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John Bost

  John Bost > par Henriette Guizot (1893)

photo John Bost





Asiles John Bost
à La Force
Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècle
(sous la direction de Frank Puaux, Exposition universelle de Chicago, 1893)

par Henriette Guizot de Witt




« Ceux que tous repoussent je les recevrai au nom de mon Maître. » Telle était la devise de John Bost au début de son ministère de charité, telle devait être la pratique de toute sa vie.

Né le 4 mars 1817, dans le presbytère de Moutier-Grandval, en Suisse, il était l'un des dix fils de M. Ami Bost, dont la foi ardente, héritage traditionnel des huguenots chassés de leur patrie pour cause de religion, formait avec le groupe joyeux de leurs enfants l'unique richesse.

Tous ces jeunes gens étaient doués de rares talents musicaux : John mieux que tous les autres : si bien que l'art fut sur le point de ravir au monde le pasteur et le charitable fondateur. Il travaillait déjà depuis six ans au modeste métier de relieur, lorsque, encouragé par les conseils de Listz, qui se trouvait en ce moment à Genève, il abandonna ses outils pour se vouer tout entier à la musique, qui l'entraîna à Paris, où il arriva en 1839, pour y vivre dans la situation la plus étroite, absorbé par les progrès rapides qu'il faisait dans sa carrière nouvelle avec un succès qui semblait lui promettre un brillant avenir.

Ce n'était pourtant pas encore la voie dans laquelle il était appelé à marcher. Il était devenu relieur à la suite d'une maladie grave qui avait entravé ses études, et d'amicaux conseils l'avaient ensuite poussé vers la musique : mais une vocation profonde couvait au fond de son âme, la même qui devait enrôler dans les rangs du ministère sacré six des fils d'Ami Bost. « Je devais être artiste, je devins pasteur », dit-il lui-même.

Ce fut la charité, passion et inspiratrice de son existence tout entière, qui le rendit à la véritable direction de sa vie. Enrôlé dans la société charitable des Amis des pauvres, il vit à Paris de telles misères, de telles souffrances qu'il résolut de s'armer de toutes pièces pour les combattre et partit pour la Faculté de Montauban afin de commencer ses études de théologie.

À peine était-il assis sur les bancs de l'école, que ce besoin suprême du dévouement se manifesta au dehors, comme il se faisait sentir au dedans. Déjà engagé comme moniteur à l'école du dimanche que dirigeait M. Jalaguier, un des professeurs de la Faculté, il remarqua, un dimanche, l'absence d'une jeune fille dans le groupe qu'il était chargé d'instruire, et il raconte ainsi lui-même les embarras que lui causèrent les premiers essais de sa charité.

« Je ne savais que faire de Pauline, lorsqu'à cette même époque un ami m'écrivit de Pise : « Je vous envoie une petite orpheline de cinq ans. Le père est mort, la mère est mourante. Cherchez-lui un asile : je payerai la pension. L'enfant arriva. L'orphelinat de Montauban aurait dû être ma ressource : mais ni celui-là ni aucun des autres orphelinats de France ne recevaient à cette époque des enfants âgés de moins de six ans, ni celles âgées de plus de douze ans. Je sollicitai en vain : les règlements furent maintenus, et je dus placer mes petites protégées dans une pension qui n'était pas destinée à élever des filles de leur classe. »


Le plan de la Famille évangélique surgit alors de toutes pièces dans l'esprit du jeune étudiant en théologie, pauvre et sans ressources aucunes. « Dès que je serai pasteur, fixé dans une cure, pensait-il, je travaillerai au relèvement de l'humanité en ouvrant une maison destinée aux orphelines de tout âge et aux jeunes filles nées dans un mauvais entourage. » Il le fit comme il l'avait résolu.

À peine John Bost était-il installé à La Force comme pasteur d'une petite Église libre dont il avait reçu appel, qu'il se prépara à mettre la main à l'œuvre. Alors commencèrent à se manifester cet esprit de conduite et ces qualités de prudence et de prévoyance qui s'allièrent avec tant d'éclat, chez le futur fondateur, à l'initiative la plus hardie. Le jeune pasteur n'entreprit pas seul l'œuvre à laquelle il avait attaché toute l'énergie de sa volonté : il partit pour Montauban afin d'aller consulter les professeurs de la Faculté, naguère encore ses maîtres. D'une seule voix, à des degrés divers, tous se montrèrent opposés à son projet, comme impossible à réaliser. John Bost restait inébranlable. « Cette œuvre manque à l'Église, elle est nécessaire : je la créerai avec l'aide de Dieu », répétait-il. Pour toute fortune, il possédait alors la somme de 18 fr.

Devant le généreux entêtement du jeune homme, les vieillards cédèrent et le munirent de recommandations pour la France et l'étranger, avec lesquelles le nouveau quêteur partit pour Paris, se dirigeant de là sur l'Angleterre et l'Écosse, d'où il revint avec la somme nécessaire pour édifier la Famille évangélique.

Ce fut toujours un des traits distinctifs et immuables de la charitable ardeur de M. John Bost, comme de celle de tous les grands fondateurs dans l'ordre intellectuel et moral, que sa passion était communicative et contagieuse au dernier degré. À cette heure, où l'un des Asiles menaçait de tomber sur les 96 idiotes qui y sont renfermées, ses successeurs à la tête de La Force éprouvent une pieuse jalousie en pensant à l'émotion dont il savait électriser les riches, pendant ses voyages, pour les amener à ouvrir largement leurs bourses. Il exerçait la même influence sur les populations laborieuses et pauvres qui l'entouraient, jusqu'à leur faire doubler le travail constant des jours par celui des nuits. Déjà la petite congrégation de La Force, sous l'inspiration de son jeune pasteur, avait élevé une église et un presbytère. Désormais, et pendant plus de treize mois, les hommes et les attelages ne connurent d'autre repos que celui du dimanche. Une large part de chaque nuit fut consacrée aux transports nécessités pour la construction de l'Asile. Toutes les pierres et tous les bois furent gratuitement apportés, des bords de la Dordogne et des coteaux environnants, sur l'éminence qui domine le village de La Force, non loin des ruines du château de Caumont-La-Force, longtemps occupé par les ducs de ce nom, naguère un des plus illustres du protestantisme français.

Le 24 mai 1848, la maison hospitalière s'ouvrit modestement aux orphelines dont les nécessités avaient ému le cœur du jeune fondateur, Pauline et la petite fille de Pise : deux autres enfants abandonnées avaient été jointes aux premières. Une directrice s'était trouvée dans le village même de La Force, encore aujourd'hui à la tête de l'établissement : une institutrice vint la rejoindre dès que les demandes d'admission devinrent plus nombreuses.

Bientôt, les constructions primitives ne suffirent plus. La Famille évangélique allait toujours se développant. Plus de 90 enfants sont aujourd'hui abritées sous son toit, et y reçoivent tous les soins nécessaires au corps et à l'âme, comme le millier de jeunes filles qui les ont précédées depuis bientôt un demi-siècle. On crut autour de lui que son but était plus vaste, et qu'il offrait un refuge à tous les enfants souffrants et sans appui. De toutes parts on lui écrivait pour le supplier d'abriter les misères les plus diverses : en vain répondait-il obstinément : « La Famille évangélique n'est pas un hôpital. » Il se voyait parfois assailli par des infortunes auxquelles il ne pouvait fermer son cœur, ainsi qu'il l'a raconté lui-même :

« On nous recommanda un jour une idiote, fille d'une idiote dont la mère était idiote. Je refusai l'admission : mais ses protecteurs ne se découragèrent pas, et Louison nous fut adressée, prononçant inintelligiblement des paroles vides de sens, la tête énorme, les lèvres pendantes. Elle fut d'abord l'objet personnel des soins de la directrice de la Famille : mais elle ne resta pas longtemps seule. Peu après on me suppliait de recevoir une petite fille ramassée dans les rues de Paris : « La mère est en prison. La petite ne sait pas parler et ne donne aucun signe d'intelligence », ajoutait-on. — « Impossible », répondis-je par le retour du courrier.

Ma lettre était à peine à la poste qu'une voiture s'arrêta devant la porte de mon presbytère. Ma domestique m'apporte une lettre. J'y lis : « Nous ne pouvons attendre la réponse, nous vous envoyons la petite idiote. Pardonnez nous, nous ne pouvons agir autrement. »

Je me précipite dans le vestibule, la voiture avait déjà disparu. Dans un coin, à terre, une masse informe : c'était l'idiote : dans un autre coin, son balai à la main, ma fidèle servante qui se mit bientôt à rire. Elle allait porter à la Famille ce petit monstre hideux : « Non, dis-je, appelez ces dames. »

Pendant les deux heures de ma promenade solitaire, un rude combat s'était livré dans mon cœur : « Ouvrirai-je un asile pour les idiotes ? ma fidèle servante consentirait-elle à soigner Emma et Louison ? mon joli presbytère allait-il se transformer en un abri pour les idiotes ? »


Au fond de son âme, John Bost n'hésitait plus : le devoir se présentait à lui, et il n'avait pas coutume de se demander s'il n'incombait pas plutôt à d'autres, qui s'étaient facilement déchargés sur lui du fardeau. Mais il ne pouvait agir seul, il appela sa servante : « Ton (c'était son nom), auriez-vous le courage de vous charger de ces deux pauvres petites, de les soigner ? Je veillerai à leur instruction. — Ah ! monsieur, que me demandez-vous ? » Le parti de Ton était pris comme celui de son maître : le lendemain les deux idiotes étaient installées au presbytère, et M. John Bost les élevait.

« Les mois s'écoulaient, et je ne constatais guère de progrès, écrit-il : un peu plus d'attention aux leçons que je donnais, des habitudes de propreté, quelques mots appris, c'était tout. Un jour, à l'harmonium, je chantais : les deux petites filles se prirent par la main : l'une imita les sons avec une voix très juste, l'autre lui répondit. Elles purent bientôt chanter quelques mélodies, auxquelles j'ajoutai des paroles. La porte s'était ouverte dans ces intelligences jusqu'alors fermées : elles commencèrent à penser, à parler distinctement, à lire un peu. Ton leur apprit à tricoter, à coudre. »


Le presbytère se remplissait peu à peu : aux idiotes s'étaient ajoutées une orpheline aveugle, puis une sourde-muette, une phtisique. Le règlement de tous les orphelinats s'opposant à ce qu'on gardât des incurables, le flot de la misère des abandonnées refluait tout entier sur La Force. M. John Bost était seul instituteur de cette troupe de déshéritées.

Rien ne pouvait être plus heureux pour les enfants rassemblées sous le charitable toit du presbytère, comme pour toutes celles qui devaient successivement peupler les Asiles de La Force, car un grand éducateur commençait à se révéler chez John Bost. Sans système arrêté, impossible à appliquer aux infortunés éléments de ses écoles, souvent sans autre prise apparente sur les intelligences que l'affection répondant dans les cœurs à son inépuisable charité, il devait prouver ce fait, qu'il constata dès le début de ses expériences personnelles : qu'un grand nombre d'idiots étaient susceptibles de développement : que quelques-uns n'avaient été réduits à leur déplorable condition que par défaut de soins physiques et moraux, et pouvaient être rendus à la société à force de tendresse, de vigilance, d'intelligence de la part des maîtres qui les soignaient. Les Asiles d'idiots de La Force n'étaient pas destinés à contenir uniquement des incurables.

En 1854, le presbytère ne suffisait plus à ses habitants. Le talent de l'administrateur se développait chez le pasteur en même temps que celui de l'éducateur. Une petite maison se trouvait par hasard à vendre dans le village : M. Bost l'acheta et l'appropria de son mieux aux besoins de ses pensionnaires. Deux élèves de la Famille évangélique furent chargées de la direction et de la cuisine. L'Asile de Béthesda était fondé, destiné dès l'abord à recevoir des jeunes filles infirmes ou incurables, aveugles ou menacées de cécité, idiotes, imbéciles ou faibles d'esprit. J'ai dit que leur nombre s'élève aujourd'hui à plus de 90.

Jusqu'alors la sollicitude de M. John Bost s'était exclusivement portée vers les jeunes filles, exposées par leur faiblesse même à des dangers particuliers : mais le temps était venu où toutes les misères devaient réclamer son charitable appui : comme les jeunes filles, les garçons incurables étaient repoussés de la plupart des Asiles. Plusieurs lui furent adressés d'office par leurs pasteurs. « Les garçons ne valent-ils pas les filles ? » avait dit l'un de ces malheureux enfants.

Le presbytère s'ouvrit aux garçons incurables, comme il avait fait naguère aux idiotes. La maison du pasteur se trouvait derechef trop étroite : il fallut créer pour les garçons l'Asile de Siloé, établi d'abord près de Béthesda, au mois d'août 1858, puis transporté quelques années plus tard dans un domaine acheté tout exprès à quelque distance de La Force. Le nouvel établissement compte plus de 80 pensionnaires, la plupart destinés à n'en jamais sortir, comme la majorité de la douloureuse population éparse dans les divers Asiles.

En dehors des malheureux atteints de maladies mentales, et qui n'étaient pas admis à La Force, une seule des misères humaines, la plus cruelle de toutes, peut-être, se trouvait consignée à la porte, comme elle l'était alors dans tous les hôpitaux d'incurables en France : c'était l'épilepsie. Les médecins avaient absolument interdit l'entrée des épileptiques à Béthesda comme à Siloé : ce mal redoutable offrait dans l'intermittence de ses crises foudroyantes un trop grand danger pour les autres malades. « Impossible ! » disait encore M. John Bost.

Cette fois ce fut le mal lui-même qui se chargea de répondre : plusieurs idiotes recueillies à Béthesda furent successivement atteintes de quelques crises, sous l'empire desquelles s'éteignirent peu à peu les faibles lueurs d'intelligence qu'on avait cru voir se réveiller chez elles. Un soir enfin, M. Bost fut appelé en toute hâte à l'Asile : il accourut.

« En entrant dans la grande salle, je trouvai une jeune fille de dix-sept ans étendue sur le plancher. Elle nous avait été envoyée comme faible d'esprit. La crise était passée, les directrices étaient tout émues. « Oh ! c'était affreux : nos pauvres malades sont encore tremblantes ! jamais nous n'avions rien vu de pareil. » La jeune fille était épileptique : on nous l'avait caché. Mes hésitations cessèrent et je décidai la fondation de l'Asile qui porte le nom d'Ében-Hézer (Jusqu'ici l'Éternel m'a secouru). »

Jusqu'ici pour la première fois de sa vie John Bost était inquiet, et commençait à redouter l'accueil qu'allait recevoir un nouvel appel à la charité publique. Il se croyait cependant absolument obligé de le faire, et les fondations de l'Asile des épileptiques étaient déjà creusées lorsqu'il partit pour Paris afin de rendre compte de sa situation aux amis fidèles qui avaient pas à pas soutenu l'œuvre de La Force dans son développement progressif. Ici encore je ne puis m'empêcher de me rappeler saint Vincent de Paul plaidant auprès de l'assemblée des Dames de Charité la cause des enfants trouvés. Comme son grand devancier, ce jour-là John Bost était troublé. Moins saintement impérieux que le prêtre catholique, il supplia cependant comme lui : « Était-il possible de laisser expirer dans l'abandon les orphelines épileptiques, les plus malheureuses de toutes ? »

« Le cœur et le courage reprirent le dessus, raconte-t-il lui-même, et d'une voix émue j'annonçai la fondation d'Ében-Hézer. Ce que j'avais prévu arriva : l'auditoire se leva, et manifesta à haute voix son déplaisir. Les hommes prenaient leurs chapeaux, la salle paraissait sur le point de se vider : le trouble s'empara de moi, et je m'écriai : « C'est pour les épileptiques, pour l'orpheline épileptique ! Pitié pour les pauvres épileptiques ! »

Peu à peu les auditeurs se calmèrent, ils se rassirent. Je racontai ce qui s'était passé à Béthesda : je sentais la cause gagnée. Tous les cœurs étaient émus, le public se rapprochait de l'estrade. J'ajoutai : « Je n'irai pas solliciter » vos dons : si vous désirez avoir plus de détails, je serai heureux de vous les donner. »

Le vénérable président de l'assemblée, M. François Delessert, se leva, me serra les mains, et les yeux baignés de larmes, me dit : « Je vous donne 12 000 fr., et si vous voulez davantage, vous l'aurez. » Plusieurs autres personnes vinrent m'assurer de leur concours. Une dame m'attendait au pied de l'estrade, et me dit : « J'avais résolu de supprimer ma souscription annuelle : je la doublerai, et voici 500 francs pour Ében-Hézer. »

Un peu plus loin, dans le corridor sombre, quelqu'un m'arrêta : « Je ne puis rien vous donner, dit une voix : mais si vous voulez m'accepter comme directrice du nouvel Asile, je m'offre volontiers. »

Lorsque je quittai Paris quelques jours après, j'avais trouvé l'argent nécessaire pour la construction d'Ében-Hézer, et j'emmenais sa directrice. »


Cinquante femmes épileptiques sont maintenant rassemblées dans l'Asile d'Ében-Hézer pour la vie et pour la mort. La maison, ouverte en 1862, a été depuis lors agrandie, dotée d'un établissement complet d'hydrothérapie, de chambres particulières, et est aménagée avec une intelligente sympathie pour tous les besoins des infortunées pensionnaires, qui démontre jusqu'à l'évidence combien la charité avait développé chez M. Bost toutes les aptitudes du fondateur.

Quelques mois plus tard, un asile provisoire recevait les idiots atteints d'épilepsie, dont les crises affreuses avaient causé à Siloé le même effroi dont Béthesda avait naguère été troublé. Les garçons, comme les filles affligées de ce mal terrible, n'étaient recueillis nulle part : un ami écrivait à M. Bost : « Nous nous sommes adressés à tous les Asiles de la Suisse et de l'Allemagne pour faire admettre un pauvre orphelin, sourd-muet, idiot, ayant perdu un œil (le second se perd aussi), paralysé du côté gauche et épileptique : aucun asile ne peut le recevoir à cause de cette réunion de misères. » Le malheureux fut le premier venu du dehors à l'Asile de Béthel.

Ce fut toujours un fait à remarquer, dans les asiles de garçons tout particulièrement, qu'une sorte d'émulation lugubre dans la misère et la souffrance : l'aspect général des malheureux qui y sont assemblés est plus douloureux encore que celui de leurs pauvres sœurs atteintes des mêmes infirmités. Le costume varié des femmes, car nul uniforme de la misère n'attriste les yeux par sa monotonie dans les Asiles de La Force, quelques restes de grâce et de coquetterie féminine, une patience plus douce et plus sereine, rendent la visite des maisons réservées aux idiotes ou aux filles épileptiques moins douloureuse que le spectacle de l'accumulation des misères dont sont atteints les garçons. Là, sans le travail, dont M. John Bost a sagement fait la règle de tous les Asiles, l'ennui et la souffrance amèneraient bientôt les querelles et les animosités violentes de la brute. Ils sont jaloux les uns des. autres, et de quelle jalousie ? Celle de l'excès de leur misère ! Un père, privé de tous ses enfants, construisit à ses frais la maison qui abrite à Béthel les garçons épileptiques.

Au milieu des Asiles, indépendants les uns des autres comme installation et comme direction intérieure, M. John Bost venait d'élever un temple dont il avait voulu diriger luimême la construction particulière. Mieux que personne, il connaissait les besoins de ses pauvres pensionnaires. En entrant dans la maison de Dieu, à La Force, le regard est aussitôt attiré par deux tribunes ou loges entourées de grillages. Derrière les grillages sont roulés des stores, et au-dessous des stores, de légers matelas : ce sont les bancs des épileptiques d'Ében-Hézer et de Béthel. À la moindre crise de l'un des malheureux assistant au culte public, les stores s'abaissent, les matelas se déroulent, et le public réuni dans l'église n'est averti que par cette silencieuse manœuvre du drame qui se passe derrière les grilles.

Le malade est aussitôt emporté par une des portes de côté qui s'ouvrent dans les loges, et une prière monte de tous les cœurs pour lui. Les jours de fête, le pasteur officiant porte de banc en banc et de loge en loge le pain et le vin consacrés.

M. Bost était ardemment désireux de se dépouiller à la fois de la propriété et de la direction de cette œuvre qu'il avait créée de ses propres mains pour le service et avec le secours de Dieu : il était donc en instance auprès de l'Etat pour obtenir que les établissements de La Force fussent reconnus d'utilité publique, et il travaillait à constituer un Conseil d'administration, lorsqu'une pensée nouvelle de compassion sagace vint à surgir dans son âme, toujours vibrante pour les souffrances diverses. À côté des abandonnés près de périr sous le poids de leurs maux physiques et matériels, il avait reconnu d'autres misères moins frappantes au regard superficiel, aussi navrantes pour celui qui sait lire au fond des cœurs : des situations perdues, des cœurs blessés ou isolés, des vies usées au service d'autrui maintenant désolées ou dépouillées, des santés ruinées qui se cachaient sous une réserve décente. Il avait déjà recueilli à Béthesda quelques-unes de ces modestes souffrances, de ces blessées dans le combat de la vie : mais elles n'étaient pas à leur place : elles étaient aigries et froissées par le contact d'éducations et de situations différant primitivement de l'existence qu'elles avaient connue naguère, et que, dans la mesure de ses forces, M. Bost aspirait à leur rendre. Il éleva donc coup sur coup deux asiles : le Repos, destiné à des institutrices incurables, à des maîtresses d'école infirmes, à des dames veuves ou célibataires, malades et abandonnées, et La Retraite, consacrée à des servantes âgées ou infirmes et aux femmes exclues par le règlement des autres Asiles. Dans ces deux maisons, ouvertes l'une en 1875, l'autre en 1878, chaque pensionnaire a sa chambre particulière, parée des souvenirs de sa vie passée : la vue se repose avec charme sur le cours enchanteur de la Dordogne : les jardins qui les entourent sont remplis d'ombre et de fleurs : les pauvres existences, si longtemps battues par la tempête, ont touché le port, les cœurs brisés se reposent et se détendent : la plupart le sentent avec reconnaissance. Les maisons sont toujours remplies, elles peuvent donner asile à une cinquantaine de personnes, et il est impossible d'y pénétrer sans comprendre qu'elles ont été construites avec amour par leur fondateur comme une offrande délicate à ce besoin de l'idéal qui poursuivit, sa vie durant, l'âme d'artiste qui avait consacré toutes ses forces au soulagement des misères les plus poignantes de l'humanité !

Quelle chute aussi lorsque du Repos et de la Retraite on passe à la Miséricorde et à la Compassion, ces deux derniers asiles arrachés par la nécessité à l'inépuisable activité de M. John Bost ! En s'écoulant, le temps avait amené chez quelques-uns des idiots et des idiotes, chez les épileptiques, hommes ou femmes, de lamentables transformations. La misère de leur état allait s'aggravant : ce n'étaient plus des créatures humaines, et ils descendaient lentement au niveau de la brute. Leurs compagnons moins dégradés souffraient dangereusement d'un contact impossible à éviter dans des demeures presque toujours trop petites pour le nombre des habitants : les gâteux de toute provenance menaçaient de devenir une plaie pour leurs Asiles respectifs. M. Bost le sentait, hésitant à tenter une nouvelle entreprise et à demander de nouveaux efforts à ses amis, lorsque deux vieilles sœurs de Bergerac, héritières d'une modeste aisance, mirent entre ses mains une somme de 100,000 francs pour élever un Asile destiné aux misérables restes de l'humanité féminine qui encombraient les maisons de Béthesda et d'Ében-Hézer. Elles ne mettaient qu'une condition à leur libéralité : leur nom ne devait être inscrit nulle part.

La Miséricorde fut peuplée dès l'année 1878, et en 1881 une annexe ouverte à côté de Béthel, sous le nom de la Compassion, reçut les hommes idiots ou épileptiques ayant atteint le dernier degré de l'abrutissement. De tous les Asiles rassemblés à La Force, aucun ne serre le cœur comme celui-là. Un seul instinct subsiste encore chez ces misérables créatures, dépourvues de tout raisonnement comme de tout sentiment moral : ils semblent éprouver une certaine reconnaissance pour ceux ou celles qui leur prodiguent leurs soins, et quels soins ! fruits de quels dévouements, très souvent gratuits et absolument désintéressés ! Dieu seul peut en mesurer tout le prix !

Le repos venait enfin pour l'infatigable lutteur, qui parcourait encore l'Europe au profit de ses bien-aimés Asiles. Deux attaques de congestion cérébrale avertirent M. John Bost qu'il était temps de se décharger de l'immense fardeau qu'il avait si vaillamment porté, et il venait d'appeler auprès de lui M. Ernest Rayroux, qui dirigeait l'Asile des sourds-muets à Saint-Hippolyte-du-Fort, lorsqu'il tomba malade à Paris, et mourut en peu de jours, à l'âge de soixante-trois ans. Ce serviteur de Jésus-Christ, grand parmi les plus grands, se reposait enfin de ses travaux.

Ses œuvres l'ont suivi. Dans les neuf asiles de La Force agrandis, reconstruits même pour l'un d'eux, 510 infortunés, orphelins abandonnés, idiots, épileptiques, sont aujourd'hui abrités, soignés, instruits, consolés.

230 000 fr. dépensés annuellement suffisent à peine aux besoins qui vont sans cesse croissants. Mais les ressources de la charité n'ont jamais fait défaut à l'œuvre, qui ne connaît heureusement pas de déficit. L'affection charitable des chrétiens américains, anglais, hollandais et suisses n'a pas laissé que de jouer un rôle important dans les secours qui entretiennent l'huile de la veuve dans la cruche à La Force : mais la principale ressource, le fonds sur lequel M. John Bost et son fidèle successeur ont toujours pu compter sans jamais se tromper dans leurs joyeuses espérances, c'est la générosité et le dévouement des Églises protestantes de France. Comme le disait saint Vincent de Paul dans ses instructions aux Filles de la Charité, « Dieu a vu que vous aviez embrassé cet emploi avec amour », et il a dit : « Je vais leur en donner un autre. » C'est, en effet, la récompense suprême de la Providence divine de remplir les mains joyeusement tendues pour son service. L'exemple de saint Vincent de Paul et celui de John Bost peuvent enseigner comment les serviteurs savent répondre à cet appel du Maître.

Henriette Guizot de Witt

Henriette Guizot de Witt
Les œuvres du protestantisme français au XIXe siècle
(Exposition universelle de Chicago, 1893)
Notes :
- Henriette Guizot de Witt est la fille de François Guizot.

voir Wikipédia : François Guizot : voir site sur François Guizot & ses filles.

Les deux filles de François Guizot, Henriette et Pauline, ont épousé les frères de Witt : Conrad et Cornélis.

- Lire aussi : Asiles John Bost, par Henriette Guizot de Witt, in Revue suisse (1889)

- Voir l'origine de la citation attribuée à John Bost : « Ceux que tous repoussent, je les accueillerai au nom de mon Maître. »

John Bost : index des documents

portraits de John Bost : photographies & gravures

Notice historique de la fondation des Asiles de Laforce par John Bost (1878)

Origines des Asiles de Laforce par John Bost (1878) texte manuscrit

L'Église chrétienne considérée comme Asile de la souffrance : thèse de John Bost présentée à la faculté de théologie de Montauban (1880)

Asiles de Laforce en 1878 : liste des bâtiments & résidents

La Famille - Béthesda - Ében-Hézer - Siloé - Béthel - Le Repos - La Retraite - La Miséricorde

Souvenirs par son frère Élisée Bost (1898)

John Bost, le fondateur des Asiles de Laforce par le pasteur Léon Maury (1925)

John Bost et sa cité prophétique par le pasteur Alexandre Westphal (1937)

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