit que jamais miracle ne s'est passé dans
ces conditions-là ; que toujours jusqu'ici le thaumaturge a choisi
le sujet de l'expérience, choisi le milieu, choisi le public ; que
d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple lui-même qui, par suite
de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les grands événements
et les grands hommes quelque chose de divin, crée après
coup les légendes merveilleuses ? Jusqu'à nouvel ordre, nous
maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit
surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours
crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est
de l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité,
quelle part d'erreur il peut receler. Telles sont les règles
qui ont été suivies dans la composition de cet écrit.
A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de lumières,
la vue des lieux où se sont passés les événements.
La mission scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie,
que j'ai dirigée en 1860 et 1861 [81],
m'amena à résider sur les frontières de la Galilée
et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les
sens la province évangélique ; j'ai visité Jérusalem,
Hébron et la Samarie ; presque aucune localité importante
de l'histoire de Jésus ne m'a échappé. Toute cette
histoire qui, à distance, semble flotter dans les nuages d'un monde
sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité qui
m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux,
la merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec
le paysage qui lui servit de cadre furent pour moi comme une révélation.
J'eus devant les yeux un cinquième évangile, lacéré,
mais lisible encore, et désormais, à travers les récits
de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait, qu'on dirait
n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine vivre,
se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à
Ghazir, dans le Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits
rapides l'image qui m'était apparue, et il en résulta cette
histoire. Quand une cruelle épreuve vint hâter mon départ,
je n'avais plus à rédiger que quelques pages. Le livre a
été, de la sorte, composé tout entier fort près
des lieux mêmes où Jésus naquit et se développa.
Depuis mon retour, j'ai travaillé sans cesse à vérifier
et à contrôler dans le détail l'ébauche que
j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite,
avec cinq ou six volumes autour de moi. Plusieurs regretteront
peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris mon ouvrage. Quand
je conçus pour la première fois une histoire des origines
du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en effet,
une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque
aucune part. Jésus eût à peine été nommé ;
on se fût surtout attaché à montrer comment les idées
qui se sont produites sous son nom germèrent et couvrirent le monde.
Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est pas un simple jeu d'abstractions,
que les hommes y sont plus que les doctrines. Ce n'est pas une certaine
théorie sur la justification et la rédemption qui a fait
la réforme : c'est Luther, c'est Calvin. Le parsisme, l'hellénisme,
le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes les formes ; les doctrines
de la résurrection et du Verbe auraient pu se développer
durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique,
grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'œuvre de
Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus,
de saint Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du christianisme.
Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet
qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires,
lesquels ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec
ce qui les a précédés. Dans un tel effort pour
faire revivre les hautes âmes du passé, une part de divination
et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un tout organique
qui ne peut se rendre par la simple agglomération de petits faits.
Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en fasse l'unité.
La raison d'art en pareil sujet est un bon guide ; le tact exquis d'un
Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle des
créations de l'art est de former un système vivant dont
toutes les parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du
genre de celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi
à combiner les textes d'une façon qui constitue un récit
logique, vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes
de la vie, de la marche des produits organiques, de la dégradation
des nuances, doivent être à chaque instant consultées ;
car ce qu'il s'agit de retrouver ici, ce n'est pas la circonstance matérielle,
impossible à contrôler, c'est l'âme même de l'histoire ;
ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la petite certitude des minuties,
c'est la justesse du sentiment général, la vérité
de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la narration
classique doit avertir de prendre garde ; car le fait qu'il s'agit de raconter
a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit
pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement
on n'est pas arrivé à le bien voir. Supposons qu'en restaurant
la Minerve de Phidias selon les textes, on produisît un ensemble
sec, heurté, artificiel ; que faudrait-il en conclure ? Une seule
chose : c'est que les textes ont besoin de l'interprétation du goût,
qu'il faut les solliciter doucement jusqu'à ce qu'ils arrivent
à se rapprocher et à fournir un ensemble où toutes
les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors
d'avoir, trait pour trait, la statue grecque ? Non ; mais on n'en aurait
pas du moins la caricature : on aurait l'esprit général de
l'œuvre, une des façons dont elle a pu exister. Ce sentiment d'un organisme
vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour guide
dans l'agencement général du récit. La lecture des
évangiles suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique
ayant dans l'esprit un plan très juste de la vie de Jésus,
n'ont pas été guidés par des données chronologiques
bien rigoureuses ; Papias, d'ailleurs, nous l'apprend expressément
[82]. Les expressions : «En ce temps-là...
après cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de
simples transitions destinées à rattacher les uns aux autres
les différents récits. Laisser tous les renseignements fournis
par les évangiles dans le désordre où la tradition
nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de Jésus
qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en
donnant pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse,
de sa vieillesse, de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre
aussi dans le décousu le plus complet les pièces des différentes
époques de la vie de Mahomet, a livré son secret à
une critique ingénieuse ; on a découvert d'une manière
à peu près certaine l'ordre chronologique où ces
pièces ont été composées. Un tel redressement
est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie publique de
Jésus ayant été plus courte et moins chargée
d'événements que la vie du fondateur de l'islam. Cependant,
la tentative de trouver un fil pour se guider dans ce dédale ne
saurait être taxée de subtilité gratuite. Il n'y a
pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un fondateur religieux
commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui sont déjà
en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la vogue ; que,
plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée,
il se complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique,
éloigné de toute controverse, suave et libre comme le sentiment
pur ; qu'il s'exalte peu à peu, s'anime devant l'opposition, finit
par les polémiques et les fortes invectives. Telles sont les périodes
qu'on distingue nettement dans le Coran. L'ordre adopté avec un
tact extrêmement fin par les synoptiques suppose une marche analogue.
Qu'on lise attentivement Matthieu, on trouvera dans la distribution des
discours une gradation fort analogue à celle que nous venons d'indiquer.
On observera, d'ailleurs, la réserve des tours de phrase dont nous
nous servons quand il s'agit d'exposer le progrès des idées
de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir
dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes
indispensables à l'exposition méthodique d'une pensée
profonde et compliquée. Si l'amour d'un sujet
peut servir à en donner l'intelligence, on reconnaîtra aussi,
j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour faire
l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement,
d'y avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé
et satisfait la conscience humaine) ; en second lieu, de n'y plus croire
d'une manière absolue ; car la foi absolue est incompatible avec
l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher
à aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne
renonce pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de
beau. Aucune apparition passagère n'épuise la divinité ;
Dieu s'était révélé avant Jésus, Dieu
se révélera après lui. Profondément inégales
et d'autant plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées,
les manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine
sont toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir
uniquement à ceux qui se disent ses disciples. Il est l'honneur
commun de ce qui porte un cœur d'homme. Sa gloire ne consiste pas
à être relégué hors de l'histoire ; on lui rend
un culte plus vrai en montrant que l'histoire entière est incompréhensible
sans lui. NOTES pour revenir au texte cliquer [retour] sur le navigateur ou sur le clavier [1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne. [2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez. [3] Paris, Michel Lévy frères, 1860. [4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856. [5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez. [6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec l'attention qu'il mérite : Les Évangiles, par M. Gustave d'Eichthal. Première partie : Examen critique et comparatif des trois premiers évangiles. Paris, Hachette, 1863. [7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec beaucoup de bonne foi. [8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses parties générales par un système exclusif. Non seulement M. Strauss n'a jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est peut-être en réalité. [9] Ant., XVIII, III, 3. [10] «S'il est permis de l'appeler homme.» [11] Au lieu de χριστος ουτος ην il y avait sûrement χριστος ουτος ελγετο. Cf. Ant., XX, IX, 1. [12] Eusèbe (Hist. eccl. I, 11, et Démonstr. évang., III, 5) cite le passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène (Contre Celse, I, 47 ; II, 13) et Eusèbe (Hist. eccl., II, 23) citent une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous. [13] Judæ Epist., 14. [14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples développements peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville précité, les travaux de MM. Reuss et Scherer dans la Revue de théologie, t. X, XI, XV ; nouv. série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la Revue germanique, sept, et déc. 1862, avril et juin 1863. [15] C'est ainsi qu'on disait : «l'Évangile selon les Hébreux,» «l'Évangile selon les Égyptiens.» [16] Luc, I, 1-4. [17] Act., I, 1. Comp. Luc, I, 1-4. [18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin oculaire. [19] II Tim., IV, 44 ; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de Lucas (contraction de Lucanus) étant fort rare, on n'a pas à craindre ici une de ces homonymies qui jettent tant de perplexités dans les questions de critique relatives au Nouveau Testament. [20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36. [21] Dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39. On ne saurait élever un doute quelconque sur l'authenticité de ce passage. Eusèbe, en effet, loin d'exagérer l'autorité de Papias, est embarrassé de sa naïveté, de son millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit esprit. Comp. Irénée, Adv. hær., III, i. [22] C'est-à-dire en dialecte sémitique. [23] Luc, I, 1-2 ; Origène, Hom. in Luc., I, init. ; saint Jérôme, Comment. in Matth., prol. [24] Papias, dans Eusèbe, H. E., III, 39. Comparez Irénée, Adv. hær., III, II et III. [25] C'est ainsi que le beau récit Jean, VIII, 1-11 a toujours flotté sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus. [26] Τα απομνημονευματα των αποστολων, α καλειται συαγγελια . Justin, Apol., I, 33, 66, 67 ; Dial. cum Tryph., 10, 100, 101, 102, 103, 104, 105, 106, 107. [27] Jules Africain, dans Eusèbe, Hist. eccl., I, 7. [28] Apol., I, 32, 61 ; Dial. cum Tryph., 88. [29] Legatio pro christ., 10. [30] Adv. Græc., 5, 7. Cf. Eusèbe, H.E., IV, 29 ; Théodoret, Hæretic. fabul., I, 20. [31] Ad Autolycum, II, 22. [32] Adv. hær., II, xxii, 5 ; III, i. Cf. Eus., H. E., V, 8. [33] Irénée, Adv. hær., I, iii, 6 ; III, xi, 7 ; saint Hippolyte, Philosophumena, VI, ii, 29 et suiv. [34] Irénée, Adv. hær., III, xi, 9. [35] Eusèbe, Hist. eccl., V, 24. [36] I Joann., I, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus complète identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites. [37] Epist. ad Philipp., 7. [38] Dans Eusèbe, Hist. eccl., III, 39. [39] Adv. hær., III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, Hist. eccl., V, 8. [40] XIII, 23 ; XIX, 26 ; XX, 2 ; XXI, 7, 20. [41] Jean, XVIII, 15-16 ; XX, 2-6 ; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41. [42] VI, 63 ; XII, 6 ; XIII, 21 et suiv. [43] La manière dont Aristion ou Presbyteros Joannes s'exprimait sur l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe, H. E., III, 39) implique, en effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur le même sujet quelque chose de mieux. [44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58 ; Jean, XX, 2-6, à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25. [45] Voir ci-dessous [46] I, 14 ; XIX, 35 ; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître de saint Jean, I, 3, 5. [47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet étrange que font des passages comme Jean, XIX, 35 ; XX, 31 ; XXI, 20-23, 24-25, quand on se rappelle l'absence de toute réflexion qui distingue les synoptiques. [48] Par exemple, IV, 1 et suiv. ; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16 ; XV, 20). [49] C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenirs de ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, se trouvèrent jetés au milieu de la société politique du temps. [50] Les versets XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne conclusion. [51] VI, 2, 22 ; VI, 22. [52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas. [53] Voir, par exemple, II, 25 ; III, 32-33, et les longues disputes des ch. VII, VIII, IX. [54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour placer des discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.). [55] Par exemple, chap. XVII. [56] Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul, l'Apocalypse en font foi. [57] Jean, III, 3, 5. [58] Papias, loc. cit. [59] Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu'a Luc de la famille de Béthanie, son type du caractère de Marthe répondant au διηχονει de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jésus à Jérusalem, l'idée qu'il a comparu à la Passion devant trois autorités, l'opinion où est l'auteur que quelques disciples assistaient au crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle d'Anne à côté de Caïphe, l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29). [60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv. ; 19, 60, en comparant Marc. [61] V, 41 ; VII, 34 ; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularité qu'une fois (XXVII, 46). [62] XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractère particulier d'exaltation. [63] XIX, 41, 43-44 ; XXI, 9, 20 ; XXIII, 29. [64] II, 37 ; XVIII, 10 et suiv. ; XXIV, 53. [65] Par exemple, IV, 16. [66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36. [67] IV, 14 ; XXII, 43, 44. [68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas. [69] Comp. Luc, I, 31, à Matth., I, 21. [70] Par exemple, XIX, 12-27. [71] Ainsi, le repas de Béthanie lui donne deux récits (VII, 36-48, et X, 38-42.) [72] XXIII, 56. [73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf. Philosophumena, VII, VI, 34. [74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv. ; 24 et suiv. ; XII, 13 et suiv. ; XVI entier ; XXII, 35 ; Actes, II, 44-45 ; V, 1 et suiv. [75] La femme qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la parabole du pharisien et du publicain, l'enfant prodigue. [76] Par exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une pécheresse qui se convertit. [77] Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem (XXIII, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après le siége de l'an 70. [78] Voir le passage précité de Papias. [79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24. [80] Voir la Gazette des Tribunaux, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai 1857. [81] Le livre où seront contenus les résultats de cette mission est sous presse. [82] Loc. cit. |
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