Accoucher
Accoucher n'a aujourd'hui qu'une acception, celle d'enfanter, de mettre au monde, en parlant d'une femme enceinte. Mais, de soi,
ce verbe, qui, évidemment, contient
couche,
coucher, est étranger
à un pareil emploi. Le sens propre et ancien d'
accoucher, ou, comme on disait aussi, de
s'accoucher,
est se mettre au lit. Comme la femme se met au lit, se couche pour enfanter, le préliminaire a été pris pour l'acte
même, exactement comme si, parce qu'on s'assied pour manger à table, s'asseoir avait pris le sens de manger.
Accoucher
n'a plus signifié qu'une seule manière de se coucher, celle qui est liée à l'enfantement ; et ce sens
restreint a tellement prévalu, que l'autre, le général, est tombé en désuétude. Il est bon de
noter qu'il se montre de très bonne heure ; mais alors il existe côte à côte avec celui de se mettre au
lit. L'usage moderne réservait à ce mot une bien plus forte entorse ; il en a fait un verbe actif qui devrait signifier
mettre au lit, mais qui, dans la tournure qu'avait prise la signification, désigna l'office du chirurgien, de la sage-femme qui
aident la patiente. Je ne crois pas qu'il y ait rien à blâmer en ceci, tout en m'étonnant de la vigueur avec laquelle
l'usage a, pour ce dernier sens, manipulé le mot. C'est ainsi que l'artiste remanie souverainement l'argile qu'il a entre les mains.
Arriver
De quelque façon que l'on se serve de ce verbe (et les emplois en sont fort divers), chacun songe à
rive
comme radical ; car l'étymologie est transparente. En effet, dans l'ancienne langue,
arriver
signifie uniquement mener à la rive : «Li vens les arriva.» Il est aussi employé neutralement avec le sens
de venir à la rive, au bord : «Saint Thomas l'endemain en sa nef en entra ; Deus (Dieu) li donna bon vent, à
Sanwiz
arriva.» Chose singulière, malgré la présence évidente de
rive
en ce verbe, le sens primordial s'oblitéra ; il ne fut plus question de
rive : et
arriver
prit la signification générale de venir à un point déterminé : arriver à Paris ; puis,
figurément : arriver aux honneurs, à la vieillesse. Mais là ne s'est pas arrêtée l'extension de
la signification. On lui a donné pour sujet des objets inanimés que l'on a considérés comme se mouvant et
atteignant un terme : «De grands événements arrivèrent ; ce désordre est arrivé par
votre faute.» Enfin la dernière dégradation a été quand, pris impersonnellement,
arriver
a exprimé un accomplissement quelconque : «Il arriva que je le rencontrai.» Ici toute trace de l'origine étymologique
est effacée ; pourtant la chaîne des significations n'est pas interrompue. L'anomalie est d'avoir expulsé de
l'usage le sens primitif ; et il est fâcheux de ne pas dire comme nos aïeux : Le vent les
arriva.
Artillerie
Ce mot est un exemple frappant de la force de la tradition dans la conservation des vieux mots, malgré le changement complet des
objets auxquels ils s'appliquent. Dans
artillerie, il n'est rien qui rappelle la poudre explosive et les
armes à feu. Ce mot vient d'
art, et ne signifie pas autre chose que objet d'art, et, en particulier,
d'art mécanique. Dans le moyen âge,
artillerie désignait l'ensemble des engins de guerre
soit pour l'attaque, soit pour la défense. La poudre ayant fait tomber en désuétude les arcs, arbalètes, balistes,
châteaux roulants, béliers, etc., le nom d'
artillerie passa aux nouveaux engins, et même
se renferma exclusivement dans les armes de gros calibre, non portatives. Il semblait qu'une chose nouvelle dût amener un nom nouveau ;
il n'en fut rien. Le néologisme ne put se donner carrière ; et, au lieu de recourir, comme on eût fait de notre
temps, à quelque composé savant tiré du grec, on se borna modestement et sagement à transformer tout l'arsenal
à cordes et à poulies en l'arsenal à poudre et à feu. Seulement, il faut se rappeler, quand on lit un texte
du quatorzième siècle, qu'
artillerie n'y signifie ni arquebuse, ni fusil, ni canon.
Assaisonner
Le sens propre de ce mot, comme l'indique l'étymologie, est : cultiver en saison propre, mûrir à temps. Comment
a-t-on pu en venir, avec ce sens qui est le seul de la langue du moyen âge, à celui de mettre des condiments dans un mets ?
Voici la transition : en un texte du treizième siècle, viande
assaisonnée signifie
aliment cuit à point, ni trop, ni trop peu, comme qui dirait mûri à temps. Du moment qu'assaisonner fut entré
dans la cuisine, il n'en sortit plus, et de cuire à point il passa à l'acception de mettre à point pour le goût
à l'aide de certains ingrédients ; sens qu'il a uniquement parmi nous.
Assassin
Ce mot ne contient rien en soi qui indique mort ou meurtre. C'est un dérivé de
haschich, cette
célèbre plante enivrante. Le Vieux de la Montagne, dans le treizième siècle, enivrait avec cette plante certains
de ses affidés, et, leur promettant que, s'ils mouraient pour son service, ils obtiendraient les félicités dont ils
venaient de prendre un avant-goût, il leur désignait ceux qu'il voulait frapper. On voit comment le haschich est devenu signe
linguistique du meurtre et du sang.
Attacher, attaquer
Ces mots présentent deux anomalies considérables. La première, c'est qu'ils sont étymologiquement identiques,
ne différant que par la prononciation ;
attaquer est la prononciation picarde d'attacher. La
seconde est que,
tache et
tacher étant les simples de nos deux verbes,
les composés
attacher et
attaquer ne présentent pas, en apparence,
dans leur signification, de relation avec leur origine. Il n'est pas mal à l'usage d'user de l'introduction irrégulière
et fortuite d'une forme patoise pour attribuer deux acceptions différentes à un même mot ; et même, à
vrai dire, il n'est pas probable, sans cette occasion, qu'il eût songé à trouver dans
attacher
le sens d'
attaquer. Mais comment a-t-il trouvé le sens d'
attacher dans
tache et
tacher, qui sont les simples de ce composé ? C'est que,
tandis que dans
tache mourait un des sens primordiaux du mot qui est : ce qui fixe, petit clou, ce sens
survivait dans
attacher. Au seizième siècle, les formes
attacher
et
attaquer s'emploient l'une pour l'autre ; et Calvin dit
s'attacher là
où nous dirions
s'attaquer. Ce qui attaque a une pointe qui pique, et le passage de l'un à
l'autre sens n'est pas difficile. D'autre part, il n'est pas douteux que
tache, au sens de ce qui salit,
ne soit une autre face de
tache au sens de ce qui fixe ou se fixe. De la sorte on a la vue des amples écarts
qu'un mot subit en passant du simple au composé, avec cette particularité ici que le sens demeuré en usage dans le
simple disparaît dans le composé, et que le sens qui est propre au composé a disparu dans le simple complètement.
C'est un jeu curieux à suivre.
Avouer
Quelle relation y a-t-il entre le verbe
avouer, confesser,
confiteri, et le
substantif
avoué, officier ministériel chargé de représenter les parties devant
les tribunaux ? L'ancienne étymologie, qui ne consultait que les apparences superficielles, aurait dit que l'avoué
était nommé ainsi parce que le plaideur lui avouait, confessait tous les faits relatifs au procès. Mais il n'en est
rien ; et la recherche des parties constituantes du mot ne laisse aucune place aux explications imaginaires.
Avouer
est formé de
à et
voeu ; en conséquence, il signifie
proprement faire voeu à quelqu'un, et c'est ainsi qu'on l'employait dans le langage de la féodalité. Le fil qui de
ce sens primitif conduit à celui de confesser est subtil sans doute, mais très visible et très sûr. De faire
voeu à quelqu'un,
avouer n'a pas eu de peine à signifier : approuver une personne, approuver
ce qu'elle a fait en notre nom. Enfin une nouvelle transition, légitime aussi, où l'on considère qu'avouer une chose
c'est la reconnaître pour sienne, mène au sens de confesser : on reconnaît pour sien ce que l'on confesse. Et
l'
avoué, que devient-il en cette filière ? Ce substantif n'est point nouveau dans la langue,
et jadis il désignait une haute fonction dans le régime féodal, fonction de celui à qui l'on se vouait et
qui devenait un défenseur. L'officier ministériel d'aujourd'hui est un diminutif de l'avoué féodal ;
c'est celui qui prend notre défense dans nos procès.
Bondir
Supposez que nous ayons conservé l'ancien verbe
tentir (nous n'avons plus que le composé
retentir),
et qu'à un certain moment de son existence
tentir change subitement de signification, cesse de signifier
faire un grand bruit, et prenne l'acception de rejaillir, ressauter ; vous aurez dans cette supposition l'histoire de
bondir.
Jusqu'au quatorzième siècle, il signifie uniquement retentir, résonner à grand bruit ; puis tout à
coup, sans qu'on aperçoive de transition, il n'est plus employé que pour exprimer le mouvement du saut ; il est devenu
à peu près synonyme de sauter. Nous aurons, je crois, l'explication de cet écart de signification en nous reportant
au substantif
bond. Ce substantif, dont on ne trouve des exemples que dans le cours du quatorzième
siècle, n'a pas l'acception de grand bruit, de retentissement, qui appartient à l'emploi primitif du verbe
bondir ;
le sens propre en est mouvement d'un corps qui, après en avoir heurté un autre, rejaillit. C'est par le sens de rejaillissement
que les deux acceptions, la primitive et la dérivée, peuvent se rejoindre. Un grand bruit, un retentissement, a été
saisi comme une espèce de rejaillissement ; et, une fois mis hors de la ligne du sens véritable, l'usage a suivi la
pente qui s'offrait, a oublié l'acception primitive et étymologique, et en a créé une néologique, subtile
en son origine et très éloignée de la tradition.
Charme
Le mot
charme, qui vient du latin
carmen, chant, vers, ne signifie au propre
et n'a signifié originairement que formule d'incantation chantée ou récitée. C'est le seul sens que l'ancienne
langue lui attribue ; même au seizième siècle il n'a pas encore pris l'acception de ce qui plaît, ce qui
touche, ce qui attire ; du moins mon dictionnaire n'en contient aucun exemple. C'est vers le dix-septième siècle que
cet emploi néologique s'est établi. La transition est facile à concevoir. Aujourd'hui la signification primitive
commence à s'obscurcir, à cause que l'usage du charme incantation, banni tout à fait du milieu des gens éclairés,
se perd de plus en plus parmi le reste de la population. Mais considérez à ce propos jusqu'où peut aller l'écart
des significations : le latin
carmen en est venu à exprimer les beautés qui plaisent et
qui attirent. L'imaginer aurait été, si l'on ne tenait les intermédiaires, une bien téméraire conjecture
de la part de l'étymologiste.
Chercher
Le latin a
quaerere ; notre langue en a fait
quérir, avec la même
signification. Le latin vulgaire avait
circare, aller tout autour, parcourir ; notre langue en fit
chercher,
non pas avec l'acception de quérir, mais avec celle de l'étymologie, parcourir : «Toute France a
cerchie
(il a parcouru toute la France)», dit un trouvère. Jusque-là tout va bien ; et chacun de ces deux mots reste
sur son terrain. Mais, à un certain moment,
chercher perd le sens de parcourir et prend celui de quérir.
C'est un fort néologisme de signification, qui paraît avoir commencé dès le treizième siècle.
Par quels intermédiaires a-t-on passé du sens primitif au sens secondaire ? De très bonne heure, à côté
du sens de parcourir,
chercher eut celui de porter les pas en tous sens, et même de porter en tous
sens la main, et l'on disait chercher un pays, chercher un corps, ce que nous exprimerions aujourd'hui par fouiller un pays, fouiller
un corps. A ce point nous sommes très près du sens moderne de
chercher, qui en effet s'impatronisa
dans l'usage et en bannit les deux anciennes acceptions de ce verbe. Bien plus, à mesure que le sens de s'efforcer de trouver a
prédominé dans
chercher,
quérir est tombé en désuétude,
et aujourd'hui il est à peine usité. Le néologisme, fort ancien il est vrai, dont
chercher
a été l'objet, n'a pas été heureux. Il eût mieux valu conserver le plein emploi de
quérir,
qui est le mot latin et propre, et garder
chercher en son acception primitive, incomplètement suppléée
par parcourir.
Chère
Ce mot vient du latin vulgaire et relativement moderne
cara, qui signifiait face, et qui était lui-même
une dérivation du grec
κάρα. Cette altération
du sens primitif, ce sont les Latins qui s'en sont chargés. Puis est venu le vieux français qui n'emploie le mot
chère
qu'au sens de face, de visage. Faire bonne chère, c'est faire bon visage ; de là à faire bon accueil il n'y
a pas loin ; aussi cette acception a-t-elle eu cours jusque dans le commencement du dix-septième siècle. Ces deux sens
sont aujourd'hui hors d'usage ; le nouveau, qui les a rejetés dans la désuétude, est bien éloigné :
faire bonne chère, mauvaise chère, c'est avoir un bon repas, un mauvais repas. Sans doute, un bon repas est un bon accueil ;
mais pour quelqu'un qui ignore l'origine et l'emploi primitif du mot, il est impossible de soupçonner que le sens de visage est
au fond de la locution. Ce qui est pis, c'est qu'évidemment l'usage moderne s'est laissé tromper par la similitude de son
entre chère et chair ; chair l'a conduit à l'idée de repas, et l'idée de repas a expulsé celle
d'accueil.
Chétif
Cet adjectif vient du latin
captivus, captif, prisonnier de guerre ; aussi dans l'ancienne langue a-t-il
le sens de prisonnier. Mais de très bonne heure cette signification primitive se trouve en concurrence avec la signification dérivée,
celle de misérable. Les Latins ne sont point les auteurs de la dérivation que le mot a subie ; ce sont les Romans qui
l'ont ainsi détourné ; détournement qui, du reste, se conçoit sans beaucoup de peine, le prisonnier de
guerre étant sujet à toutes les misères. A mesure que le temps s'est écoulé, le français y a
laissé tomber en désuétude l'acception du captif, et il n'y est plus resté que celle du misérable.
Mais une singularité est survenue ; au seizième siècle, la langue savante a francisé
captivus,
et en a fait
captif. Les procédés de la langue populaire et de la langue savante sont tellement
différents, que
chétif et
captif, qui sont pourtant le même
mot, marchent côte à côte sans se reconnaître. Il faut convenir que,
chétif
ayant irrévocablement perdu son sens de prisonnier,
captif est un assez heureux néologisme
du seizième siècle.
Choisir
Le mot germanique qui a produit notre
choisir signifie voir, apercevoir, discerner. Aussi est-ce l'unique
acception que
choisir a dans l'ancien français.
Choisir au sens d'élire
ne commence à paraître qu'au quatorzième siècle. A mesure que
choisir s'établissait
au sens d'élire, élire lui-même éprouvait une diminution d'emploi. Le français moderne n'a gardé
aucune trace de la vraie et antique acception de
choisir. Il n'a pas été nécessaire
de donner une forte entorse au mot pour lui attacher le sens d'élire ; et discerner, qu'il renferme, conduit sans grande peine
à faire un choix. Ici se présente une singularité ; tandis que, anciennement,
choisir
n'a que le sens de voir,
choix n'a en aucun temps celui de vue, de regard : il veut toujours dire élection.
Dès l'origine, le traitement du verbe a été différent du traitement du substantif. Discernement, si voisin
du sens d'élection, a prévalu dans celui- ci tandis que le sens plus général de voir prévalait, selon
l'étymologie, dans celui-là. Dès lors on conçoit que le quatorzième siècle ne fit pas un grand
néologisme de signification quand il rendit
choisir synonyme d'élire. Mais
choisir
au sens de voir en est mort ; c'est un cas assez fréquent dans le cours de notre langue qu'une nouvelle acception met hors
d'usage l'ancienne.
Compliment
Compliment est le substantif de l'ancien verbe
complir, et signifie accomplissement. Il a ce sens
dans le seizième siècle. Le dix-septième siècle n'en tient aucun compte, et, laissant dans l'oubli cette acception
régulière, il en imagine une autre, celle de paroles de civilité adressées à propos d'un événement
heureux ou malheureux. Il aurait bien dû nous laisser entrevoir quels intermédiaires l'avaient conduit si loin dans ce néologisme
de signification. Ce qui semble le plus plausible, en l'absence de tout document, c'est que, dans les paroles ainsi adressées,
il a vu un accomplissement de devoir ou de bienséance ; et le nom que portait cet acte (compliment ou accomplissement), il
l'a transféré aux paroles mêmes qui s'y prononçaient. Notez en confirmation que le premier sens de compliment,
selon le dix-septième siècle, est discours solennel adressé à une personne revêtue d'une autorité.
C'est donc bien un accomplissement.
Converser, conversation
Converser, d'après son origine latine, veut dire vivre avec, et n'a pas d'autre signification durant tout le cours de la
langue, jusqu'au seizième siècle inclusivement.
Conversation, qui en est le substantif, ne
se comporte pas autrement, et nos aïeux ne l'emploient qu'avec le sens d'action de vivre avec. Puis, tout à coup, le dix-septième
siècle, fort enclin aux néologismes de signification, se donne licence dans
conversation ;
et il ne s'en sert plus que pour exprimer un échange de propos. Ce siècle, qu'on dit conservateur, ne le fut pas ici ;
car, s'il lui a été licite de passer du sens primitif au sens dérivé, il n'aurait pas dû abolir le premier
au profit du second. C'est un dommage gratuit imposé à la langue.
Converser a été
plus heureux ; il a les deux acceptions, et la tradition, d'ordinaire respectable, n'y a pas été interrompue.
Coquet, coquette
Un
coquet dans l'ancienne langue est un jeune coq. On ne peut qu'applaudir à l'imagination ingénieuse
et riante qui a transporté l'air et l'apparence de ce gentil animal dans l'espèce humaine et y a trouvé une heureuse
expression pour l'envie de plaire, pour le désir d'attirer en plaisant. On ne sait pas au juste quand la nouvelle acception a été
attachée à
coquet. Je n'en connais pas d'exemple avant le quinzième siècle.
Côte
Le sens étymologique est celui d'os servant à constituer la cage de la poitrine. Longtemps, le mot n'en a pas eu d'autre ;
puis, au seizième siècle, on voit apparaître celui de penchant de colline. En cette acception l'ancienne langue disait
un
pendant. La côte d'une colline a été ainsi nommée par la même suggestion
qui forma
côté (costé) et
coteau (costeau). On y vit une
partie latérale, assimilée dès lors sans difficulté aux os composant la partie latérale de la poitrine.
C'est le seizième siècle qui a eu le mérite d'imaginer un tel rapport. Nous usons, sans scrupule, de sa hardiesse
néologique qui susciterait plus d'une clameur si elle se produisait aujourd'hui. Toutefois notons que nos aïeux (les aïeux
antérieurs au seizième siècle) n'avaient pas été trop mal inspirés en nommant au propre un
pendant
ce que nous nommons une
côte au figuré.
Cour
Il y avait dans le latin un mot
cohors ou
chors qui signifiait enclos. Il se
transforma dans le bas latin en
curtis, qui prit le sens général de demeure rurale. Devenu
français, il s'écrivit, étymologiquement, avec un
t,
court,
et figure sous cette forme dans maints noms de lieux, en Normandie, en Picardie et ailleurs. Comme, sous les Mérovingiens et les
Carolingiens, les seigneurs et les rois habitaient ordinairement leurs maisons des champs,
court prit facilement
le sens de lieu où séjourne un prince souverain. On a là un exemple de l'anoblissement des mots. Celui-ci a quitté
les champs pour entrer dans les villes et les palais. En la langue d'aujourd'hui, ces deux extrêmes se touchent encore : la
basse-cour tient à l'usage primitif, et la cour des princes, à l'usage dérivé. Une fausse étymologie,
qui naquit dans le quatorzième siècle et tira notre mot de
curia, y supprima le
t ;
mais outre que le
t figure dans les dérivés,
courtois,
courtisan,
curia devrait donner non pas
cour, mais
cuire ou
coire. Nous avons laissé la bonne orthographe des douzième et treizième siècles
(
court), et gardé la mauvaise du quatorzième siècle ; si bien qu'il est devenu
difficile de comprendre comment, organiquement, on a fait pour former le dérivé
courtisan ;
et l'usage est assez penaud quand on lui représente que
courtisan jure avec
cour
ainsi travesti.
Démanteler
Dans le seizième siècle,
démanteler a le sens propre d'ôter le manteau, à
côté du sens figuré : abattre les remparts d'une ville. Aujourd'hui le sens propre a disparu, et l'usage n'a
conservé que le sens figuré.
Démanteler est un néologisme dû au seizième
siècle, qu'il faut féliciter d'avoir introduit ce mot au propre et au figuré. C'est vraiment une métaphore
ingénieuse d'avoir comparé les remparts qui défendent une ville au manteau qui défend l'homme des intempéries.
Honneur à ceux qui savent faire du bon néologisme !
Devis, devise, deviser
Ces mots ne sont pas autre chose que le verbe
diviser, qui a pris une acception particulière. D'abord,
nos aïeux avaient, euphoniquement, de la répugnance pour la même voyelle formant deux syllabes consécutives dans
un mot ; ils ont donc dit
deviser ; c'est ainsi que de
finire ils
avaient fait soit
fenir, soit
finer. Puis, usant à leur guise du sens
du supin latin
divisum qui leur avait donné
deviser, à nous
diviser,
ils lui ont fait prendre l'acception de disposer, arranger, vu qu'une division se prête à un arrangement des parties. De
là,
devise a signifié manière, disposition, propos, discours ; ce sens a disparu
de la langue moderne, qui l'a transporté sur
devis, propos, et aussi tracé, plan, projet. Quant
à la
devise d'aujourd'hui, elle est née du blason, qui donnait ce nom à la division
d'une pièce honorable d'un écu. La
devise du blason est devenue facilement synonyme d'emblème
ou de petite phrase d'un emblème. Au sens de partager en parties, l'ancienne langue disait non
diviser
mais
deviser, par la règle d'euphonie que j'ai rappelée ci-dessus.
Diviser
est refait sur le latin et n'apparaît qu'au seizième siècle ; depuis lors, il n'est plus trace de
deviser
avec l'acception actuelle de
division. Si la langue moderne avait gardé
deviser
pour mettre en parties, on aurait vu tout de suite que
deviser, tenir des propos, était le même
mot ; aujourd'hui
deviser et
diviser sont deux, et ce n'est qu'une étymologie
subtile, mais appuyée par les textes, qui en montre l'identité. En effaçant la trace de cette identité ici
et ailleurs, l'usage ôte à la langue la faculté de voir dans le mot plus qu'il ne contient, pris isolément
en soi. Un des charmes des langues anciennes est que la plupart des mots se laissent pénétrer par le regard de la pensée
à une grande profondeur.
Donzelle
Donzelle est un mot tombé de haut, car l'origine en est élevée.
C'est la forme française du bas latin
dominicella, petite dame, diminutif du latin
domina.
C'était en effet un titre d'honneur dans l'ancienne langue, équivalant à
damoiselle
ou
demoiselle, qui ne sont d'ailleurs que d'autres formes du même primitif.
Demoiselle
n'a pas varié dans son acception distinguée ; mais
donzelle est devenu un terme leste
ou de dédain. Les mots ont leurs déchéances comme les familles. Par un esprit de gausserie peu louable, le français
moderne s'est plu à affubler d'un sens péjoratif les termes archaïques restés dans l'usage.
Donzelle
a été une de ses victimes.
Droit, droite
L'acception de ce mot au sens de opposé à gauche ne paraît pas remonter au delà du seizième siècle ;
jusque-là, opposé à
gauche s'était dit
destre, du
latin
dexter. C'était le vrai mot, de vieille origine et consacré par l'antiquité première
ou latine et par l'antiquité seconde ou de la langue d'oïl. Mais tout à coup
destre tombe
en désuétude ; pour remplacer ce mot indispensable, l'usage va chercher l'adjectif
droit,
qui signifie direct, sans courbure, sans détours. Il a fallu certainement beaucoup d'imagination pour y trouver le côté
opposé au côté gauche ; néanmoins il valait bien mieux conserver
destre que
créer une amphibologie dans le mot
droit en lui donnant deux sens qui ne dérivent l'un de l'autre
que par une brutalité de l'usage. N'est-ce pas en effet une brutalité impardonnable que de tuer aveuglément d'excellents
mots pour leur donner de très médiocres remplaçants ?
Dupe
La
dupe est un ancien nom (usité encore dans le Berry sous la forme de
dube)
de la huppe, oiseau. La huppe ou dupe passe pour un des plus niais. Il a donc été facile à l'esprit populaire de
transporter le nom de l'oiseau aux gens qui se laissent facilement attraper. Toutefois, il faut noter que c'est l'argot ou jargon qui
a fourni cette acception détournée ; ainsi nous l'apprend Du Cange dans une citation d'un texte du quinzième
siècle ; citation qui montre que ce n'est pas d'aujourd'hui que la langue va chercher des suppléments dans l'argot.
Quand on emploie le verbe
duper, il est certainement curieux de parcourir en pensée le chemin qu'a
fait le sens du langage populaire pour tirer d'une observation de chasseur ou de paysan sur le peu d'intelligence d'un oiseau un terme
aussi expressif. Malheureusement,
dupe comme nom de l'oiseau a complètement péri dans la langue
actuelle. Quand nous disons un étourneau pour un homme étourdi, une pie pour une femme bavarde, comme étourneau et
pie sont restés noms d'oiseaux, rien ne nous masque la métaphore. Mais
dupe n'est plus pour
nous un nom d'oiseau, et, au sens de personne facile à tromper, ce n'est qu'un signe que l'on penserait conventionnel, si l'étymologie
ne rendait pas son droit à l'origine concrète, réelle, du mot.
Échapper
Que l'on se reporte par la pensée au temps où nos aïeux parlaient encore latin, mais un latin populaire qui dérogeait
beaucoup à la langue classique. A ce moment se forma le mot
capa, que les étymologistes dérivent
de
capere, contenir, et qui désigne un vêtement embrassant tout le corps. Il fut facile d'en
produire le composé
excapare, signifiant tirer hors de la chape, ou sortir de la chape. Dans ce milieu
néo-latin, le terme classique
evadere n'était pas en usage. Le langage, et surtout le langage
populaire, a de l'inclination pour le style métaphorique. C'est à ce style qu'appartient
échapper ;
on se plut à dire sortir de la chape, au lieu de dire s'évader ; et le verbe nous est resté, mais sans le piquant
qu'il avait à l'origine ; car qui, en disant
échapper, songe désormais à
une
chape, ou, s'il y songe, ose se fier à une si forte métaphore ?
Éclat
Les néologismes de signification sont quelquefois à noter aussi bien que les néologismes de mot. D'origine,
éclat
signifie un fragment détaché par une force soudaine. Dès le quinzième siècle, tout en gardant son acception
primitive, il prend celle de bruit grand et soudain ; mais ce n'est que dans le dix-septième siècle qu'il reçoit
sa dernière transformation, celle qui, au propre et au figuré, lui attribue l'acception d'apparition d'une grande lumière.
Les transformations de sens sont bien enchaînées. L'usage a mis un long temps entre chacune ; la rupture d'un fragment
l'a conduit à un grand bruit ; puis un grand bruit l'a conduit à une grande lumière. Il n'y a qu'à le
féliciter d'avoir ainsi étendu le champ occupé par le mot.
Éconduire
Ce verbe est un cas assez compliqué de pathologie linguistique. Il ne se trouve qu'au quinzième siècle avec le sens
d'excuser, c'est-à-dire de se défaire, par paroles, de quelqu'un ou de quelque chose. Or ce sens ne peut, à aucun
titre, appartenir à
éconduire, qui représente
exconducere,
conduire hors. Mais, dans les siècles antérieurs qui n'ont pas
éconduire, on trouve
escondire, qui a précisément, et par l'étymologie et par l'usage, la signification d'employer
la parole pour écarter quelqu'un ou quelque chose ; car il vient du latin fictif
excondicere.
A un certain moment, la langue, se méprenant, a donné à
escondire la forme
éconduire,
en lui laissant son acception propre qui ne lui convenait plus ; puis, l'étymologie reprenant ses droits, les modernes, sans
lui ôter sa signification usurpée, lui ont restitué le sens légitime de conduire hors. Si au quinzième
siècle l'usage n'avait pas commis la lourde faute de transformer
escondire en
esconduire,
on aurait gardé
escondire pour se défaire de... par paroles, et créé
esconduire
pour écarter, éloigner. Au lieu de cela, il a doublé la méprise ; si c'est
escondire
qu'il a voulu garder, ce verbe ne peut signifier conduire hors ; si c'est
esconduire qu'il a voulu créer,
ce verbe ne peut signifier se défaire par paroles. Mais le mal est fait ; il ne reste plus qu'à se soumettre et à
juger.
Épellation, épeler
Eh quoi ! va-t-on me dire, vous écrivez
épellation par deux
l
et
épeler par une seule ; soyez donc conséquent, et mettez ou
épelation
ou
épeller. Ami lecteur, ne m'accusez pas, c'est l'usage qui le veut ; mais il n'a pas été
judicieux, d'autant plus digne de blâme que
épellation est un néologisme qui n'aurait
pas dû présenter de difformité. Il est bien vrai que nous disons
appeler par une seule
l, et
appellation par deux ; et c'est sur ce modèle qu'on s'est
cru autorisé à écrire et à prononcer
épellation ; faible justification
d'une faute d'orthographe.
Appellation dérive non de
appeler, mais directement
du latin
appellationem, tandis qu'il n'y a point de latin
expellationem qui
puisse donner
épellation ; ce mot vient donc
d'épeler, et
l'on n'avait pas la liberté de doubler
l. Mais qu'est ce verbe
épeler ?
un très vieux mot qu'on trouve dans nos anciens textes, qui n'a rien de commun avec
appeler et qui
provient du germanique. Le sens propre en est expliquer, signifier ; la langue moderne, le détournant de son acception générale,
lui a donné l'acception spéciale de nommer les lettres pour en former un mot. Et vraiment, quand on lit dans un document
du douzième siècle :
Bethsames, cest nom espelt (ce nom veut dire)
cité
de soleil, on touche le moderne
épeler. Fait bien curieux, certains mots peuvent avoir une
existence latente que rien ne révèle ; on les croirait morts et pourtant ils ne le sont pas.
Espeler
au sens d'expliquer, de signifier, est depuis longtemps hors d'usage ; il semblait oublié ; mais il ne l'était
pas tellement que l'usage ne soit allé le chercher dans sa retraite, et même l'ait assez rajeuni pour lui attribuer un emploi
nouveau.
Épiloguer
Les mots ne nous appartiennent pas ; ils proviennent non de notre fonds, mais d'une tradition. Nous ne pouvons en faire sans réserve
ce que nous voulons, ni les séparer de leur nature propre pour les transformer en purs signes de convention. On est donc toujours
en droit de rechercher, dans les remaniements que l'usage leur inflige, ce qui reste, si peu que ce soit, de leur acception primordiale
et organique.
Épiloguer exista dans les quinzième et seizième siècles. Je n'en
connais pas d'exemple qui remonte plus haut, à moins qu'on ne suppose l'existence du verbe grâce à l'existence du
substantif verbal, attestée au quatorzième siècle par une citation de Du Gange : «Épilogacion,
c'est longue chose briefment récitée.»
Épilogue,
epilogus,
ἐπίλογος, signifient discours ajouté
à un autre discours ; aussi le verbe qui en dérive n'a-t-il dans ces deux siècles que le sens de résumer,
récapituler. Jusque-là tout va de soi ; mais le dix-septième siècle, qui reçoit le mot, n'en respecte
pas la signification, et il l'emploie sans vergogne au sens de critiquer, trouver à redire. Est-ce pure fantaisie ? non, pas
tout à fait ; dans ces écarts il y a de la fantaisie sans doute, mais il y a aussi un rémora imposé par
le passé. A ce terme manifestement d'origine savante et qui lui déplut comme terme courant, l'usage, en un moment d'humeur,
s'avisa de lui infliger une signification péjorative ; et, cela fait, on passa sans grande peine de résumer, récapituler,
à critiquer, trouver à redire.
Espiègle
On peut admirer comment une langue sait faire de la grâce et de l'agrément avec un mot qui semblait ne pas s'y prêter.
Il y a en allemand un vieux livre intitulé
Till Ulspiegle, qui décrit la vie d'un homme ingénieux
en petites fourberies. Remarquons que
Ulespiegel signifie miroir de chouette. Laissant de côté
ce qui pouvait se rencontrer de peu convenable dans les faits et gestes du personnage, notre langue en a tiré le joli mot
espiègle,
qui ne porte à l'esprit que des idées de vivacité, de grâce et de malice sans méchanceté. C'est
vraiment, qu'on me passe le jeu de mot, une espièglerie de bon aloi, que d'avoir ainsi transfiguré le vieil et rude
Ulespiegle.